07/11/2009

Leçons de choses au bord du Léman

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Au début des années soixante, les enfants de la paroisse pulliérane de Saint-Maurice recevaient l'instruction aussi sur les berges du lac. Par temps de pluie, ils portaient une gabardine de laine bleue et une écharpe orange à fleurs de lis. Ils étaient cornaqués un samedi sur deux par une monitrice des Cœurs Vaillants - une espèce de scoutisme archicatholique, trop antiprotestant, et dont j’ai conservé des revues édifiantes qui m’amusent encore.

La «cheftaine» avait la voix aiguë et des cheveux macaronés, tressés en nattes blondes et rondes sur ses oreilles. Sur le sentier filiforme qui mène du port de Pully jusqu'à la fausse vieille Tour Haldimand et marque la frontière lausannoise, Mamzelle Marie-Luce (une Nantaise très acclimatée) expliquait les mystères de la nature lacustre: la loi des vents, la différence entre la bise et le joran, entre vaudaire et foehn. Puis la distinction entre le squelette échoué d'un vengeron et celui d'une perchette.

La marmaille s'instruisait en examinant les stries d'une carapace de mollusque, la structure d'un nid de cygnes; en contemplant la nage du harle huppé, le vol de la mouette pillarde. Car sur ce sentier des Rives-du-Lac? (c'est son nom officiel) les eaux lémaniques rejettent depuis la nuit des temps des millions d'éléments naturels, minéraux, végétaux ou conchyliologies - les coquillages- qui définissent son identité.

Quelquefois, en farfouilleurs trop jeunes et étourdis, nous tombions sur le vestige d'une savate en cuir, ou sur une bouteille de limonade cassée. De sa voix de corneille, Mamzelle s'égosillait: «Touchez pas ça, malappris! C'est sale, c'est dangereux, et ça n'a rien à faire dans une leçon de choses.»

Mais soudain, elle se calmait en voyant que le lac changeait de lumières, un peu comme dans les mélodies de Debussy: au large de la côte de Savoie, des ondes violâtres viraient vers l'aigue-marine; des nuages s'assombrissaient par-dessus des filaments roses et turquoise.

C’était novembre. Le froid sain de l’automne revenu rafraîchissait toutes les couleurs, et il nous enivrait ensemble.

Profitant d’une accalmie, la monitrice nous enseignait l'art compliqué du ricochet, dont le nom procède d'une vieille ritournelle française du XIIIe siècle où le mot coq revient plusieurs fois. Cela consiste à faire rebondir un caillou plat, lancé obliquement sur la surface de l'eau. Il faut acquérir un geste adroit et élégant pour l'envol du galet. Celui peut-être du poète Alfred de Musset, qui s'y adonnait, dit-on, avec délectation sur de nombreux étangs d'Ile-de-France.

De ces promenades prédominicales, nous revenions la godasse boueuse, les chaussettes mouillées. Et avec des odeurs d'algues, de putréfaction de plantes aquatiques, de chair de poissons morts. Mais le parfum persistant de valériane de Mamzelle Marie-Luce, les reflets orangés de ses nattes torsadées sous l'éclaircie imprévue et la sagesse affectueuse de son instruction rousseauiste nous hantaient davantage à la tombée du soir.

Quarante ans après, je reviens souvent aux Rives-du-Lac, surtout au petit matin, quand la bise est frisquette et le ciel encore indigo. Les eaux sont en houle et, de la Tour Haldimand jusqu'au port de Pully, elles éclaboussent mon manteau et mes bottines. Pour un pas de promeneur comme votre serviteur qui ne craint guère la froidure, qui apprécie de s'arrêter de temps en temps, ce trajet d'un kilomètre et demi ne dure qu'une heure; en tout cas à mon rythme de quinqua bien portant. Or j'apprends, par des livres de zoologie très avisés, que cette même distance coûterait à un escargot ordinaire, capable d'avancer droit sans zigzaguer, sans s'arrêter sur le reste d'une feuille de vigne, plus de trois jours! Tandis que le kangourou d'Australie adulte, qui peut faire des bonds de trois mètres et demi de haut, traverserait lui le sentier préféré de mon enfance en quelques minutes à peine.

Voilà donc un sentier de toutes les relativités. Aux rares habitants de la grande région lausannoise qui ne se sont jamais rendus aux Rives-du-Lac, je recommande d'y aller avec un esprit plutôt romantique, voué à la contemplation des clartés changeantes, à la musique intérieure. Avec une attitude très bienveillante, voire affectueuse, envers la race canine.

Car par beau temps, à toute heure de la journée, on n'y fait désormais que croiser carlins et bouledogues, caniches nains taillés comme des arbustes, vêtus comme des chiens des cirques d'Hector Malot. Ces meilleurs amis de l'homme ne sont pas «sans famille». Au bout de leur laisse, plus ou moins extensible, ils sont de vrais cornacs pour leur maître ou maîtresse dont la mine est presque toujours maussade et blette. Ils leur font respirer un bol d'air frais.

A l'instar, jadis, de notre Mamzelle Marie-Luce

Commentaires

"au large de la côte de Savoie, des ondes violâtres viraient vers l'aigue-marine; des nuages s'assombrissaient par-dessus des filaments roses et turquoise."

Tudieu, Salem, heureusement que vous n'êtes pas peintre. Je n'ose imaginer le résultat. Filament rose, allitération ornithologique sous l'influence des rives du lac ?

Écrit par : Géo | 07/11/2009

La panne d'inspiration menace même l'auteur au vocabulaire le plus affûté et, dans ce cas, rien de déshonorant à chercher l'inspiration auprès du merveilleux site http://pourpre.com, qui propose un dictionnaire de 522 noms de couleurs et qui en invente encore au-delà de toute grammaire rivedulacustre.

Écrit par : Eudes Borel | 07/11/2009

Dans l’ensemble je souri à la poésie de vos billets, mais ici, c’est un éclat de rire. De beaux souvenirs qui n’étaient du Léman que j’ai eu le bonheur de connaître plus tard, mais qu’importe. Ce n’est ni la couleur des filaments, des nuages où autres décors mais l’état boueux des gamins qui m’ont fait revivre de semblables situations très courantes d’une certaine époque (dont les parents d’aujourd’hui se scandaliseraient en accusant et menaçant Mamzelle Marie-Luce). Les gamins (gamines) dans ma région disent Mzelle, ou Mdame. La Nantaise, enlevant « Marie » ( qui n’était pas la monitrice, savait ( encore aujourd’hui) très bien faire les ricochets. On ne jouait pas à s’envoyer des sms toutes la journée. On nous apprenait : « A cœurs Vaillants rien d’impossible » c'était la devise.

Écrit par : elfine | 07/11/2009

Mais, si vous faites la promenade... Attention où vous posez le piedvalériane!

Les caniches, carlins et bouledogues pourraient faire en sorte que vous ne rentriez pas avec des odeurs d'algues, de putréfaction de plantes aquatiques, de chair de poissons morts. Ni même avec le souvenir du parfum persistant de valériane... Mais, la "poésie" que vous aurez foulée du pied aura, malheureusement, des senteurs fort persistantes elle aussi!

Écrit par : Père Siffelur | 08/11/2009

... le "piedvalériane" est un pied qui a été essuyé dans une touffe d'herbe-aux-chats"... Mais lisez "pied" tout court (même si vous chaussez du 48) ou alors modifier en escarpin, brodequin ou même grolle!

Écrit par : Père Siffleur | 08/11/2009

C'était comme si j'y étais, au bord du Léman! Et cela m'emmène dans nos fugues sous les sapins du Clos du Doubs (une forêt faisait partie de notre ferme) et, même jeunes que nous étions, ce sentiment de la "contemplation des clartés changeantes, et de la musique intérieure" surgissaient en nous! Et nous faisait oublier qu'il était temps de rentrer.
Ainsi en Afrique, une lors évasion brousse proche de la Mission (pas trop loin), le temps encore une fois faisait du surplace! Jusqu'au moment ou un crépuscule que je ne peux décrire, d'à peine un quart d'heure, s'évanouit dans une nuit soudaine, dangereuse, mais étincelante d'étoiles qui nous frôlent de leur amitié! Quels moments de bonheur "hors espace temps"!
"Beauty, really, is in the eye of the beholder!" Mais la beauté nous marque! Et la musique intérieure, triste ou joyeuse, demeure!

Écrit par : cmj | 09/11/2009

Baguenauder sur le sentier des Rives-du-Lac, au début des années soixante, dans la tiédeur d'une émulation confraternelle bon chic bon genre, donne une certaine dignité à une notice biographique.
Mais que faisiez-vous réellement au mois de mai 1968 ?

Écrit par : LaoLong | 10/11/2009

Hélas, j'étais bien au chaud dans un yacht au large des Philippines parmi des "bourges" qui se riaient des petits hirsutes parisiens. J'avais 14 ans, et j'étais horriblement snob...

Écrit par : Gilbert | 10/11/2009

Je ne vous dis pas...
Il a bien fallu attendre août, et que l'approvisionnement
des stations d'essence redevienne normal en France, pour
enfin pouvoir descendre sur la Côte.
Quelle lutte !

Écrit par : LaoLong | 10/11/2009

On sent poindre une légère trace de saudade lémanique chez les vieux dragons expatriés...

Écrit par : Géo | 10/11/2009

Il en est des dragons comme des grenadiers, il faut bien un jour revenir sur terre, même si elle est étriquée.
A part ça, tout le monde va bien ?

Écrit par : P.A.R. | 10/11/2009

Laissez tomber le grenadier, PAR. Cela date d'un temps où vous cherchiez à vous rendre sur la Côte d'azur et où d'autres cherchaient à se former en explosifs. En ces temps-là, les grenadiers se spécialisaient sur le lance-flammes ou les explosifs. Le lance-flammes, si l'on en croit votre nouveau nickname, vieux lapin rassis, cela vous a aussi tenté. Moi, par devoir, je me devais de tout savoir sur le trotyl, le cordon détonnant, le plastite et les détonateurs. Donc grenadier. C'était au temps où certains risquaient leurs âmes à des jeux très dangereux. Nous y avons échappé et cela n'a donné que quelques films ironiques sur l'adjudant Hartmann. Tant mieux.
Cela dit, vous seriez très surpris sur tous les gens bien que j'ai rencontrés chez les grenadiers, dragon poussif. Du conseiller d'état genevois au spécialiste informaticien sortant de 4 ans aux EPO pour trafic de drogue.
C'est vrai que lire sous ma signature : gens bien, conseiller d'état genevois...est quelque peu difficile à croire. Disons qu'à cette époque, cela existait.
L'informaticien préparait tous les programmes de la BCV. Il me l'a dit durant la nuit qu'on a passé ensemble sous la pluie, avec un seul carré de tente, dans la région de C. Son copain Fasel venait de se faire reprendre après une cavale et il en était très triste. Cela aide aux confidences. C'est pour cela que je suis resté un fidèle de l'UBS...
PS. Salut à toi, D.

Écrit par : Géo | 10/11/2009

Il y a des incohérences dans votre récit, surtout par rapport aux dates.
Alors, posez ce fusil et allez vous coucher. Nous reprendrons l'interrogatoire demain.

Écrit par : P.A.R. | 10/11/2009

Pas d'incohérences. Simplement le fait que l'armée en Suisse ne se fait pas comme en France. Cela commence à 20 ans (19 en ce qui me concerne) et cela s'est terminé à 40 ans de façon effective pour moi (normalement 42).
Est-ce que les vieux dragons doivent fumer sur les terrasses, en Chine ?

Écrit par : Géo | 10/11/2009

Bien qu'ils se croisaient chez Sénéquier, les intellectuels parisiens et le noyau dur des révolutionnaires tropéziens ne se fréquentaient pas.

Les premiers péroraient sur la terrasse, devant un Vichy-fraise, à propos d'une dialectique du roman en phase avec l'histoire en marche; alors que les seconds, relégués au bar, éclusaient force pastis pour étancher leur soif de revanche prolétarienne. Depuis leur retranchement, la vue sur les yachts mollement balancés par Eole leur était interdite; alors, ils suivaient les reportages des échauffourées rue Gay-Lussac, crachotées par le poste à transistors obligeamment prêté par Raoul, le barman, ancien légionnaire taciturne qui les espionnait pour le compte d'Occident.

Faussement plongé dans la lecture des pages bleuâtres d'Aspects de la France, je ne perdais pas une miette de la comédie humaine qui s'improvisait autour de moi, préparant déjà le rapport que je ferai le soir même à Pékin, au Vatican et à la Cour de Saint-James.

C'est alors qu'une chaîne de molécules olfactives s'insinua dans mes narines, déclenchant en plusieurs zones de mon cerveau les références croisées à un parfum de luxe, et aux suaves voluptés qui capitonnent son univers. Je me retournai, remontant d'un geste maîtrisé mes lunettes de soleil jusqu'au front: Marie-Dominique était derrière moi, les bras chargés de cabas: "Tu viens mon lapin, on s'en va. J'ai encore dépensé un argent fou".

Écrit par : Rabbit | 11/11/2009

Tiens, il y a du monde sur la ligne aujourd'hui.

Je sais, je sais: moi aussi j'ai fait du service en Suisse entre 21 et 40 ans (j'ai avais marre, je venais d'être père et faut pas risquer sa vie inutilement). On a ensuite voulu m'imposer la Protection Civile, mais j'ai trouvé une faille au plan juridique et j'ai la paix depuis.

A Pékin, on peut trouver dans quelques restaurants des pancartes sur lesquelles il est indiqué en chinois (avec un dessin suggestif pour ceux qui ne comprendraient pas le Hanzi) qu'il est défendu de fumer. Mais pas interdit semble-t-il, puisque cela n'empêche pas ceux qui le veulent de fumer. D'une façon générale, je n'ai pas été frappé par une abondance de fumeurs à table en Chine. J'explique ça par le fait que les Chinois adorent manger et qu'ils ne veulent peut-être pas mélanger les goûts. Ce qui ne pas pas empêché de goûter aux cigarettes favorites du Grand Timonier et aux cigares du Sichuan.

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

Vous avez remarqué à quel point Rabbit se prend pour OSS 117 ?

Écrit par : Géo | 11/11/2009

Je ne voudrais pas encore une fois passer pour un érudit stérile, mais si vous relisez bien ses mémoires, vous verrez que c'est lui qui a servi de modèle à Ian Fleming. Par contre, OSS 117 est un ersatz hexagonal de 007.

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

Monsieur P.A.R

Le Fleming dont vous nous parlez, n'est-il pas celui qui a découvert la pénicilline le 3 septembre 1928?
Il l'aurait découverte, totalement par hasard, en soulevant dédaigneusement le dernier ouvrage écrit par Jean Bruce (Bruce étant un nom aussi écossais que Fleming). Bruce qui est celui qui écrit les ersatz de J. Bond dont vous parlez ci-dessus. Son dernier produit de substitution, celui que Fleming avait soulevé avec dédain, s'intitulait "Cinq gars pour Singapour". Singapour, une île peuplée à 75% de Chinois... Chinois qui ne croient pas vraiment à "l'oiseau qui se pose sur la branche" ou hasard pour nous pauvres occidentaux sans imagination, donc probablement que la pénicilline n'est pas aussi fille du hasard que prétendu.

Écrit par : Père Siffleur | 11/11/2009

"Par contre, OSS 117 est un ersatz hexagonal de 007."
C'est bien ce que je voulais dire, et depuis machin Lucky Luke, personne ne l'ignore. Les absents ont toujours tort, je vais bientôt le redécouvrir à mes dépens.

Écrit par : Géo | 11/11/2009

ô Persiflicateur !

J'ai été à Singapour et comme j'étais accompagné de ma première épouse, je n'ai pas eu besoin de me faire soigner à la pénicilline au retour. En fait, j'ai compté plus de 75 Chinois parmi les Indiens, les Malais, les Indonésiens, les Sri-Lankais, les Thaïlandais, les Vietnamiens, les Coréens, etc. (un peu comme à Genève). Quant à James Bond, il est l'auteur d'un guide sur les "West Indies Birds", de la collection "Audubon Bird Guide", publié par Doubleday & Company, N.Y.C., en 1946. Je ne m'en séparerai sous aucun prétexte, en dépit de tout ce que vous pouvez raconter. Au fait, je n'ai pas compris la question: vous pouvez répéter ?

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

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