14/11/2009

Souvenirs de Prenzlauer Berg

 
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Les vingt ans de la chute du mur de Berlin sont dernière nous. Une effervescence un peu artificielle s’estompe; bientôt, les médias n’en parleront plus du tout.

 

Du coup, l’envie me prend de retourner après vingt-deux ans au bord de la Spree: en 1987, c’était pour les célébrations du 750e anniversaire de la fondation de la ville par Albrecht l’Ours, une espèce de Vercingétorix prussien et baltique. Elle était encore scindée en deux et le mur n’était graffité que d’un seul côté.

 

Ma chambre d’hôtel était tendue d’un papier orange marouflé de scènes érotiques du Siècle des Lumières - les tenanciers étaient des esthètes fantasques et mélancoliques. Elle donnait sur la Savignyplatz et ses terrasses fréquentées par des étudiants aux Beaux-Arts.

 

Le Kurfürstendamm, qui passait encore pour l’artère la plus vivante, la plus célèbre, de Berlin ouest, se trouvait à quelques minutes de marche. Les allées domestiquées du Tiergarten aussi – il avait été une forêt sauvage et giboyeuse, une réserve de chasse des princes-électeurs. Sans oublier le jardin zoologique, un des plus riches du monde, un des plus anciens: durant les disettes de la Dernière Guerre, la population se rua sur les fauves, éléphants, alligators et autres pauvres anacondas pour s’approvisionner en protéines.

 

La ville héritée de Frédéric II, Fritz Lang, Alfred Döblin, du Bauhaus et de Marlène Dietrich m’avait bien sûr fasciné par le cosmopolitisme qui enfiévrait le Kurfürstendamm, alias le Ku’damm. Par ses audaces artistiques. Par l’indolence délicieusement snob d’intellos velus, sales et fauchés se grisant dans les ambiances enfumées des brasseries underground du Kreuzberg.

 

J’apprends que, depuis la réunification, ce cher Ku’damm n’est plus l’avenue des Champs-Elysées de Berlin. Le cours majestueux d’Unter den Linden aurait pris la relève. Le melting pot bohème du Kreuzberg se serait lui aussi déplacé dans l’ex-zone soviétique.

A Prenzlauer Berg, qui fut naguère un des quartiers les plus populeux et les plus miséreux de l’agglomération.

Or au printemps de 1987, j’y avais assisté à la tombée du soir, après une journée de tourisme très formaté dans la capitale de la RDA: visite des musées de l’Insel, du Pergamon, de la Berliner Dom, où j’eus la chance d’assister au travail méticuleux d’un dévernisseur de fresques qui ressemblait trait pour trait à notre clown Dimitri. Le sourire en moins.

 

Sans être interdit aux promeneurs occidentaux munis d’un visa d’un jour, Prenzlauer Berg n’avait aucun atour touristique, hormis la petite synagogue de la Rykestrasse - une des seules qui aient survécu à la sauvagerie du nazisme. Le visage de ses habitants n’était pas plus souriant, mais à la Kollwitzplatz et sur la Husemannstrasse, l’air sentait bon le marronnier en fleur, et ça conférait à leurs regards une certaine sérénité.

 

Les buvettes étaient rares. Pourtant, à la Kastanienallee, le Prater, la plus prestigieuse brasserie de l’histoire de Berlin -son Biergarten le plus grand et le plus ancien - était toujours là, respectée et conservée architecturalement par les communistes, tel un monument historique qui devait garder sa fonction sociale.

Pour faire comme les autres buveurs de bière, j’y commandai une chope d’Eschwege Pils, une eau de vaisselle acide que les autres convives, sous les frondaisons aux fleurs rosâtres de la courette intérieure, semblaient savourer.

 

J’apprends maintenant que le Prater, construit en 1840, a été mieux restauré encore.  On n’y boit plus de la piquette communiste mais des bières allemandes et américaines, de la vodka distillée aux USA.

Son restaurant ne sert plus des cuissons maladroites de restes de viande qui puent la grisaille ouvrière. Il serait, devenu huppé et chérot. Il n’accueille plus que des concerts pop et folk.

 

Le bel accordéon tristounet des années tragiques, on ne l’entend plus.

 

Tant mieux.

 

 

 

(La photo qui illustre cette chronique est de Torsten Elger)

 

Commentaires

Vous nous dites être allé à Berlin pour honorer la mémoire d'Albert de Brandebourg, mais ce n'était pas la première fois.
Notre jeune public doit savoir que dans les années 70 et 80, Berlin était la Mecque (plus ultra) de l'avant-garde new-yorkaise et de l'underground musical universel. Lou Reed en a tiré un album d'une noirceur désespérée, qui m'a fait frissonner jusqu'en Afrique. Il se peut qu'il ait séjourné à Berlin, dont David Jones Bowie avait lancé la mode avant lui. D'autres ont ensuite abordé cette terre d'inspiration pour provoquer le succès; jusqu'à ce que le vent tourne. Raison pour laquelle j'ose prétendre que notre hôte estimé a dû y traîner ses santiags et sa Stratocaster bien avant 1987.
Affaire à suivre.

Écrit par : P.A.R. | 14/11/2009

Première visite ou plus,qu'elle importance? l'essentiel c'est de revivre ces souvenirs.

Écrit par : elfine | 18/11/2009

Le nec plus ultra étant d'avoir des souvenirs sans avoir jamais fait aucune visite. Pour un écrivain, c'est possible.

Écrit par : P.A.R. | 19/11/2009

néant

Écrit par : giwalter | 23/11/2009

J'aime bien votre article au sujet des antiquités

Écrit par : Daisy | 23/11/2009

Oh ben moi j'aime bien les articles de Gilbert...
Bien que je ne connaisse pas personellement l'animal... J'aprécie sa finesse.

Écrit par : Mickey | 23/11/2009

article très interesant

Écrit par : Ariane | 23/11/2009

néant

Écrit par : giwalter | 23/11/2009

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