28/10/2009

Comment être un pendulaire ferroviaire sans s'ennuyer

 

PENDULLR.jpg

 

 

Ne conduisant pas, j’adore le train, le chant aigu des rails, le tournis aux aiguillages et l’odeur ferrugineuse qui imprègne le clair-obscur ambré des gares. Mais si je savoure l’instant où le convoi s’ébroue et s’ébranle, je suis le seul du wagon à croire qu’on s’embarque pour Cythère. Le autres voyageurs ne voyagent pas, ils font du surplace: la navette quotidienne entre leur brosse à dents et leur ordi de bureau ne ressemble même plus à un trajet. Jadis, on appelait cette stagnation ambulante un «train-train». Un mot qui, curieusement n’a rien de ferroviaire: il procède de trantran, soit de ce son du cor qu’Alfred de Vigny trouvait si triste au fond des bois.

Il a été supplanté en 1951 par métro-boulot-dodo, slogan familier des calicots antibourgeois des sixties, et qui a été forgé par Pierre Béarn, décédé centenaire en 2004.

Voici le quatrain qui l’a engendré:

Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D'un morne jour utilitaire
Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro

Furieusement parisienne, la strophe sent les tunnels carbonifères de la RATP d’après-guerre - alors que notre M2, lui, embaume encore l’huile d’amande douce de ses douze mois d’âge.

Je reviens à la torpeur ambiante de nos CFF, à la sociabilité atone de leurs passagers pendulaires.

Hadi Barkat, qui vit maintenant aux Etats-Unis mais connaît la Romandie, publie un épatant recueil de nouvelles*, où le comportement des gens condamnés à partager chaque jour une convivialité forcée dans un fourgon est dépeint avec humour. Avec révolte politique parfois. Regards vagues, caquets médiocres, narines féminines délicates aux heures de pointe. Bouilles polychromes, comme dans une fresque de James Ensor.

Algérien naturalisé Suisse – il est aussi l’inventeur du trivial puirsuit Helvetiq - il réégrenne des impressions du temps de ses études. Nos trains ressemblaient à des bétaillères. Pour rompre le mutisme des bestiaux humains, il y imagine un style nouveau de la conversation: le trainisme. Ou l’art d’improviser des amitiés.

 

Pendulaires à plein-temps, Ed. d’En-Bas

 

Commentaires

le texte me réjouit tellement il est vrai! J'avais pendant longtemps un abonnement général, C'était régulièrement, Lausanne Jura, Lausanne Zoug, ou encore Genève! Et j'observais parfois "le sur place" de voyageurs. D'autres, (moi aussi parfois) contemplaient la nature défiler. Et quand apparaissaient les bouleaux et leurs feuillages d'automne, on avait envie que le train pause, s'arrête pour jouir du paysage qui n'allait pas revenir! Les teintes changeaient d'heure en heure, de semaine en semaine, jusqu'aux arbres tout secs sous la neige! Avant le printemps!
Merci pour ce magnifique texte et pour l'image du wagon où je m'y retrouve. Mais sans earphone.

Écrit par : cmj | 29/10/2009

Même si des fois je ne suis pas toujours d'accord avec tous les articles que l'on peut-y trouver, je tenais à vous remercier pour votre formidable site.

Merci pour ton article et bonne année à toutes et à tous !

Écrit par : Jeux de dragon | 07/01/2010

Les commentaires sont fermés.