21/11/2009

Histoires curieuses de la cloche

KLOCHE.jpg

Elle est l'ancêtre de la pensée humaine, mais on oublie parfois qu'elle est musicienne – alors qu’elle a tant inspiré Jean Villard-Gilles. Le nom de la cloche a été si galvaudé qu’il désigne, dans le langage populaire, des politiciens maladroits; voire un chef d’Etat­ étasunien qui naguère dérégla le pouls de la planète entière durant huit longues années. Cette cloche de métal texan a sonné plus souvent des heures graves que des heures gaies - référence à la voix caverneuse de Gil Pidoux en l'horloge parlante de la place de la Palud, à Lausanne.

 

Depuis la disparition du Dabeliou, l'humanité ne se porte pas mieux. Pardonnez-moi cette évidence. En cette période où d’aucuns osent prédire une prochaine relance économique, voyez le destin de plus en plus inextricable de Jérusalem (une des capitales du monde). Ou celui de l’Irak, du Darfour, du Parti socialiste français, de notre Conseil fédéral… Et écoutez le chant plaintif de Milko, c’est le fox-terrier fauve de mes voisins de palier. Il a le rhume de novembre – personne n’ose encore avancer un cas de grippe A. Ses jappements aigres-rauques traversent la paroi de ma chambre à coucher, car sa maladie lui autorise toutes les frénésies. Toute la population mondiale en est consternée, à commencer par moi. Je préfère nettement être réveillé par la sonnerie de mon portable – qui évoque le carillon enchanté de Papageno – ou par la cloche de quelque église de village.

 

A propos de carillons, je garde en mon cœur quelques belles émotions sonores d’Amsterdam et Strasbourg. Dans ces vieilles cités lotharingiennes, novembre est brumeux et glacial par tradition. Surabondance de pluies et de vents. Du mauvais temps en série. Mais les gens y vont vers la chansonnette, car on y entend des cloches heureuses. A 3 heures du matin, les beffrois de trois églises tintent en même temps. A 8 heures, les tintements sont plus nombreux. Et, si c'est dimanche, à 10 heures ils se concurrencent dans le ciel bas, se battent et se chevauchent. Des vols d'étourneaux s'enroulent en spirale, en lierre échevelé et pépiant, autour des clochers les plus hauts.

 

Le Pays de Vaud a lui aussi des cloches ancestrales. La Clémence de la cathédrale de Lausanne a une sonnaille qui, dit-on, fait fuir les rats. Le temple Saint-Etienne, de Moudon, lui, fait chanter dans les campagnes et forêts de la Broye le claironnant air de Carmen: eh oui, chers paysans, chers bûcherons, «l'amour est un oiseau rebelle». En passant, sachons aussi que les plus grandes cloches du monde ont été coulées dans du bronze ou dans du fer. Le bourdon de la cathédrale de Reims ne retentit que dans les plus solennelles des solennités. Sa cloche maîtresse s'appelle Jeanne d'Arc et pèse 20 000 kilos.

 

Mais la plus monumentale qui soit est la Tzar-Kolokol du Kremlin de Moscou (image d’en haut, photo Visoterra). Coulée en 1735 par Michel Monterine, son diamètre est de 7,47 m, son poids de 210 tonnes. Elle n’a jamais sonné, s’étant tôt fissurée lors d’un incendie… Il y eut un autre bourdon géant de bronze, devenu muet lui aussi: celui du Tocsin, confectionné par le même fondeur. De dimensions plus modestes, il encourut le courroux de l’impératrice Catherine II, qui lui fit «ôter la langue». Car en 1771, lors de la Révolte de la peste, sa sonnerie avait servi de signal de ralliement aux insurgés.

 

En Russie, toutes les musiques sont chargées de message, même celle des cloches. Réécoutez le piano de Moussorgski orchestré par Ravel: les dong-dongs des Tableaux d’une exposition évoquent le battement d’un cœur. Celui d’un peuple toujours trop enflé d’espoirs.

Commentaires

"... fissurée lors d'un incendie!"

Encore une de mes illusions qui part en fumée!... Je passe pour une belle cloche, une cloches maîtresse... ça m'fiche le bourdon!
J'étais persuadé que le Tzar lui-même qui avait cassé la cloche en se "tassant la cloche" et que "Tzar-Kolokol" voulait dire "Collation du Tzar"!... Voilà encore une jolie histoire qui s'envole"!
Probablement pas pour Rome: la cloche étant orthodoxe. Mais l'histoire l'étant moins, qui sait!

Écrit par : Père Siffleur | 22/11/2009

Illusio et doxa sont les productions mentales normales de l'être humain; elles s'incarnent ensuite dans utopia, qui devient la doctrine normale de l'espèce.
Il vous faut vivre et mourir en cette espérance, Père Spiquasse.

Écrit par : P.A.R. | 23/11/2009

Restitution de l'ambiance d'une matinée d'un samedi quelconque aux Pays-Bas: carillons et orgues de Barbarie; pas, cris et chuchotements de la foule compacte déambulant sur les pavés des étroites rues marchandes; odeur de friture ou d'oignons et température toujours en-dessous de celle du confort véritable.

Écrit par : Rabbit | 23/11/2009

"En Russie, toutes les musiques sont chargées de message, même celle des cloches. Réécoutez le piano de Moussorgski orchestré par Ravel: les dong-dongs des Tableaux d’une exposition évoquent le battement d’un cœur. Celui d’un peuple toujours trop enflé d’espoirs."

Moi je pense surtout à Rachmaninov: le motif des cloches parcourent toute sa musique (penser par exemple au début du concerto no2).

Et également, le dernier mouvement du la XIe de Chostakovitch, nommé "Tocsin".

Écrit par : PtitSuisse | 23/11/2009

Merci d'évoquer le début du concerto de Rachmaninov et le Tocsin de Chostakovitch, c'est si juste!

Écrit par : Gilbert | 23/11/2009

Mais il me semble que chez Rachmaninov, le son de cloche est noyé dans l'attaque de piano du troisième temps du thème du premier mouvement.

Écrit par : Piet de Reiziger | 23/11/2009

"Le son de cloche est noyé dans l'attaque de piano du troisième temps du thème du premier mouvement"

Cela nous ramènerait à la Cathédrale engloutie de Debussy...

ça retentit comment, une cloche dans l'océan?

Écrit par : Gilbert | 23/11/2009

Quel plaisir de relire dans mon blog vos signatures, cher P.A.R, et cher Rabbit.
Début décembre, il continuera, mais ce ne sera plus moi qui tournerai la moulinette de la blogosphère de 24 Heures.

Écrit par : Gilbert | 23/11/2009

A force de tirer sur la bobinette, il fallait bien que la moulinette de 24 Heures cherrât. Laissez-nous la longueur d'onde et nous vous suivrons au bout du monde sur Radio Gilbert Internationale.
Quant à la cloche dans l'océan, il faut demander à Géo; non qu'il soit actuellement en vacances balnéaires, mais, puisqu'il est le seul à comprendre comment peut voler un plus lourd que l'air, il aura certainement une réponse rationnelle à votre question mystique.

Écrit par : P.A.R & Co. | 23/11/2009

" Dans ces vieilles cités lotharingiennes, novembre est brumeux et glacial par tradition."

A Strasbourg, dans les années 199***, je me promenais souvent, mains gantées dans les poches, où traînaient souvent des petites tiges en carton impregnées de parfums dont je mémorisais sans peine les notes de coeur et de fond. En bas des Ponts-Couverts, une petite porte donnait sur un chemin. En le suivant, je quittais la ville à vélo, en ayant l'impression de traverser un miroir. Les cloches sonnaient au loin.

Écrit par : Inma Abbet | 23/11/2009

La cloche, je n’avais jamais imaginé qu’elle avait devancé la pensée humaine, et elle parle. Enfant à la ferme, elle envoyait ses ondes à travers les forêts et les champs. Elle disait : « Préparez-vous, dans une heure, c’est la Messe. » Trente minutes plus tard elle revenait avec sa sœur aînée, c’était un duo : « Mettez-vous en route… faut pas être en retard. » En habits du dimanche et souliers cirés, nous partions à travers champs et bois. Deux kilomètres et demi. A quelques centaines de mètres, le clocher vibrait : un trio. Trois cloches chantaient : « Bienvenue ! » Voilà le langage des cloches du temps passé au villages. Pas de chocs électriques pour délier leur langue, mais des bras humains qui tiraient des cordes et le corps des hommes ondulait, vers le haut, vert le bas, souplesse paysanne qui aurait pu étonner les dandys citadins de passage. Apaiser les cloches était un art car, immobiles, elles murmuraient encore Dieu sait quoi.

Et il y avait une variété de cloches et de clochettes à la maison, c’était comme les colliers des dames chics aux cous des vaches, des veaux, des génisses. Ces sonnailles étaient un repère pour les paysans. Jamais jamais les cloches ne nous dérangeaient comme d’aucun s’en plaignirent plus tard, au contraire, dans la tendresse des nuits d’été, les clochettes étaient comme un « lullaby » entre les étoiles et les humains.

Dans les institutions le son des cloches avait le langage militaire : c’est l’heure des cours ! Chaque 45 minutes. Bang ! C’était aussi la délivrance, c’est fini ! Bien utiles tout de même, ces cloches-là.

Dans la brousse africaine, le tam tam parlait des profondeurs de cette terre de mystères. Malin l’Européen qui aurait pu traduire ses messages ! Non ! Suivre le chemin des Enfants d’Afrique était le seul chemin qui menait au but : la rencontre. Les rencontres de toutes sortes, c’était selon !
Je m’excuse de ce trop long commentaire !
J’ai trouvé sur Internet le le carillon enchanté de Papageno : http://www.dailymotion.com/video/x1klh8_papageno-et-papagena_music
Une merveille ! Merci !

Écrit par : cmj | 23/11/2009

"Mains gantées dans les poches, je quittais la ville à vélo, en ayant l'impression de traverser un miroir. Les cloches sonnaient au loin."

Ne jamais traverser les miroirs à vélo les mains dans les poches...vous risquez de vous faire sonner les cloches.
Mais j'aime beaucoup lavilavelo.

Écrit par : Géo | 23/11/2009

Enfant, j'ai souvent amené mon troupeau "à pâturer" dans la Broye fribourgeoise et vaudoise. Quand les troupeaux rentraient en fin d'après-midi, on pouvait les reconnaître au son de leurs sonnailles, potets, grelots et autres clochettes. On disait:" c'est le troupeau à ..." Quel soin était donné au nettoyage de ces sonnailles une fois les troupeaux rentrés pour l'hiver. Lavées, brossées avec de la cendre, les sangles graissées pour assurer un cuir nourri et souple. Puis, on ne mettait pas n'importe quelle cloche à n'importe quelle bête, chacune avait la sienne! Merveilleux temps. A ce moment-là on ne faisait pas de procès aux cloches, elles faisaient partie de notre environnement. Nostalgie quand tu nous tiens!

Écrit par : elicolli | 23/11/2009

Un livre d'illustrations de Jean-Jacques Waltz, dit "Hansi", qui reste un témoin de mes années dites "alsaciennes": "Les clochers dans les vignes". Quoi qu'en dira Géo, même en parcourant les vignes à vélo je n'ai jamais forcé sur le gewurtz, le muscat ou même le zwicker, car "boire où pédaler, il faut choisir"; et il y a des pentes redoutables dans la plaine d'Alsace.

En Chine, c'est autre chose.

Écrit par : P.A.R. | 24/11/2009

Tiens, à propos, vous savez ce qu'est un Alsacien selon mes collègues français ? Un Belge qui n'est pas arrivé jusqu'en Suisse...

Écrit par : Géo | 24/11/2009

Et pourquoi pas l'inverse?

Un Suisse qui ne connaît pas sa géo et qui se serait arrêté avant d'arriver en Belgique.

Écrit par : Père Siffleur | 24/11/2009

"Boire ou pédaler, il faut choisir". Je reconnais que je n'ai pas toujours respecté ce principe, mais je ne connais personne d'autre qui l'ait respecté, surtout étant étudiant, mais dans ces cas-là, je ne traversais pas les miroirs. Il y a des pentes redoutables dans la plaine alsacienne; il y a aussi des pistes cyclables qui s'étendent dans toute la région, et aussi de l'autre côté du Rhin.

Écrit par : Inma Abbet | 24/11/2009

Et ce que m'a répondu un Wallon quand je lui ai dit que mon fils était Hollandais ? Un Hollandais, c'est un Flamand qui a réussi. Pour rester dans le sujet, ce ne sont toujours que des querelles de clochers.

Écrit par : P.A.R. | 24/11/2009

Pour elicolli et tous, merci, les cloches et clochettes nous rassemblent vraiment pour un partage de vie. C'est bon comme du pain frais!

Écrit par : cmj | 24/11/2009

Pour atteindre les vignes dans les années 60, il fallait pédaler sur de toutes petits routes, frôlé par des camions crachant une fumée noire. Mais par contre en plaine, il y avait des chemins sublimes dans les prés ou les bois. Mais pas de pistes cyclables. Aux Pays-Bas, il existe de véritables autoroutes pour vélos. Un régal. Et des pistes dans les dunes, le paradis. En Chine, j'ai vu des cyclistes rouler au milieu d'une route à plusieurs pistes, dépassés à gauche ou à droite par des camions monstrueux, puis changer de direction sans même regarder en arrière. J'ai vu des morts, aussi. Question de Karma.

Écrit par : P.A.R. | 24/11/2009

Parler vélo n'est pas sortir du sujet, celui des cloches!

Car, pour faire de la bicyclette, il est certain qu'il est nécessaire d'avoir du battant. Il est même conseillé d'avoir le battant solide, surtout dans les montées où il ne faut jamais baisser pavillon. Le battant étant aussi la partie du pavillon qui bat au vent. Ce vent qui emporte le carillon des cloches jusque dans les campagnes où Jean-François Millet a "piqué" la scène de l'Angélus.

... Et pour ceux qui voudraient partir à la cloche de bois, le vélo ne fait pas plus de bruit qu'elle... (graissage indispensable)

Écrit par : Père Siffleur | 24/11/2009

Puis, tout-à-fait entre nous, il y a une sonnette, qui rappelle le son de la clochette au moment de l'Elevation.

Écrit par : P.A.R. | 24/11/2009

... et que faisait sonner le servant de messe, élève à Sion.

Écrit par : Père Siffleur | 24/11/2009

et que faisaient "sonner" les négros servants de messe sur une peau de cuir à Maswingo, Afrique!

Écrit par : cmj | 25/11/2009

Le glockenspiel de Ian Smith ?

Écrit par : Rabbit | 25/11/2009

Au son des cloches tous a la place du village !

Écrit par : Calu Schwab | 25/11/2009

Oui cher Rabbit, dans la réalité présente, on pourrait presque évoquer "Le glockenspiel de Ian Smith" avec une espèce de nostalgie. Mais l'histoire avec un grand H, est difficile. Merci.

Écrit par : cmj | 25/11/2009

Le revoilà: il a échappé à l'épidémie de grippe qui décime Santiago. Je savais qu'on le reverrait un jour (épistolairement).

Puisqu'il faut rester dans le sujet pour ne pas recevoir un coup de bambou de 吉尔贝子 (Maître Gilbert), je vais en profiter pour citer un proverbe chinois: "掩耳盗铃" (Se boucher les oreilles pour voler la cloche).

Écrit par : Rabbit | 25/11/2009

Magnifique, le proverbe!

Écrit par : Gilbert | 25/11/2009

Et j'attend toujours votre visite !

Écrit par : Calu Schwab | 25/11/2009

@ Calu
Même si j'ai beaucoup voyagé, je n'ai encore jamais été en Amérique du Sud (ni en Australie, ni en Antarctique). Par contre, mon fils préfère ce continent à l'Asie et sa mère a adoré Buenos Aires. Je ne peux être partout et surveiller ce que font mes proches, mais j'ai encore quelques années devant moi pour venir vous rendre visite, avec ou sans eux. Cette planète devient de plus en plus petite en se réchauffant: bizarre, non ?

@ Gilbert
En Chine, rien n'est simple, surtout pas son écriture conceptuelle. Ainsi le caractère 钟 entre dans la composition de nombreux mots ou expressions en rapport avec: cloche, horloge, pendule, et le temps en général. Mais chose curieuse, si on ajoute un coeur (情) après, on change totalement de sujet et on tombe amoureux; l'expression "le coup de foudre" est égale à 一见钟情, qui pourrait se traduire littéralement par: "aussitôt+apercevoir+sonner+amour". On peut être conceptuel et poétique à la fois; vous ne trouvez pas ?

Écrit par : P.A.R. | 26/11/2009

@ P.A.R. Vous êtes le bienvenu. La maison est petite mais le coeur est grand.

Le son des cloches
Il était un son qui dominait tous les bruits de la vie active et enveloppait toute chose d'ordre et de sérénité : le son des cloches. Celles-ci étaient les bons esprits qui, de leurs voix connues, annonçaient la joie, le deuil, le calme ou le danger. On les appelait par leurs noms; la grosse Jacqueline, la cloche Roland; on connaissait la signification de leurs diverses sonneries. Et bien que celles-ci fussent continuelles, elles conservaient tout leur effet sur les esprits. Pendant le fameux duel judiciaire entre deux bourgeois de Valenciennes, en 1455, duel qui tint en haleine toute la ville et la cour de Bourgogne, la grosse cloche sonna sans arrêt, "laquelle fait hideux à oyr", dit Chastellain. "Sonner l'effroy", "faire l'effroy", cela signifiait sonner le tocsin. Le tocsin de Notre-Dame d'Anvers, de 1316, porte encore son nom Orida, c'est-à-dire horrible. Qu'on se représente l'espèce de griserie causée par les cloches de toutes les églises et de tous les couvents de Paris, lorsqu'elles tintaient du matin au soir, et même la nuit, pour annoncer qu'un pape était élu, ou qu'une paix était conclue entre Bourguignons et Armagnacs (L'automne du Moyen Age, p.11, Payot 1975).

Écrit par : Calu Schwab | 28/11/2009

Les commentaires sont fermés.