24 Heures

28.11.2009

Iconographie candide du mois de l’Avent

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Le clinquant des vitrines de grands magasins évolue avec la saison. Dès l’aube qui a suivi la célébration – forcée, frelatée – de Halloween au début novembre, les supermarchés de Lausanne, Nyon ou Vevey se sont débarrassés de leurs masques cadavériques, de leurs citrouilles à yeux losangés et à denture en accordéon et de quelques balais de sorcières salémiennes (rien à voir avec le soussigné, qui n’a pas une seule goutte de sang massachussettien en ses veines) pour se réacclimater sans chichi à leur pays et à ses traditions.

 

Certes, Noël est devenu une fête tout autant strassée, bling-blinguée, mais elle s’accompagne encore d’hymnes chantés par des voix d’enfants au timbre plus européen. Elle sent davantage son Vieux-Continent avec le vin chaud épicé de Nuremberg ou Strasbourg. Avec ses panettones italiens aux zestes d’agrume, et le remugle rugueux-naphtaliné que répand l’uniforme des orphéonistes de l’Armée du Salut.

 

Toute fanée et désuète qu’elle soit pour certains esprits forts, elle a eu au moins le mérite de les émerveiller par des lumières plus sacrées quand ils étaient enfants. De leur faire verser des larmes de bonheur au pied d'un sapin blanchi de cheveux d'anges et passementé de lumignons clignotants.

 

Sous l'arbre familial, il n'y avait pas que des cadeaux en caoutchouc ou en bakélite, mais la Crèche, l'Enfant sauveur, la maman de Dieu, le demi-papa de Jésus, Joseph; un joli Cadichon aux oreilles élevées et aux yeux embrumés; un bovidé diablement cornu, mais gentil, surnommé Monsieur le Bœuf. Plus une kyrielle de menus personnages de nature provençale, en plâtre ingénument peinturlurés: les santons.

 

Cette bimbeloterie représente annuellement, tant dans les échoppes du midi de la France que dans les marchés de Noël romands, les bergers de l'Evangile, les Rois mages. Il y a le Meunier, l'ange Bouffareou, le Pistachier, de nature si peureuse que la tradition le fait tomber dans un puits. Il y a aussi Jiget, qui est bègue, le Boumian, qui est rouge de manteau mais coiffé d'un chapeau noir; il y a la Fileuse, la Porteuse d'eau, le sempiternel Rémouleur, la Poissonnière, et le Tambourinaire…

 

Ces figurines provençales - qui ont été remplacées par des animaux parlants et «digitalisés» de films américains – apparaissaient dans nos anciens calendriers du mois de l’Avent, qui commence cette année le mardi qui vient. Ma préférée est celle du Ravi, «le santon qui doit être le plus expressif de la Crèche», disent les spécialistes de la santonnerie. Le Ravi a le bonnet de nuit sur la tête; il est à une fenêtre, et il a les bras levés vers le ciel. Il est un peu simplet.» Résumons, il incarne l'idiot des villages non seulement de Provence, mais celui aussi que nous côtoyions parfois ici, en nos campagnes, en nos quartiers urbains, et qu'il nous arrivait d'aider, de chérir.

 

L'imbécile est une espèce de saint. Etymologiquement, il est «sans bacille», donc sans bâton: un individu désarmé. Un vulnérable. Or quoi de plus noble qu'un vulnérable?

En Valais, il y a plusieurs décennies, on l'appelait le «crétin», à cause de son goitre, pour sa façon maladroite de parler, de remplir sa déclaration d’impôt, ou de rapporter trop lentement les boilles de lait des bourgeois de sa commune à la laiterie de la Grand-Rue. Il a même fait le sujet d'un petit article dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire! Or, ce crétin-là était aimé et protégé par la communauté qui l'entourait.

 

Ce mot crétin, qui a inspiré au capitaine Haddock une des insultes favorites («Crétin des Alpes») provient du bas latin. Du latin des Gaules: ça voulait dire alors «chrétien», rien de plus, ou plutôt rien de moins. Soit «un être digne d'être aimé». Quel éloge!

26.11.2009

Gilles Meystre aime son petit bedon radical

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Voici un garçon de 34 ans très dépeigné, au regard vert de bronze, et qui rit autant de lui-même que d’autrui. Gilles Meystre badine, boit et fume par tempérament plus que par extravagance provocante. Ce jeune secrétaire politique du Parti radical vaudois, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue, est un énergumène selon l’acception étymologique du mot: pour les Grecs antiques, l’energonoumenos était un démon vaguement trivial aux idées imprévues. Une énigme, ce Meystre rieur, que ses frères de couleur apprécient parce qu’il sait exprimer des idées fortes avec une astuce polymorphe de joueur de go. Un madré? Non. Même ses adversaires politiques lui concèdent un esprit chevaleresque, et un dévouement authentique à la cause publique.

 

Gilles Meystre a un atout naturel majeur: il aime les gens autant que la bonne chère. Les débats parlementaires l’aiguillonnent, même si c’est souvent la morosité qui prévaut au Conseil communal de Lausanne. «Mais quand ils sont filmés par la télévision locale, mes collègues font des efforts.» Il y siège depuis 2001 et certains s’interrogent sur la portée de ses ambitions: le verra-t-on un jour dans quelque exécutif municipal, cantonal, voire plus élevé?

Ces supputations l’amusent, rallumant des cristaux blonds dans ses pupilles: «Je suis, comme on dit, au service de mon parti. Si j’étais plus explicite, on glisserait aussitôt des peaux de banane sous mes semelles.»

 

Voilà treize ans que ce foudre de guerre (capitaine à l’armée), s’est lancé en politique. Par conviction, ou par gageure d’une adolescence séductrice qui ne le quitte point, et qui charme? En l’an 2000, il contribue à l’élection d’un certain Olivier Français à la Municipalité de la capitale. Lui-même y sera élu une derechef au Conseil communal en 2006. Il est alors le porte-voix du programme de Lausannensemble. La même année il épouse la députée Marlène Bérard, l’actuelle présidente du groupe libéral-radical lausannois.

Il lui avait demandé sa main à Saint-Pétersbourg.

 

Gilles Meystre vivra jusqu’à ses vingt ans dans le Nord vaudois et le Gros-de-Vaud. Son géniteur est bottier orthopédiste à Oppens, comme son propre père et l’arrière-grand-père. Maman est institutrice de classe enfantine. Il fait ses écoles à Echallens puis au Gymnase d’Yverdon. Mais c’est à Yvonand, à la table de sa chère grand-mère maternelle - une citoyenne avisée qui lui transmet aussi une sagesse gastronomique - qu’il s’enflamme pour la chose politique, et en faveur du combat courageux du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz pour l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen. En dépit de son échec, ce grand Vaudois restera pour Meystre le meilleur des modèles. Voilà pourquoi il adhère à 21 ans au Parti radical lausannois - sous les ailes protectrices de Thérèse de Meuron et Doris Cohen-Dumani. Il milite avec ardeur tout en poursuivant ses études universitaires qui, elles, sont assez ébouriffées, à l’exemple des mèches de ses cheveux: il trouve l’enseignement de sciences-po trop normatif. A Epalinges, celui de l’Ecole hôtelière ne le convainc pas davantage: il leur préfère les recettes sans théorie de sa Mère-Grand. A Fribourg et Neuchâtel, des cours de journalisme lui seront utiles quand, plus tard, il gérera la communication de Beaulieu, puis de la CGN. En 2002, sa licence de l’UNIL est assortie d’un mémoire sur Christoph Blocher et la presse. Il y a étudié aussi le russe durant six ans. Pourquoi le russe? «Il devenait utile après la chute du mur de Berlin. J’avoue que depuis mes mandats politiques je le pratique peu.» Si un jour, à Dieu ne plaise, on les lui retirait, ou s’il s’en détachait de son plein gré, la langue de Gogol lui ouvrirait d’autres horizons professionnels. Tout comme ce postgrade en administration publique qu’il vise à présent à l’IDHEAP.

Gilles Meystre: un élu ambitieux doublé d’un Vaudois pétri de précaution atavique. «Je suis un vrai radical de ce canton. J’en ai d’ailleurs déjà la bedaine. J’assume».

 

 

 

www.gillesmeystre.ch

 

 

 

 

BIO

 

1975

 

Né à Yverdon, les métiers itinérants de ses parents le font changer de domiciles. Assise durable: les repas chez ses grands-parents maternels d’Yvonand. On y devisait de politique.

 

1992

 

Premiers émois pour celle-ci. La Suisse refuse d’adhérer à l’EEE. L’indignation courageuse de Jean-Pascal Delamuraz l’impressionne.

 

 

1995

 

Sciences- po à l’UNIL, Ecole hôtelière, retour à Dorigny, cette fois en Lettres. L’année d’après, il s’inscrit au Parti radical lausannois. Puis dans l’armée pour devenir officier.

 

 

2001

 

Elu conseiller communal. Réélu en 2006, épouse Marlène Bérard.

 

2007

 

Il est secrétaire politique de son parti. Parallèlement, étudie à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP).

 

25.11.2009

L’orthorexique à la saison des réveillons

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L’orthorexie est une maladie neuve, même si son nom jargonneux se lustre d’étymologie antique - du grec orthos, correction (comme dans orthographe) et orexis, appétit. Elle est une obsession du manger sain. Après avoir renoncé au tabac, au Dézaley et au café, on a pris goût à la mortification. On est frustré de ne plus pouvoir s’interdire quelque chose. Alors c’est sur l’alimentation qu’on rive ses suspicions, et se nourrir devient un cauchemar de comptable: ce ne sont qu’additions de vitamines, soustractions de lipides et de protéines. Le taillé aux greubons, les bricelets, la taillaule et le papet ne sont plus que des souvenirs balayés au cliquetis de la calculette. L’orthorexique ne les regrette pas. Il se désole même d’avoir jadis aimé ces délicatesses pathogènes. Tel est le tourment mon ami Fabien H., que cette hantise moderne vient de contaminer. Pour lui, il n’y a plus que de bonnes et de mauvaises denrées.

Pour ne rien arranger, les secondes ne cessent de l’emporter sur les premières au rythme de l’actualité alimentaire. Je pense aux dérives de l’industrie et des scandales en série qui enflamment les médias depuis cinquante ans: bœuf aux hormones, tremblante du mouton, porc aux tranquillisants, vache folle, listériose, dioxine, OGM, et j’en supprime.

Mon Fabien s’est mis à décliner toute invitation à dîner. Il vient de bannir le lait, les œufs, et même les céréales «qui font monter vite la glycémie». Il n’ingère plus que des yoghourts de sa fabrication et de l’eau de robinet bouillie chez lui. Bref, il s’isole. Ses enfants, petits-enfants et ses amis en sont malheureux; lui aussi peut-être, mais il n’en montre rien. Noël, c’est dans un mois; la Saint-Sylvestre du Nouvel-An sept jours après. Ses proches s’engraisseront de foie d’oie, de coquilles Saint-Jacques aux truffes périgourdines, de chapons dodus, de pâtisseries glacées. Lui, se régalera en veuf solitaire d’un pain azyme, donc sans levain, et d’une mandarine. A l’instar de nos pauvres de Saint-Roch, il y a cent ans.

Un ermite philosophe?

 

21.11.2009

Histoires curieuses de la cloche

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Elle est l'ancêtre de la pensée humaine, mais on oublie parfois qu'elle est musicienne – alors qu’elle a tant inspiré Jean Villard-Gilles. Le nom de la cloche a été si galvaudé qu’il désigne, dans le langage populaire, des politiciens maladroits; voire un chef d’Etat­ étasunien qui naguère dérégla le pouls de la planète entière durant huit longues années. Cette cloche de métal texan a sonné plus souvent des heures graves que des heures gaies - référence à la voix caverneuse de Gil Pidoux en l'horloge parlante de la place de la Palud, à Lausanne.

 

Depuis la disparition du Dabeliou, l'humanité ne se porte pas mieux. Pardonnez-moi cette évidence. En cette période où d’aucuns osent prédire une prochaine relance économique, voyez le destin de plus en plus inextricable de Jérusalem (une des capitales du monde). Ou celui de l’Irak, du Darfour, du Parti socialiste français, de notre Conseil fédéral… Et écoutez le chant plaintif de Milko, c’est le fox-terrier fauve de mes voisins de palier. Il a le rhume de novembre – personne n’ose encore avancer un cas de grippe A. Ses jappements aigres-rauques traversent la paroi de ma chambre à coucher, car sa maladie lui autorise toutes les frénésies. Toute la population mondiale en est consternée, à commencer par moi. Je préfère nettement être réveillé par la sonnerie de mon portable – qui évoque le carillon enchanté de Papageno – ou par la cloche de quelque église de village.

 

A propos de carillons, je garde en mon cœur quelques belles émotions sonores d’Amsterdam et Strasbourg. Dans ces vieilles cités lotharingiennes, novembre est brumeux et glacial par tradition. Surabondance de pluies et de vents. Du mauvais temps en série. Mais les gens y vont vers la chansonnette, car on y entend des cloches heureuses. A 3 heures du matin, les beffrois de trois églises tintent en même temps. A 8 heures, les tintements sont plus nombreux. Et, si c'est dimanche, à 10 heures ils se concurrencent dans le ciel bas, se battent et se chevauchent. Des vols d'étourneaux s'enroulent en spirale, en lierre échevelé et pépiant, autour des clochers les plus hauts.

 

Le Pays de Vaud a lui aussi des cloches ancestrales. La Clémence de la cathédrale de Lausanne a une sonnaille qui, dit-on, fait fuir les rats. Le temple Saint-Etienne, de Moudon, lui, fait chanter dans les campagnes et forêts de la Broye le claironnant air de Carmen: eh oui, chers paysans, chers bûcherons, «l'amour est un oiseau rebelle». En passant, sachons aussi que les plus grandes cloches du monde ont été coulées dans du bronze ou dans du fer. Le bourdon de la cathédrale de Reims ne retentit que dans les plus solennelles des solennités. Sa cloche maîtresse s'appelle Jeanne d'Arc et pèse 20 000 kilos.

 

Mais la plus monumentale qui soit est la Tzar-Kolokol du Kremlin de Moscou (image d’en haut, photo Visoterra). Coulée en 1735 par Michel Monterine, son diamètre est de 7,47 m, son poids de 210 tonnes. Elle n’a jamais sonné, s’étant tôt fissurée lors d’un incendie… Il y eut un autre bourdon géant de bronze, devenu muet lui aussi: celui du Tocsin, confectionné par le même fondeur. De dimensions plus modestes, il encourut le courroux de l’impératrice Catherine II, qui lui fit «ôter la langue». Car en 1771, lors de la Révolte de la peste, sa sonnerie avait servi de signal de ralliement aux insurgés.

 

En Russie, toutes les musiques sont chargées de message, même celle des cloches. Réécoutez le piano de Moussorgski orchestré par Ravel: les dong-dongs des Tableaux d’une exposition évoquent le battement d’un cœur. Celui d’un peuple toujours trop enflé d’espoirs.

18.11.2009

Le cerneau de la noix est lobé comme un cerveau

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Les redoux de novembre ont donné aux crépuscules du Jorat des fonds caramélisés, des reflets acajou évoquant les puissantes toiles bibliques du Caravage. Les meilleurs exégètes du maître lombard du XVIIe siècle associent cette couleur au brou de noix. Ou au marc de noix, que les Vaudois de la campagne appellent le nillon. Cette teinture brune des menuisiers, qui rend si onctueuses nos tartes traditionnelles, est extraite du péricarpe lisse et gluant des fruits du noyer.

Jadis, à Corcelles, Montpreveyres ou dans le Nord du canton, ses drupes étaient gaulées vers la mi-automne à l’aide de longues perches, puis mises à sécher sur des claies d’osier dans des mansardes aérées. Avant décembre, des familles entières s’adonnaient au rituel du gremaillage, soit de la cassée et du triage des noix. Il fallait avoir des doigts agiles pour en dégager les cerneaux destinés au pressoir. Pour abattre la besogne, la maisonnée s’attablait sous les braisières et poêlons suspendus de la cuisine. On devisait rarement. Au cliquètement soyeux de l’épluchage répondaient les éclats du feu de la vaste cheminée. Grand-tante Mathilde grappillait au hasard quelques graines destinées à son art pâtissier. Elle les déversait en une curieuse jatte ronde, taillé dans une verrue de hêtre, maintenue entre ses genoux maigrichons.

Une photographie de Gustave Roud - qui ne fut pas seulement un grand poète - a immortalisé en 1941 cette liturgie du gremaillage chez ses voisins Cherpillod, de Vucherens. Une belle aïeule à mantille, un grave moustachu chenu et deux jeunes gens à biscoteaux y font crisser de leurs mains rêches un amoncellement de coques sur une table en bois clair.

Avez-vous remarqué que les moulures de ces coques évoquent celles du cerveau humain? Raison de plus pour les dépiauter avec une adresse chirurgicale. A l’intérieur, le cerneau blanc, crémeux quand il est jeunot (et s’arrose volontiers d’un verre de moût de Lavaux) se divise en deux cotylédons. On jurerait les lobes d’une cervelle.

La noix penserait-t-elle comme nous?

 

 

14.11.2009

Souvenirs de Prenzlauer Berg

 
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Les vingt ans de la chute du mur de Berlin sont dernière nous. Une effervescence un peu artificielle s’estompe; bientôt, les médias n’en parleront plus du tout.

 

Du coup, l’envie me prend de retourner après vingt-deux ans au bord de la Spree: en 1987, c’était pour les célébrations du 750e anniversaire de la fondation de la ville par Albrecht l’Ours, une espèce de Vercingétorix prussien et baltique. Elle était encore scindée en deux et le mur n’était graffité que d’un seul côté.

 

Ma chambre d’hôtel était tendue d’un papier orange marouflé de scènes érotiques du Siècle des Lumières - les tenanciers étaient des esthètes fantasques et mélancoliques. Elle donnait sur la Savignyplatz et ses terrasses fréquentées par des étudiants aux Beaux-Arts.

 

Le Kurfürstendamm, qui passait encore pour l’artère la plus vivante, la plus célèbre, de Berlin ouest, se trouvait à quelques minutes de marche. Les allées domestiquées du Tiergarten aussi – il avait été une forêt sauvage et giboyeuse, une réserve de chasse des princes-électeurs. Sans oublier le jardin zoologique, un des plus riches du monde, un des plus anciens: durant les disettes de la Dernière Guerre, la population se rua sur les fauves, éléphants, alligators et autres pauvres anacondas pour s’approvisionner en protéines.

 

La ville héritée de Frédéric II, Fritz Lang, Alfred Döblin, du Bauhaus et de Marlène Dietrich m’avait bien sûr fasciné par le cosmopolitisme qui enfiévrait le Kurfürstendamm, alias le Ku’damm. Par ses audaces artistiques. Par l’indolence délicieusement snob d’intellos velus, sales et fauchés se grisant dans les ambiances enfumées des brasseries underground du Kreuzberg.

 

J’apprends que, depuis la réunification, ce cher Ku’damm n’est plus l’avenue des Champs-Elysées de Berlin. Le cours majestueux d’Unter den Linden aurait pris la relève. Le melting pot bohème du Kreuzberg se serait lui aussi déplacé dans l’ex-zone soviétique.

A Prenzlauer Berg, qui fut naguère un des quartiers les plus populeux et les plus miséreux de l’agglomération.

Or au printemps de 1987, j’y avais assisté à la tombée du soir, après une journée de tourisme très formaté dans la capitale de la RDA: visite des musées de l’Insel, du Pergamon, de la Berliner Dom, où j’eus la chance d’assister au travail méticuleux d’un dévernisseur de fresques qui ressemblait trait pour trait à notre clown Dimitri. Le sourire en moins.

 

Sans être interdit aux promeneurs occidentaux munis d’un visa d’un jour, Prenzlauer Berg n’avait aucun atour touristique, hormis la petite synagogue de la Rykestrasse - une des seules qui aient survécu à la sauvagerie du nazisme. Le visage de ses habitants n’était pas plus souriant, mais à la Kollwitzplatz et sur la Husemannstrasse, l’air sentait bon le marronnier en fleur, et ça conférait à leurs regards une certaine sérénité.

 

Les buvettes étaient rares. Pourtant, à la Kastanienallee, le Prater, la plus prestigieuse brasserie de l’histoire de Berlin -son Biergarten le plus grand et le plus ancien - était toujours là, respectée et conservée architecturalement par les communistes, tel un monument historique qui devait garder sa fonction sociale.

Pour faire comme les autres buveurs de bière, j’y commandai une chope d’Eschwege Pils, une eau de vaisselle acide que les autres convives, sous les frondaisons aux fleurs rosâtres de la courette intérieure, semblaient savourer.

 

J’apprends maintenant que le Prater, construit en 1840, a été mieux restauré encore.  On n’y boit plus de la piquette communiste mais des bières allemandes et américaines, de la vodka distillée aux USA.

Son restaurant ne sert plus des cuissons maladroites de restes de viande qui puent la grisaille ouvrière. Il serait, devenu huppé et chérot. Il n’accueille plus que des concerts pop et folk.

 

Le bel accordéon tristounet des années tragiques, on ne l’entend plus.

 

Tant mieux.

 

 

 

(La photo qui illustre cette chronique est de Torsten Elger)

 

12.11.2009

L’antiquaire, le collectionneur et le marchand de rêves

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Une soixantaine d’antiquaires s’évertueront, dès samedi prochain à Beaulieu, à faire bonne mine pour célébrer les noces d’émeraude de leur salon, qui a 40 ans cette année. Est-ce le tain terni des miroirs au cadre doré à la feuille qui délave leurs regards? Ou le jasmin éventé d’un manchon en écureuil de Russie qui a appartenu à l’impératrice Sissi quand elle cavalcadait dans ses forêts hongroises? Ou, plus prosaïquement, la crise économique qui, étrangement, frappe moins le grand marché de l’art international que les marchands de guéridons et de vieilles channes?

 

Le métier d’antiquaire, on l’hérite avec un magasin familial. Ou on y accède au petit bonheur la chance – avec cette chance qui nous fait tomber sur un sesterce romain dans un trou de taupe, ou un fusil Schmidt Rubin K 31 dans la cave d’un beau-père. Il n’apparaît jamais dans les annonces d’emploi et aucune école instituée n’y mène. Et ceux qui le pratiquent ne sont pas tous pareils. Leur atypique congrégation les différencie selon leur flair de chasseur et leurs spécialités, qui sont elles-mêmes dictées par leurs véritables gibiers: les collectionneurs, des clients souvent mystérieux et imprévisibles. Les plus exaltés sont les molubtotémophiles, qui collectionnent des taille-crayons, et les pomelkophiles qui collectionnent des tire-bouchons. On a même vu un microcochliarmaphile assassiner une famille entière pour posséder une maigre cuillère tordue et oxydée.

Quand il ne parade pas à Beaulieu, l’antiquaire quitte parfois son échoppe pour frayer avec des brocanteurs, dans les fragrances moisies des braderies et vide-greniers de Lausanne. Mais aussi à Nyon, Morrens, Payerne. A la brocante pascale de cette ville, il y a huit ans, le stand de Pierre Gagnaux était un éblouissant inventaire à la Prévert. Y rivalisaient d’extravagance des baromètres difformes, un encrier en forme de corne d’abondance chevauché par un angelot d’amour, un appareil à polir les ongles des dames de la Belle-Epoque, etc. Ce monsieur ne voulait vendre que du rêve.

07.11.2009

Leçons de choses au bord du Léman

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Au début des années soixante, les enfants de la paroisse pulliérane de Saint-Maurice recevaient l'instruction aussi sur les berges du lac. Par temps de pluie, ils portaient une gabardine de laine bleue et une écharpe orange à fleurs de lis. Ils étaient cornaqués un samedi sur deux par une monitrice des Cœurs Vaillants - une espèce de scoutisme archicatholique, trop antiprotestant, et dont j’ai conservé des revues édifiantes qui m’amusent encore.

La «cheftaine» avait la voix aiguë et des cheveux macaronés, tressés en nattes blondes et rondes sur ses oreilles. Sur le sentier filiforme qui mène du port de Pully jusqu'à la fausse vieille Tour Haldimand et marque la frontière lausannoise, Mamzelle Marie-Luce (une Nantaise très acclimatée) expliquait les mystères de la nature lacustre: la loi des vents, la différence entre la bise et le joran, entre vaudaire et foehn. Puis la distinction entre le squelette échoué d'un vengeron et celui d'une perchette.

La marmaille s'instruisait en examinant les stries d'une carapace de mollusque, la structure d'un nid de cygnes; en contemplant la nage du harle huppé, le vol de la mouette pillarde. Car sur ce sentier des Rives-du-Lac? (c'est son nom officiel) les eaux lémaniques rejettent depuis la nuit des temps des millions d'éléments naturels, minéraux, végétaux ou conchyliologies - les coquillages- qui définissent son identité.

Quelquefois, en farfouilleurs trop jeunes et étourdis, nous tombions sur le vestige d'une savate en cuir, ou sur une bouteille de limonade cassée. De sa voix de corneille, Mamzelle s'égosillait: «Touchez pas ça, malappris! C'est sale, c'est dangereux, et ça n'a rien à faire dans une leçon de choses.»

Mais soudain, elle se calmait en voyant que le lac changeait de lumières, un peu comme dans les mélodies de Debussy: au large de la côte de Savoie, des ondes violâtres viraient vers l'aigue-marine; des nuages s'assombrissaient par-dessus des filaments roses et turquoise.

C’était novembre. Le froid sain de l’automne revenu rafraîchissait toutes les couleurs, et il nous enivrait ensemble.

Profitant d’une accalmie, la monitrice nous enseignait l'art compliqué du ricochet, dont le nom procède d'une vieille ritournelle française du XIIIe siècle où le mot coq revient plusieurs fois. Cela consiste à faire rebondir un caillou plat, lancé obliquement sur la surface de l'eau. Il faut acquérir un geste adroit et élégant pour l'envol du galet. Celui peut-être du poète Alfred de Musset, qui s'y adonnait, dit-on, avec délectation sur de nombreux étangs d'Ile-de-France.

De ces promenades prédominicales, nous revenions la godasse boueuse, les chaussettes mouillées. Et avec des odeurs d'algues, de putréfaction de plantes aquatiques, de chair de poissons morts. Mais le parfum persistant de valériane de Mamzelle Marie-Luce, les reflets orangés de ses nattes torsadées sous l'éclaircie imprévue et la sagesse affectueuse de son instruction rousseauiste nous hantaient davantage à la tombée du soir.

Quarante ans après, je reviens souvent aux Rives-du-Lac, surtout au petit matin, quand la bise est frisquette et le ciel encore indigo. Les eaux sont en houle et, de la Tour Haldimand jusqu'au port de Pully, elles éclaboussent mon manteau et mes bottines. Pour un pas de promeneur comme votre serviteur qui ne craint guère la froidure, qui apprécie de s'arrêter de temps en temps, ce trajet d'un kilomètre et demi ne dure qu'une heure; en tout cas à mon rythme de quinqua bien portant. Or j'apprends, par des livres de zoologie très avisés, que cette même distance coûterait à un escargot ordinaire, capable d'avancer droit sans zigzaguer, sans s'arrêter sur le reste d'une feuille de vigne, plus de trois jours! Tandis que le kangourou d'Australie adulte, qui peut faire des bonds de trois mètres et demi de haut, traverserait lui le sentier préféré de mon enfance en quelques minutes à peine.

Voilà donc un sentier de toutes les relativités. Aux rares habitants de la grande région lausannoise qui ne se sont jamais rendus aux Rives-du-Lac, je recommande d'y aller avec un esprit plutôt romantique, voué à la contemplation des clartés changeantes, à la musique intérieure. Avec une attitude très bienveillante, voire affectueuse, envers la race canine.

Car par beau temps, à toute heure de la journée, on n'y fait désormais que croiser carlins et bouledogues, caniches nains taillés comme des arbustes, vêtus comme des chiens des cirques d'Hector Malot. Ces meilleurs amis de l'homme ne sont pas «sans famille». Au bout de leur laisse, plus ou moins extensible, ils sont de vrais cornacs pour leur maître ou maîtresse dont la mine est presque toujours maussade et blette. Ils leur font respirer un bol d'air frais.

A l'instar, jadis, de notre Mamzelle Marie-Luce

06.11.2009

Yves Bugnon, un cantor effervescent

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Quand il dirige ses choristes, ses formes élancées se délient davantage, tourbillonnent, deviennent flamme, composent la silhouette endiablée d’une brindille au milieu d’un grand feu. Les feux d’Yves Bugnon sont musicaux, nourris par des voix humaines.

Après dix années passées rue de la Grotte, au Conservatoire, où il a reconstitué une maîtrise, l’envie lui prend de se mettre à son compte en créant un chœur d’enfants: Les Petits chanteurs de Lausanne. On y enseigne la technique vocale, la respiration, la formation de l’oreille, la lecture d’une partition. Le chant à une seule voix, à plusieurs. Cela dans des styles différents, et même des langues étrangères. «A l’expérience de concerts publics aussi, j’y tiens beaucoup.»

Car Yves Bugnon, qui joue du piano depuis ses dix ans et s’était arrimé tôt à un registre de ténor avec une oreille mélodique exceptionnelle, se vit confier à 16 ans l’harmonium de l’église de Cully. Et à 18 la direction du chœur paroissial. Sous sa jeune baguette, il voyait se contracter la bouche de ses parents fribourgeois, catholiques, et celles d’autres adultes de cette commune vaudoise, de fibre traditionnellement protestante, mais qui les accueillit à bras ouverts. Car la musique – surtout quand elle est chantée – est un ferment œcuménique irrésistible. Et cette expérience en public fut pour lui le plus beau soleil de son adolescence. Voilà pourquoi, à 52 ans, il a envie de la transmettre à ses ouailles.

 

Yves Bugnon vit ses cinq premières années à Mézières, dans le canton de Fribourg, un royaume où le plus noble des instruments de musique est la voix humaine. «Mon grand-père chantait, mes parents et mes trois frères aussi. On chantait instinctivement. En faisant la vaisselle, lors de randonnées en montagne, ou quand les gosses que nous étions se chamaillaient dans la voiture: papa et maman nous calmaient en nous faisant chanter avec eux.» Des chansons enfantines françaises certainement, des comptines, et des airs qu’on entonnait souvent à l’église.

 

 

Après son envol culliéran, marqué par la précocité et un éclectisme interreligieux, Yves Bugnon étudie le chant au Conservatoire. Parallèlement, pour exaucer un vœu parental – «tu dois faire métier» - il suit un apprentissage d’accordeur de piano qui dure trois ans. Et ce gagne-pain, exercé en indépendant, lui devient fort utile. C’est avec ses propres deniers qu’il peut notamment étudier à la très érudite Schola Cantorum de Bâle. Soliste à l’Ensemble vocal de Lausanne, il se trouve un maître en une personne de pointure internationale: Michel Corboz, dont il doit quand même se distancier après dix ans d’enrichissante communion.

Le ténor chante en soliste dans des oratorios baroques, dans des récitals de musique française, des opérettes, des productions chorales locales. Le cantor qu’il est aussi, et de plus en plus, lui, dirige les chœurs de Cully, de Montreux, de l’UPL, et j’en oublie. En 1999 celui du Jardin d’Orphée, costumé de bleu éclatant à la Fête des vignerons de Vevey. Bugnon enseigne encore à la maîtrise du Conservatoire lorsque cet enfant de la Glâne fribourgeoise reçoit, en 2006, une reconnaissance solennelle de son canton d’accueil: le Prix de l’éveil, de la Fondation vaudoise pour la culture.

De ses racines fribourgeoises, Yves Bugnon conserve un tempérament effervescent, un humour terrien où l’on s’amuse de soi-même et qui lance des étincelles dans son regard gris-vert. (Parfois un nuage de méfiance vient le ternir: signe de bonne acclimatation à notre mentalité cantonale!) Sa volubilité est celle des êtres qui conjuguent plusieurs activités et ont de l’énergie à revendre, du souffle à transmettre.

Les petits choristes de sa nouvelle manécanterie en seront comblés. Il y appliquera la leçon d’œcuménisme qu’il avait tirée à ses 18 ans: «Il ne sera pas que religieux. Il mêlera les styles musicaux et les âges; le grégorien, le classique, le baroque, le populaire. Ce sera une gerbe d’enseignements: technique vocale, solfège, mais aussi psychologie de l’enfant.»

 

Av. Davel 7, 1004 Lausanne. 021 312 72 16.

marburg@sunrise.ch

 

 

 

 

 

 

 

BIO:

 

1957

Naît à Lausanne, prime enfance à Mézières, en Glâne fribourgeoise, près de Romont. Famille de mélomanes. Vit son adolescence à Cully (VD).

1973

Il a 16 ans quand on lui propose de jouer de l’harmonium. A 18, il reprend la direction du chœur paroissial culliéran.

 

1977

Etudie à la Schola Cantorum de Bâle.

 

1989

Après avoir chanté 10 ans sous la houlette de Michel Corboz, il dirige diverses formations chorales.

1999

Reconstitue une maîtrise au Conservatoire de Lausanne.

2002

Commence à travailler avec le Chœur suisse des jeunes.

2006

Prix de l’Eveil, décerné par la Fondation vaudoise pour la culture.

2009

Il fonde Les petits chanteurs de Lausanne.

 

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=AE_HkIMUclk&hl=fr

 

Yves Bugnon dirige Le problème d’Ivo Antognini à Lutry, chanté par Le Schweizer Jugendchor, en mai 2009

 

02.11.2009

Le temps des sanatoriums: Leysin et Davos

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1939. Vers la fin de cette année-là, la guerre mugit à nos frontières, la situation économique devient difficile. Pas en montagne: du haut de ses 1263 mètres d’altitude, la commune de Leysin vit encore dans l’euphorie de sa prospérité touristique, qui avait trouvé son point culminant neuf ans plus tôt. Un tourisme médical, où des étrangers fortunés qui ont contracté la tuberculose viennent trouver le meilleur des antidotes contre le mal pulmonaire: l’air pur, froid et surtout sec de l’altitude. Quatre sanatoriums (qu’on appelle euphémiquement hôtels), ont été construits à l’abri des Tours d’Aï qui retiennent le vent du nord: au Mont-Blanc, au Chamossaire, au Belvédère et au Grand-Hôtel, on bénéficie d’un train de vie luxueux, d’une vue magnifique sur les Alpes. Mais aussi de soins soutenus, au régime drastique: isolation - avec crachoir personnel - mais plusieurs repas en commun. Siestes obligatoires en plein air; séances d’héliothérapie, inaugurées par un célèbre Dr Auguste Rollier, où  des corps presque nus se dorent côte à côte au soleil chablaisan.

Les bienfaits du climat de Leysin avaient été relevés par le promoteur montreusien Ami Chessex et le médecin lausannois Louis Secrétan: alors qu’au début du XXe siècle, la «peste blanche» faisait 100 000 victimes par an et, qu’en Suisse 26 sur 10 000 en mouraient, elle épargnait les Leysenouds. A l’intention de leurs compatriotes de plaine contaminés, ces derniers créeront aussi des sanas populaires, sans confort somptueux, mais correctement médicalisés.

Avant 1918, la station accueille de nombreux soldats phtisiques de la Première Guerre mondiale, internés trop tard, et dont les noms sont gravés au cimetière des Larrets. Durant la seconde, elle est désignée par la Confédération et le CICR pour le traitement de 10 000 soldats alliés tuberculeux. Parallèlement, sa vie culturelle est foisonnante. Leysin accueille des conférenciers illustres: Ramuz, Gandhi, Camus, Romain Rolland. Et puis Stravinski, Arthur Rubinstein, Pablo Casals. Charles Trenet y chante, Michel Simon s’inspire des habitants du village pour la création de ses personnages.

Dès 1948, avec la découverte de la streptomycine et les antibiotiques qui améliorent la thérapeutique de la tuberculose, les sanatoriums ferment les uns après les autres. Leysin devra se reconvertir en station de sports d’hiver.

Cela dit, la maladie n’a pas été éradiquée: en 2000, on dénombrait encore 629 tuberculeux en Suisse.

 

 

A Davos, peste blanche et peste brune

 

A 60 lieues de Leysin, un esprit différent enfume les couloirs blancs des sanatoriums de Davos, l’autre grande station climatérique de la Suisse. Traditionnellement majoritaire, la clientèle allemande se renforce dans les années trente . Dès 1933, le Parti national-socialiste la noyaute depuis Berlin. Il entend faire de ce microcosme de compatriotes en cure aux Grisons une enclave en territoire neutre. Pour convaincre ou confondre les éléments réfractaires au nazisme qui s’y trouvent, il peut compter sur un séide helvète, Wilhelm Gustloff, né en Poméranie. Or l’assassinat en 1936 de cet activiste par un jeune juif est une aubaine pour Hitler qui dénonce triomphalement un complot sémite mondial contre son Reich.

Entortillée dans ses fourbis diplomatiques, la Suisse adopte un profil bas. Plus tard, durant la guerre, elle laisse contrôler les sanatoriums de Davos par l’Allemagne, ses finances brunes et sa furieuse propagande. Si Berne fait obstacle à l’entrée de juifs dans son territoire, elle octroie à des nazis tuberculeux des bons de séjour sur les rives de la Landwasser. En échange du charbon de Silésie, elle fournit à l’armée allemande les trois quarts de sa production d’alumium.

 

Un film documentaire explore cette page troublante de l’histoire de nos chers Grisons. Dans A l’ombre de la montagne,  Danielle Jaeggi - Suissesse établie à Paris depuis 1971 – recoud en surjets subtils et pudiques, des archives filmées et des traces de son passé intime. En cette période, son père avait été un phtisique soigné au Schatzalp, le sana davosien que Thomas Mann avait mythifié dans La montagne magique.  Un homme mystérieux, ce François Jaeggi, un antifasciste forcené. Dans les lettres d’amour destinées à sa femme, une toubib comme lui pratiquant à Lausanne, il dépeint l’évolution insidieuse de la peste brune jusqu’aux ourlets amidonnés et immaculées  de son lit triste de curiste.

Leur fille, née après la guerre, les a lues sur le tard.

Son film est un beau pèlerinage filial.

 

 

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