31.10.2009
Souvenirs mozartiens sur une butte lausannoise

Donnez-moi la main et je vous ferai grimper d'un même pas et d'un même allant jusqu'au Moyen Age, soit vers le XIe siècle, et jusqu'au sommet de la colline de Montriond, un des plus beaux points de vue de ma ville.
Par temps clair, on y reconnaît la Dent-de-Jaman, le Merdasson (pardon!), les Rochers-de-Naye. Au crépuscule les deux Tours-d'Aï rosissent d'émotion. Le Léman apparaît rond, chrome foncé et bombé, comme une mer vue d'avion. Imaginons-nous en l'an 1037. Ce fut une époque où les petits barons de ce pays et des régions alentours guerroyaient. Cette année-là, ils affluèrent à l'appel de l'évêque de Lausanne, Hugues de Bourgogne, qui organisa une procession ascensionnelle de la colline, déjà couverte de végétation racée. Là-haut, on y édicta une «Trêve de Dieu». Histoire de suspendre les hostilités pendant deux ou trois jours de la semaine et pour quelques périodes de l'année.
Puis, ce tertre changea de destin. Ses versants s'entourèrent de vignes, de potagers, d'arbres fruitiers. Au XVIIIe siècle, il fut racheté par Voltaire, dont les séjours helvétiques se partageaient entre Ferney, sa maison des Délices, à Genève, et sa demeure lausannoise qui est toujours là. Il y organisait des fêtes mondaines. Hélas, l'auteur de Zadig n'était pas présent, en 1766, pour cause de fièvre, lorsque le petit Mozart, alors en tournée européenne, joua quelques-unes de ses œuvres dans un pavillon du domaine de Montriond. Le musicien, qui n'avait que 10 ans, était vénéré partout comme un petit singe de fête foraine. Je gage qu'à Montriond, il joua au piano une de ses compositions récentes. Soit la Sonate en fa majeur, ou, plus solaire encore, plus lumineuse, celle en si bémol majeur. Quand le vent froisse les arbres les plus anciens de la colline, c'est, pour sûr, du très jeune Mozart que l'on réentend.
A l'ouest de l'avenue Edouard-Dapples, on s'introduit en cet espace mythique en passant sous une espèce d'arcade végétale tressée par de hauts fourrés dorés. L'automne a somptueusement orangé l'ensemble. A partir de là, un chemin sinueux s'élève, épaulé par des murets en pierres, à la façon viticole. Il n'est pas exagérément pentu, mais la muraille sur laquelle le marcheur s'appuie est tellement moussue, qu'en automne, elle conserve en permanence la moiteur des jours de pluie. Et ça sent le petit caca poivré du passereau, la musaraigne qu'un orage a noyée, la menthe sauvage réveillée, la fleurette inconnue vénéneuse.
Parvenus au sommet, on retrouve le panorama d'un lac rond, bien renflé, presque ronflant et océanique. Le belvédère a été réaménagé. On y voit un kiosque plus récent que celui où Mozart joua. Le pavillon où il fit sensation en 1766 n'existe plus. Or, sur le crêt de Montriond, un kiosque à musique est bien là. Il a été édifié en 1923 par l'architecte Charles Thévenaz, un pionnier délicat du béton… Jadis, on y a dû faire entendre et applaudir des airs patriotiques, des fanfares, peut-être aussi du jazz de l'après-guerre. A présent, le kiosque menu et dodu a un air abandonné, car sa concavité a été taguée à la mode cinématographique (déjà ringarde…) de Jurassic Park. Mais son aspect le plus beau, c'est son dos rond mangé de vieilles mousses froides. Profitez de cette situation au sommet de la colline pour réviser votre conception générale de la capitale vaudoise: à partir de ce poste d'observation, elle resplendit en diagonales élégantes. Elle se dénivelle.
On descend maintenant au parc de Milan, par chemins tortueux et marches pierreuses qui sont en colimaçon. On atterrit sur une des plus belles places de Lausanne, dévolue depuis longtemps aux enfants. Bambins «sous-gariens», ou venus d'ailleurs s'y retrouvent rituellement. En ce parc vaste qui est tout à eux, ils retrouvent l'Ile aux joujoux de Pinocchio. Ils s'y plaisent jusqu'à la folie. En janvier 2010, ils y brûleront avec une joie nouvelle des sapins de Noël par centaines. Au sud de la place, il y a le Jardin botanique. Un des endroits les plus respectés actuellement de Lausanne, un des plus grandioses, car on y respire l'air alpin. On y vénère la saxifrage et l'edelweiss, la rocaille artificielle.
On y rumine une vague méditation encyclopédique.
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28.10.2009
Comment être un pendulaire ferroviaire sans s'ennuyer

Ne conduisant pas, j’adore le train, le chant aigu des rails, le tournis aux aiguillages et l’odeur ferrugineuse qui imprègne le clair-obscur ambré des gares. Mais si je savoure l’instant où le convoi s’ébroue et s’ébranle, je suis le seul du wagon à croire qu’on s’embarque pour Cythère. Le autres voyageurs ne voyagent pas, ils font du surplace: la navette quotidienne entre leur brosse à dents et leur ordi de bureau ne ressemble même plus à un trajet. Jadis, on appelait cette stagnation ambulante un «train-train». Un mot qui, curieusement n’a rien de ferroviaire: il procède de trantran, soit de ce son du cor qu’Alfred de Vigny trouvait si triste au fond des bois.
Il a été supplanté en 1951 par métro-boulot-dodo, slogan familier des calicots antibourgeois des sixties, et qui a été forgé par Pierre Béarn, décédé centenaire en 2004.
Voici le quatrain qui l’a engendré:
Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D'un morne jour utilitaire
Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro
Furieusement parisienne, la strophe sent les tunnels carbonifères de la RATP d’après-guerre - alors que notre M2, lui, embaume encore l’huile d’amande douce de ses douze mois d’âge.
Je reviens à la torpeur ambiante de nos CFF, à la sociabilité atone de leurs passagers pendulaires.
Hadi Barkat, qui vit maintenant aux Etats-Unis mais connaît la Romandie, publie un épatant recueil de nouvelles*, où le comportement des gens condamnés à partager chaque jour une convivialité forcée dans un fourgon est dépeint avec humour. Avec révolte politique parfois. Regards vagues, caquets médiocres, narines féminines délicates aux heures de pointe. Bouilles polychromes, comme dans une fresque de James Ensor.
Algérien naturalisé Suisse – il est aussi l’inventeur du trivial puirsuit Helvetiq - il réégrenne des impressions du temps de ses études. Nos trains ressemblaient à des bétaillères. Pour rompre le mutisme des bestiaux humains, il y imagine un style nouveau de la conversation: le trainisme. Ou l’art d’improviser des amitiés.
Pendulaires à plein-temps, Ed. d’En-Bas
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26.10.2009
La Harpe, notre homme des Lumières

1782. Cette année-là, un fringant avocat vaudois de 28 ans, diplômé de Tübingen, prend la mouche lorsqu’il s’entend dire par un notable Bernois: «Ignorez-vous peut-être que vous êtes nos sujets?» Voilà onze ans que Frédéric-César de La Harpe s’inspire de ces idées nouvelles qu’on appelle déjà les Lumières. Elles viennent de France, le pays de Montesquieu, mais émaillent toute l’Europe. En bretteur intellectuel respecté, ce patricien s’irrite ouvertement des obstacles imposés par Leurs Excellences à l’évolution sociale et politique des Vaudois. Celles-ci, très matoises, l’ont laissé dire et faire. Jusqu’à cette injonction comminatoire qui le décidera à s’exiler sans barguigner. D’abord en «réfugié républicain» (!) à la cour de Catherine II où il devient le précepteur de deux petits-fils de l’éclairée mais despotique tsarine: les grands-ducs Alexandre, âgé de six ans, et son puîné Constantin. Le premier sera en 1801 le tsar Alexandre Ier. Il n’oubliera jamais l’humanisme de ce maître de français qui n’était point de France. Ce lettré qui était plus juriste qu’académicien, sec comme une loi grammaticale mais charismatique comme un vieux philosophe, alors qu’il n’avait que 25 ans de plus que lui. Un révolutionnaire. Entre l’empereur de toutes les Russies et son mentor, se tissera un échange épistolaire ininterrompu – elle est dûment consignée dans les quatre volumes d’une correspondance générale du Rollois, cousue et annotée par Marie-Claude Jequier et Jean-Charles Biaudet, nos principaux repères pour cet article.
En son refuge doré de Saint-Pétersbourg, La Harpe n’oublie pas les siens. Par des libelles anonymes, il les exhorte à réclamer des droits politiques aux Bernois. Ceux-ci, qui le lisent et le reconnaissent, le jugent par contumace. Si bien qu’en 1795, après douze ans d’exil en Russie, il doit s’installer hors de leur portée à Genthod, en pays genevois; à dix lieues seulement de son bourg natal, Rolle, où il avait vu le jour le 6 avril 1754. La même année que son cher cousin Amédée de La Harpe, un patriote vaudois comme lui, lui aussi banni par LL. EE, qui tombera en 1796 en Lombardie pour la France, et pour la réhabilitation duquel il fait feu des quatre fers. Dans ce but, il s’est établi à Paris où il crée un Club helvétique. C’est l’occasion de défendre la cause de ses compatriotes: il publie son Essai sur la Constitution du Pays de Vaud.
En 1797, il remet au Directoire une pétition souhaitant une protection de la France. La France accepte, mais c’est un prélude à une invasion: le 24 janvier suivant, l’indépendance vaudoise est déclarée; quatre jours après les troupes françaises pénètrent en Suisse. La Harpe, qui siège au Directoire helvétique, s’en scandalise vertement. Il est destitué lors du coup d’Etat de 1800, et, la mort dans l’âme, doit se rendre aux Tuileries pour promettre à Bonaparte qu’il ne se mêlera plus de politique. Mais quand, en 1803, ce dernier proclame l’Acte de Médiation, notre homme écrit: «Que de peines on s’est données pour faire une détestable besogne, tandis que huit jours eussent suffi pour suppléer tout ce que requerrait un gouvernement unique et central!»
Car ce père de la patrie vaudoise ne cachait pas sa préférence pour un régime unitaire. Prenant le nouvel empereur des Français en grippe, il ne cessera de dresser un autre empereur, son ancienne pupille Alexandre Ier de Russie, contre les menées de Napoléon.
En remerciement de ces conseils, le tsar convaincra ses alliés vainqueurs de la France, qui ont dans la foulée envahi la Suisse, de conserver sa structure en 19 cantons. L’identité vaudoise est sauvée, elle sera entérinée au Congrès de Vienne, en 1815.
La Harpe, qui devra siéger douze ans au Grand Conseil, s’établit l’année suivante à Lausanne. Il y meurt le 30 mars 1838. Sa tombe se trouve encore au petit cimetière du Calvaire à La Sallaz. D’autres grands défunts vaudois y reposent, dont le poète Eugène Rambert et le peintre Charles Gleyre.
Au colloque* qui s’ouvre samedi prochain à l’UNIL, on rappellera peut-être que ce grand homme des Lumières avait un tempérament fort qui desservit parfois les causes qu’il défendait.
Son ami d’études Henri Monod, l’autre père de l’indépendance vaudoise, le décrivait comme un homme «actif et grand travailleur, mais vif et impétueux. Il entreprenait avec feu et ne jugeait pas toujours avec assez de calme les moyens de succès: son imagination ardente nuisait quelquefois à son jugement, et le portait à l’exagération.»
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24.10.2009
Barbus de jadis et de maintenant

Il m’est souvent arrivé de parler de la barbe dans mes chroniques – surtout depuis que la mienne m’impose des soucis d’émondage quotidiens. Ce fut pour évoquer des figures aussi contrastées que Moïse, le capitaine Haddock ou le gypaète du Valais. J'y reviens, d'abord parce que la barbe est un sujet éternel - ne fleurit-elle pas sur les frises antiques de Babylone, sur les rondes-bosses de Persépolis? Ou sur les joues de nos politiciens vaudois des années vingt, comme en témoignent les portraits officiels couleur sépia parus dans Patrie suisse?
Les actuels, avec leur frimousse uniforme de bébé maigrichon, sont nettement moins impressionnants. Ils ont même moins d’autorité que nos politiciennes - qui, elles, ont en tête bien d’autres priorités à faire accepter.
La barbe est essentiellement masculine. Rappelez-vous L’Ecole des femmes, et le vieil Arnolphe s’adressant à la petite Agnès: «Votre sexe n’est là que pour la dépendance, du côté de la barbe est la toute puissance»… Cet appendice et son symbole faisaient déjà rire au XVIIe siècle, or voilà qu’il revient à la mode en Suisse romande; à Lausanne, et un peu partout dans le village mondial. Autant les jeunes hommes que je croise sur les terrasses automnales de Bourg de Four, à la rue Enning, à la Mercerie ou à Ouchy, s'épilent à vingt ans chaque matin bras et jambes afin que leur corps ressemble aux mannequins à moitié nus des affiches publicitaires (ou à ceux, en cire rose chewing-gum, qu’on habille de neuf dans les vitrines). Autant ils s’évertuent à se faire pousser une vague barbichette.
Oh! Au bout du menton juvénile, ce n’est qu’un petit bouquet clairsemé et frileux. Tel le duvet des chatons du vieux coudrier du jardin de leur tante Alice, à Villars-le-Modzon. Mais c'est déjà un beau début dans une vie de matou. Plus tard, ils deviendront les sosies d'un Garibaldi, d'un Auguste Forel (le savant qui figurait sur nos anciens billets de 1000 francs), ou d’un certain de mes amis qui fut prof au Gymnase de la Cité, et dont l'appendice fleuri a pesé, paraît-il, plus d'un kilo. Les malappris qui osaient attenter à un seul des poils de son noble apanage assyrien étaient punis dare-dare. De quelle peine? Je l’ignore. Mais ses élèves m’ont assuré qu’il avait de la mansuétude. Jusqu'à un certain point…
D'autres gymnasiens optent pour la barbe éparse à la Gainsbourg. Pour l'apprêter, ils ont recours à un drôle d'ustensile de plus en plus en vogue qui marie le peigne au rasoir. L'objet coûte 20 francs à peine, mais permet de programmer une barbe d'un jour, de deux jours, de trois jours. Il est même pourvu d'un guide-poils… Quelle ingéniosité, quelle sophistication technique: et cela pour donner un effet de négligé! En fait, ces jeunes barbus me rendent malade de jalousie: quand j'avais leur âge, à l'orée des années septante, j'étais désespérément glabre comme une pomme, une nectarine. Nous allions en bande de collégiens, le samedi soir, à une surprise-partie (une surboum, qu’on disait) organisée par des collégiennes d'un établissement voisin. Dans une arrière-salle paroissiale, décorée pour un soir de guirlandes et de calicots, les demoiselles accueillaient les garçons en les embrassant à tour de rôle, en criant à chaque fois: «Ah tu piques! Tu piques!» Quand mon moment arrivait, elles ne criaient plus. Un silence gêné suivait.
Nos aïeux portaient la barbe tantôt longue, tantôt carrée. Ou alors en royale, en éventail, à la Souvarov, à l'impériale, en fer à cheval, en collier, en pointe fourchue. Quant à la barbe à tous crins, elle était l'exclusivité des sapeurs, des artistes et des patriarches. Selon la rigidité du poil, ils la taillaient à l'aide d'un sécateur, d'un sabre militaire, ou de petits ciseaux courbes et chromés d’un figaro très façonnier.
Bien avant ces célébrités de l’Histoire, il y eut un certain empereur Charlemagne. Contrairement à sa légende, il a été un moustachu, point du tout un barbu. Quant aux nains de Walt Disney, ils sont des barbus, pas des moustachus.
Moi, la moustache que je préfère reste celle des chats de ma rue. Elle est électrique en diable. Elle capte toutes les humeurs du quartier, elle frôle le chambranle des fenêtres des couples bien mariés ou non, elle se profile en ombre chinoise sur la vitre unique des célibataires pauvres.
Quant à la barbe de Dieu le Père. Elle est blanche comme dans les peintures de la Renaissance, comme les plus hauts de nos sommets. (Ceux que le réchauffement fatidique de la planète épargne encore).
Elle est même utile, car fibreuse: elle peut servir d'échelle.
20.10.2009
Chessex abominait les éloges post mortem


Ils furent nombreux, les journaux français à rendre hommage à Jacques Chessex au lendemain de sa mort le 9 octobre. Et, pour une fois, sans le réduire à un écrivain régional, ni estropier nos toponymes provinciaux. Merci, chers confrères, d’avoir écrit Ropraz, et non pas Roprat, comme ça s’est lu jadis à Paris. Le «Goncourt suisse» les stupéfiait par l’atypisme flamboyant de ses écritures et sa métaphysique poétique. Mais aussi par sa détermination à ne pas vouloir quitter son humus natal. A Paris, une ville qu’il aimait, mais où il refusa de s’établir, Chessex ne fréquenta longtemps que le Quartier latin. Celui de ses éditeurs.
En Suisse romande aussi, les médias se firent concurrence dans le dithyrambe, à juste titre. Or certains, aussitôt houspillés par d’autres, eurent l’honnêteté de rappeler que l’auteur transcendant des Elégies de Yorick et de Pardon Mère, avait l’humeur belliqueuse. Qu’en ses fiefs romands, il cultivait avec volupté la philippique assassine. Un escrimeur doublé d’un diplomate à flair de renard. «Un politique», avait lancé en sa présence, il y a vingt-cinq ans, son ami Bertil Galland. J’étais là, assis près de Chessex dans les locaux encore neufs du Centre culturel suisse de Paris, rue des Francs-Bourgeois. Les moustaches du grand Jacques en frémirent de ravissement, à la surprise intriguée de ses lecteurs français présents. «Oui, dans mon pays, je suis un incorrigible provocateur, leur dit-il après les délibérations. J’ai besoin de ça pour écrire, et M. Galland a bien fait de le souligner.»
Relisons Ecrits sur Ramuz*, une clairvoyante anthologie d’approches chesséiennes sur l’œuvre et la personnalité de son devancier. Ramuz? un Vaudois qui en «sait trop» sur les Vaudois. «Ils ont si peur de la taille de l’homme, écrit Chessex, qu’ils préfèrent l’user, la contourner, l’abîmer dans la méfiance, la distance ou la dérision. Ou l’apprivoiser dans une sacralisation pire que le sarcasme: la récupération ante mortem ou post mortem. Car les Vaudois ont le goût de la solennité…»
L’Aire bleue, 2005, 104 p.
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Le Major, un Vaudois bien singulier

1670. Un 20 octobre de cette année-là, François Davel, pasteur à Morrens, dans le Gros-de-Vaud, annonce à ses fidèles la naissance de son fils cadet Jean-Daniel-Abraham. Des prénoms dûment inspirés de l’Ancien Testament qui, alors prévaut sur le Nouveau. Ni lui, qui mourra six ans après, ni son épouse Marie, une fille Langin, ne peuvent imaginer que ce troisième garçon deviendra un rebelle, un héros régional. Puis un martyr qui versera son sang pour un idéal foldingue: l’invention d’une identité vaudoise… Voyez ça!
Mais tournons une page d’un demi-siècle. Quand la foule rassemblée sur la berge de Chamberonne le voit monter sur l’échafaud de Vidy, ce samedi 24 avril 1723, Jean Daniel Abraham est un cinquantenaire de taille avantageuse, un athlète que vingt années de guerre ont bien charpenté. Les interrogatoires qu’on lui a infligés dans son cachot ne l’ont pas affaibli. Le major se tient droit, dépasse d’une tête les aumôniers et même le bourreau. Sous sa perruque en fer à cheval, le front est buté, les sourcils et moustaches en bataille, trahissant une âme plus militaire que philosophe. Ou un esprit fort? A la lecture de son virulent manifeste, que des félons firent parvenir à LL. EE de Berne, celles-ci ont décrypté le langage d’un hors-la-loi illuminé.
Pourtant, à l’heure de son ultime discours - avant qu’on lui tranchât un poing*, puis la tête - ce trublion-là ne hurle pas à la manière des enragés. C’est d’un son de voix «doux et insinuant», qu’il remue le cœur de tous, même des gens indignés par son insoumission, et qui l’ont dénoncé:
- C’est ici le plus beau de mes jours, dit-il. Je rends grâce à Dieu de la grâce qu’il me fait de me sacrifier pour la gloire et le bien de ma patrie.
L’assistance reste perplexe: quelle mouche a piqué cet officier émérite, que Berne avait récompensé en 1717 en le nommant grand-major et commandant de l’arrondissement de Lavaux? Voilà onze ans qu’il a repris son activité de notaire baillival à Cully. Il y mène un train de vie confortable. Or, le mercredi 31 mars 1723, il a convoqué au pied levé 600 de ses hommes pour marcher sur Lausanne, puis offrir au Petit Conseil son appui militaire afin de chasser des terres vaudoises l’occupant bernois, dont les vices administratifs seraient devenus iniques et insoutenables!
Les édiles de la Palud l’écoutent comme un homme frappé de délire. Il ne leur réclame qu’un aval, un passe-droit légal, fort duquel il pousserait sa petite armée jusqu’au Guminen, un pont frontalier:
- On n’a qu’à vouloir, le Pays de Vaud deviendra le 14e canton. Ce que je fais, n’est pas l’ouvrage d’un jour, et jusqu’à cette heure, j’en suis resté maître, absolument seul.
Cette solitude-là, imprudemment avouée, sera fatale à Davel: les Deux-Cents alertent leurs suzerains à la dérobée et chargent en même temps un officier de son rang, le major de Lausanne Jean-Daniel de Crousaz, de lui offrir le gîte et le couvert. Le même le fera arrêter le lendemain matin à 7 heures, puis incarcérer au château Saint-Maire. Quant aux 600 soldats que le «traître» avait recrutés en Lavaux, ils seront tous libérés, car ils ignoraient les desseins de leur chef.
Seul à son procès, n’incriminant personne d’autre que lui-même - même sous la torture - Davel s’étendra, pour un peu se disculper, sur des «circonstances» de sa lointaine jeunesse: appel de Dieu, apparition d’une belle inconnue (lui qui est resté célibataire!) Seul il sera en écoutant la sentence des juges du Tribunal de la rue de Bourg, le samedi 17 avril, sans se douter qu’un jour l’Histoire les jugerait à leur tour.
Quand son père meurt à Morrens, il a six ans. Sa famille s’installe à Lausanne où suit une éducation latine. Apprentissage de notaire chez son parrain Vullyamoz. Il ouvre une étude à Cully, au pied de Riex dont son père était originaire. Mais le voici appelé par les armes et le service étranger, dans le sillage de son frère Pierre. Il sert d’abord Guillaume de Hollande, roi d’Angleterre, sous les ordres du général Jean de Sacconay. Puis, changeant de camp (c’est un mercenaire) sous les bannières fleurdelisées de Louis XIV. A 42 ans, il retourne à la guerre, mais cette fois en Suisse sous la bannière bernoise pour écraser les catholiques à Villmergen.
La reddition de la ville de Baden est son œuvre. Un triomphe. Il en sera félicité par Leurs Excellences, ses futurs ennemis mortels...
Nos références:
Etude historiographique et archivistique des documents de l’affaire Davel, par Gilbert Coutaz, Revue historique vaudoise, 1989.
Le mercenaire, par Olivier et Jacques Donzel, Georg, 2009.
(*) Un de mes lecteurs, M. John-Henri Perreaud, que je remercie, m’a envoyé cette notice importante, qu’il a puisée dans le tome IV de L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, p.153 : «LL.EE. lui firent grâce du poing."
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17.10.2009
Clowns traditionnels, avec ou sans fard

Les Veveysans sont un peu tristes en cette époque de feuilles orangées qui s'étoilent sur le goudron des trottoirs. Il pleut. La bise leur apporte des effluves de châtaignes chaudes (les plus savoureuses sont originaires de Bex). Leurs yeux s'embrumeront plus particulièrement ce lundi, car la nuit précédente, place du Marché, le Cirque Knie aura replié ses tentures, ses filets géants et démonté son chapiteau. Mais ce ne sera que pour mieux renaître à Aigle pour réjouir les enfants du Chablais.
A leur tour, ils se feront taquiner par les Frères Rossi qui, depuis décennies, campent un clown blanc et un auguste classiquement assorti.
La profession de clown est-elle un art? En tout cas aucune académie officielle ne l’a encore homologuée comme telle. Elle est pourtant si tentante, si j’en crois mon ami et coblogueur Jean-Pierre Althaus, le directeur du Théâtre de l’Octogone, qui a eu l’occasion de rencontrer des proches collaborateurs de Grock. Elle est tentante, et «elle un peu fait peur», elle inspire «une fascination fellinienne.»
Neveu d’une girafe
Le clown est un humain, bien sûr, voire un surhomme, puisqu'il se destine à consoler l'âme des autres, en la conviant au rire - quelquefois à une tristesse douce. Mais, la plupart du temps, il ne vit plus en famille. Sa famille est devenue le monde forain, le cirque. Sa grand-mère, comme le chante Charles Trenet, est femme à barbe. Ses frères sont le singe qui sait compter jusqu'à douze, le chameau d'Astrakan - dont le profil évoque le dépit d'une maîtresse d'école vaudoise qui a dû corriger trente mauvaises copies d'élèves - et surtout l'éléphant. Sa tante est la girafe de Rothschild, qui devient si gracieuse quand elle entame une pavane au milieu de la piste aux étoiles qu'on jurerait voir un film au ralenti.
Il tient aussi de la tigresse blanche qui s'agenouille telle une pieuse d'église en joignant ses pattes de devant pour la prière. Il relève enfin du zèbre et de l'antilope, de l'otarie et du kangourou. Quel extraordinaire cousinage, je ne vous dis pas!
Le clown-mascotte de la firme alimentaire McDonald's est, de son côté, apparenté au bœuf américain. Disons à un bœuf d'élevage intensif, généralement traité aux hormones et haché menu pour garnir des pains ronds, agrémenté d'oignons ordinaires en lamelles. Ce clown-là ne sourit pas, et même sa gravité n'inspire aucune émotion. Il préside glacialement à la sustentation systématique de millions de gens jeunes ou moins jeunes qui ont oublié que la saveur était un sens sacré, et la cuisine un art.
Il est un totem, il incarne le dieu de l'insipidité; de l'ignorance de la gastronomie. Il ne fait pas rire, il fait mâcher du bœuf haché – parfois des imitations de produits locaux vaudois - et c'est tout. Voilà sa gloire.
Par bonheur, les centaines d'autres clowns qui l'ont précédé dans l'Histoire ne lui ressemblent pas. Je pense à ceux font battre les coeurs dans les films de Marcel Carné, de Fellini évidemment, ou dans les chansons de Gianni Esposito, dans l'album d'Hergé On a marché sur la Lune, où les faux jumeaux Dupont et Dupond sont pressentis pour animer le cirque Hipparque.
J'éprouve un enchantement tout particulier pour le visage candide, lunaire de la Gelsomina, alias Giulietta Masina, l'épouse de Federico Fellini, dans La Strada. Sa frimousse drôle a fait, en son temps, pleurer ma mère pour la première fois au cinéma. Des larmes qu'un enfant ne peut oublier.
Auparavant, il y eut la dimension titanesque de l’idole de mon ami Althaus: Grock le Suisse, le roi de tous les clowns. Avant d'être un génie du rire, il avait été celui de la générosité. Plus jeune, toujours vivant, notre clown national Dimitri connaît, disait-il, la balle du jongleur par cœur: «Elle m'habite et je l'habille de mes dix doigts», qui lui servent aussi à peindre maintenant. Le maestro d'Ascona est né dans une maison édifiée par un architecte hollandais du Bauhaus. Après chaque soir, quand il se revoit devant sa psyché pour se démaquiller, il se sent formidablement seul. Puisqu'il redécouvre son vrai visage.
Rire sans fard
Le moment est venu de vous donner conseil sur une affaire complexe de démaquillage justement, et de grimage. Les êtres les plus drôles au monde que j'aie connus se sont passés de fard. Quand la commissure de leurs lèvres se plisse, un sourire sincère pointe solairement au centre de leur figure. Et le bout rond à la pointe du nez rougeoie naturellement. Sans maquillage, la face paraît plus souple, plus riante, plus convaincante.
Résumons: les clowns fardés contre-façonnent l'humour, les non-fardés le font exulter et l'allument. Le clown le plus génial du monde, c'est vous, c'est moi, c'est quand on est devant le miroir de la salle de bains.
Ce n’est en tout cas plus le fondateur du Cirque du Soleil qui, dimanche a atterri au Kazakhstan en s’affublant d’un nez rouge sous un casque de cosmonaute. Il est devenu le septième touriste de l'espace, en s'offrant pour 35 millions de dollars un vol dans l'espace pour ses 50 ans. On a connu des tours de piste plus drôles et moins coûteux.
Résumons : tous les humains sont des clowns, sauf Guy Laliberté.
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15.10.2009
L’esprit de sel d’Olivier Delacrétaz

C’est un grand costaud, à voix serrée, douce, et dont le front clair est marqué d’une ridule médiane - signe de discernement, diraient les Chinois. Président de la Ligue vaudoise depuis 32 ans, Olivier Delacrétaz est respecté pour ses éditoriaux dans La Nation même par ses détracteurs de gauche: sa plume élégante est tissée d’argumentations ouvertes. Voilà un adversaire intelligent, spirituel, savoureusement rossard, qui s’engoue pour la politique en se targuant de ne point en faire. Même si son mouvement, fondé en 1933 par Marcel Regamey, s’était rallié au référendum contre le cassis de Dijon qui vient d’échouer (simplification des échanges économiques de la Suisse avec l’UE), il reste résolument «hors parti». Car la Ligue, qu’il définit comme une nébuleuse, «conteste la légitimité de ces factions idéologiques qui assimilent l’intérêt général à celui de leur groupe partisan». Sa mission ne serait que de soutenir ce qui contribue au renforcement de l’identité vaudoise.
En 1959, Olivier Delacrétaz a 12 ans. Il est à mille lieues d’imaginer qu’il deviendrait un jour le président de la Ligue vaudoise alors qu’il joue au croquet avec des parentes de son fondateur dans un jardin d’Epalinges. Le hasard fait que Marcel Regamey, l’impressionnant patriarche, est lui aussi un Palindzard. Et Paul Delacrétaz, le grand-père d’Olivier est son disciple, tout comme son père, le Dr Jean Delacrétaz, médecin influent, futur doyen de faculté.
A sa table familiale, ce dernier parle souvent de politique. «Avec logique et lucidité. Ses jugements préféraient l’approche réaliste à l’idéologique. Un acte de foi. Mon père s’opposait à tout centralisme. Il m’a transmis sa fibre fédéraliste».
Au Gymnase de la Cité, Olivier Delacrétaz se révèle latiniste moyen et piètre helléniste. Mais il y déploie des dons de caricaturiste qui ne le quitteront plus – sa manière est proche du New-Yorkais David Levine et ses portraits-charge, où la proportion de la tête est exagérée. Son trait amuse les lycéens, il en historie des brochures de cours. Il fait florès, et du coup, au lieu de se lancer dans les Beaux-Arts il opte pour le graphisme. Ce qui le conduit à Zurich, où il créera avec deux partenaires éphémères son Atelier Ubu*. Depuis, ses caricatures de personnages, signées Olb, émaillent diverses publications.
Un fédéraliste absolu
Entre-temps, dans le sillage parental, il s’est familiarisé avec les raouts intellos de la Ligue aux camps de Valeyres-sous-Rances. Il a 20 ans quand il lit dans la rubrique culturelle de La Nation un article affirmant que l’art moderne s’était arrêté à l’impressionnisme… Le talentueux dessinateur s’en émeut auprès de Marcel Regamey lui-même, qui lui rétorque: «Alors répondez!» C’est ainsi qu’en signant un premier billet un peu survolté dans un périodique qu’un jour il dirigera, l’apprenti graphiste prend goût pour l’écriture et la joute polémique. «J’ai appris à devenir un homme de débats, un animateur, sur le tas. De même, quand on m’a confié la direction des Cahiers de la renaissance vaudoise, au départ de Bertil Galland en 1972, j’ai dû m’initier au métier de l’édition de livres.»
Un homme de droite, Olivier Delacrétaz? Il est considéré comme tel quand il s’insurge contre de nouvelles méthodes pédagogiques ou contre la norme antiraciste – qui «fait planer des menaces sur la liberté d’expression». Et il est vrai que la Ligue vaudoise, inspirée lointainement par le nationalisme maurrassien, se méfie de la démocratie moderne: «Le seul régime qui voie dans la lutte pour le pouvoir le fondement même de sa légitimité.»
Pourtant, tout farouche opposant à la fusion des communes qu’il fût (lire son billet de février 2006 dans La Nation*) il s’est mis à dessiner un blason unique pour les villages de Jorat-Mézières, Valbroye, Montilliez et Villarzel. Dont sa mère est originaire…
Se dédit-il? Pas du tout: «Le bien du canton nous importe, non celui de nos idées. Nos idées sont secondes. Elles ne fondent pas notre appartenance vaudoise, elles l’élucident et établissent les moyens de la faire rayonner.»
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BIO
1947
Naît à Lausanne. Son père est un éminent dermatologue. Il a 12 ans quand sa famille (il a un frère et une sœur) s’installe à Epalinges.
1966
Après des études classiques au Gymnase de la Cité, il obtient son bac.
1967
Etudie à la Kunstgewerbeschule de Zurich. Ecrit son premier article dans La Nation. Stage à New York. CFC de graphisme en 1972.
1972
Crée l’Atelier Ubu à Zurich. Reprend les Cahiers de la renaissance vaudoise.
1975
Déménagement de son atelier dans la région lausannoise. D’abord à Montblesson. Dès 1993, place du Grand-Saint-Jean.
1977
Président de la Ligue vaudoise, il est éditorialiste principal de La Nation et publie aux CRV une douzaine de livres.
1980
Naissance de sa fille. Deux garçons naîtront en 1981 et 1987. Leur mère est, entre autres, infirmière.
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13.10.2009
Alexandre Dumas aux Salines de Bex

On sait que le père de D’Artagnan violait résolument l’Histoire, la grande, et que, selon son mot, c’était «pour lui faire de beaux enfants» dans ses romans. L’incontinence imaginative de son génie n’épargna pas ses récits de voyage: chasses au loup en Russie du nord, escarmouches avec des Tchétchènes du Caucase, duels flamboyants au pied d’un Vésuve en éruption…
Ses Impressions de voyage en Suisse, parues en 1851, sont elles aussi pétries de fantaisie affectueuse et picaresque: l’accent surcaricaturé d’un nautonier singinois sur la Sarine; un éloge emphatique de «la commerçante Genève, qui compte quatre-vingt-quinze millionnaires parmi ses cent vingt mille enfants». Puis, en Valais, cette drolatique escale dans une auberge de Martigny, où l’on sert à l’écrivain un bifteck d’ours. D’un ours «qui a mangé la moitié du chasseur qui l’a tué».
Sa traversée du Pays de Vaud est jalonnée de scènes du même expressionnisme avant l’heure. De Lausanne, il retient des images de sépultures insolites dans la cathédrale, une visite de prison et la saveur des glaces à la neige qu’on mange à l’Hostellerie du Lion d’Or, rue de Bourg.
Mettant le cap sur le Valais, il s’arrête à Vevey devant la maison à Rousseau. A Chillon, il rend hommage au Bonivard de Byron. A Bex, un autochtone mal embouché lui apprend de force à pêcher la truite de nuit, avec une serpe et une lanterne, les pieds dans un torrent. Le romancier en sera quitte pour un rhume abominable. Mais le lendemain, les Bellerins l’entraînent impitoyablement jusqu’à leurs mines sel. De galeries en réservoirs, Dumas le colosse avance prudemment dans le labyrinthe tridimensionnel. Il se sent pour la première fois des pieds d’argile. Les crevasses lui donnent le vertige. Il descend en se cramponnant aux échelles, tel «un scarabée sur un brin d’herbe». Et en demandant à son cruel guide s’ils sont «bientôt au bout de la plaisanterie».
Le narrateur ne fanfaronne plus. Ses hôtes du Chablais vaudois lui ont fait déguster une petite rebibe de modestie.
21:00 Publié dans Si j'étais un rossignol... | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
12.10.2009
Les fantômes prestigieux de Mon Repos

1909. Au cours de cette année-là, Lausanne était en négociation avec Gustave Perdonnet, fils d’un illustre agent de change, sur le rachat d’une propriété patricienne spacieuse et élégamment arborisée au Nord-Est de la ville. La «campagne» de Mon Repos, qu’elle a fini par acquérir l’année suivante pour le prix de deux millions de francs, est actuellement un des plus beaux parcs publics de Suisse romande. Un pur joyau patrimonial, pour son agencement à l’anglaise et ses essences variées (dont des marronniers bicentenaires), toujours artistement entretenues. Mais itou pour son bâtiment central, où nos édiles organisent depuis 1938 des réceptions officielles et dont deux étages sont occupés par le CIO. Pour sa rotonde néoclassique, son souterrain secret où l’on a trouvé le fossile d’une feuille de palmier. Pour sa fausse tour médiévale et sa cascade. Pour son orangerie où notre sculpteur national Yves Dana taille et cisèle. Enfin, pour ses anciennes écuries, reconverties en ateliers de peintres, et que flanquent des volières à perruches et aras.
A chaque printemps, des magnolias plantés en aval déploient leurs frondaisons rose-thé. En octobre, hêtres pleureurs et tulipiers de Virginie y roussissent jusqu’à l’or le plus étincelant. Il y a neuf ans, une espèce de guérite en retrait est devenue une maison de thé très prisée, à l’enseigne éloquente de la Folie Voltaire (image d'en haut): à l’ère classique, une «folie» était un pavillon de plaisance ombragé. Quant à l’auteur de Candide, il avait été en 1757, l’hôte le plus glorieux de cette thébaïde de verdure.
Voltaire sur scène
Avant de détailler cet épisode, sachons que le domaine de Mon Repos s’est constitué au début du XVIIIe siècle par l’achat de plusieurs parchets viticoles d’un tertre appelé encore Mont-Ribaud… Abraham Secrétan, contrôleur général, y édifie une maison en 1747 qu’il revend dix ans après, avec parcs et communs, à Philippe de Gentils, marquis de Langallerie, baron de Saintonge. Un ami de Voltaire. C’est à son intention que le nouveau propriétaire aménage dans une grange contiguë à la villa une scène de théâtre. Assis dans un salon dont une paroi a été percée, les spectateurs applaudissent en février 1757 le philosophe en personne, incarnant le personnage de Lusignan de sa tragédie Zaïre. L’auteur-acteur est enchanté. Il écrit à ses amis de Paris: «J’ai fait couler des larmes de tous les yeux suisses. (…) Il y a dans mon petit pays romand, car c’est son nom, beaucoup d’esprit, beaucoup de raison, point de cabales, point d’intrigues pour persécuter ceux qui rendent service aux belles-lettres.»
Trois frères de Napoléon
Langallerie meurt en 1773. Ses héritiers louent Mon Repos à une Lady anglaise, puis à des princes allemands de Waldeck, du Wurtemberg, de Reuss-Greitz, avant son rachat en 1802 par un négociant lausannois qui le revend à son cousin Vincent Perdonnet (1768-1850), le fameux financier cité plus haut. Cosmopolite, ami des idées libérales et des indépendantistes vaudois, ce Veveysan au passé rocambolesque et de goût raffiné fait appel à l’architecte du pays Henri Perregaux pour opérer dans le bâtiment central des transformations décisives. Mais c’est à un dessinateur paysagiste parisien Montsalier qu’il confie la métamorphose complète du parc alentour en jardins à perspective atmosphérique, inspirés de la peinture anglaise, lui conférant un cachet unique dans le canton.
Dans ses salons à parquet marqueté et au plafond en trompe-l’œil, Perdonnet reçoit la fine fleur du gotha européen. Entre autres, des frères de Napoléon: Jérôme Bonaparte, ex-roi de Westphalie, Joseph Bonaparte, ex-roi d’Espagne, Louis Bonaparte, ex-roi de Hollande, et le fils de ce dernier, le futur Napoléon III. Mais aussi la reine d’Espagne Isabelle II et son successeur Alphonse XII. Sans oublier un très libertin prince de Galles, qui deviendra Edouard VII d’Angleterre. Ces anciennes ou futures têtes couronnées musardèrent dans les allées romantiques de Mon Repos, qui n’était pas encore scindé par l’avenue du Tribunal fédéral, lors de l’édification de celui-ci en 1927.
Six ans avant cette année mourut Gustave Perdonnet - le fils du munificent amphitryon -, à l’usufruit duquel la propriété avait été soumise. La Municipalité de Lausanne se vit accorder par le Législatif la somme, alors considérable, de 50 000 francs, pour réaménager en espace public le domaine, ses bâtiments et surtout son exceptionnel arboretum, qu’elle ne cesse depuis d’émonder dans les règles de l’art ancien. De choyer comme un héritage sacré.
En même temps historique, écologique et urbain.
18:51 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note