28/11/2009

Iconographie candide du mois de l’Avent

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Le clinquant des vitrines de grands magasins évolue avec la saison. Dès l’aube qui a suivi la célébration – forcée, frelatée – de Halloween au début novembre, les supermarchés de Lausanne, Nyon ou Vevey se sont débarrassés de leurs masques cadavériques, de leurs citrouilles à yeux losangés et à denture en accordéon et de quelques balais de sorcières salémiennes (rien à voir avec le soussigné, qui n’a pas une seule goutte de sang massachussettien en ses veines) pour se réacclimater sans chichi à leur pays et à ses traditions.

 

Certes, Noël est devenu une fête tout autant strassée, bling-blinguée, mais elle s’accompagne encore d’hymnes chantés par des voix d’enfants au timbre plus européen. Elle sent davantage son Vieux-Continent avec le vin chaud épicé de Nuremberg ou Strasbourg. Avec ses panettones italiens aux zestes d’agrume, et le remugle rugueux-naphtaliné que répand l’uniforme des orphéonistes de l’Armée du Salut.

 

Toute fanée et désuète qu’elle soit pour certains esprits forts, elle a eu au moins le mérite de les émerveiller par des lumières plus sacrées quand ils étaient enfants. De leur faire verser des larmes de bonheur au pied d'un sapin blanchi de cheveux d'anges et passementé de lumignons clignotants.

 

Sous l'arbre familial, il n'y avait pas que des cadeaux en caoutchouc ou en bakélite, mais la Crèche, l'Enfant sauveur, la maman de Dieu, le demi-papa de Jésus, Joseph; un joli Cadichon aux oreilles élevées et aux yeux embrumés; un bovidé diablement cornu, mais gentil, surnommé Monsieur le Bœuf. Plus une kyrielle de menus personnages de nature provençale, en plâtre ingénument peinturlurés: les santons.

 

Cette bimbeloterie représente annuellement, tant dans les échoppes du midi de la France que dans les marchés de Noël romands, les bergers de l'Evangile, les Rois mages. Il y a le Meunier, l'ange Bouffareou, le Pistachier, de nature si peureuse que la tradition le fait tomber dans un puits. Il y a aussi Jiget, qui est bègue, le Boumian, qui est rouge de manteau mais coiffé d'un chapeau noir; il y a la Fileuse, la Porteuse d'eau, le sempiternel Rémouleur, la Poissonnière, et le Tambourinaire…

 

Ces figurines provençales - qui ont été remplacées par des animaux parlants et «digitalisés» de films américains – apparaissaient dans nos anciens calendriers du mois de l’Avent, qui commence cette année le mardi qui vient. Ma préférée est celle du Ravi, «le santon qui doit être le plus expressif de la Crèche», disent les spécialistes de la santonnerie. Le Ravi a le bonnet de nuit sur la tête; il est à une fenêtre, et il a les bras levés vers le ciel. Il est un peu simplet.» Résumons, il incarne l'idiot des villages non seulement de Provence, mais celui aussi que nous côtoyions parfois ici, en nos campagnes, en nos quartiers urbains, et qu'il nous arrivait d'aider, de chérir.

 

L'imbécile est une espèce de saint. Etymologiquement, il est «sans bacille», donc sans bâton: un individu désarmé. Un vulnérable. Or quoi de plus noble qu'un vulnérable?

En Valais, il y a plusieurs décennies, on l'appelait le «crétin», à cause de son goitre, pour sa façon maladroite de parler, de remplir sa déclaration d’impôt, ou de rapporter trop lentement les boilles de lait des bourgeois de sa commune à la laiterie de la Grand-Rue. Il a même fait le sujet d'un petit article dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire! Or, ce crétin-là était aimé et protégé par la communauté qui l'entourait.

 

Ce mot crétin, qui a inspiré au capitaine Haddock une des insultes favorites («Crétin des Alpes») provient du bas latin. Du latin des Gaules: ça voulait dire alors «chrétien», rien de plus, ou plutôt rien de moins. Soit «un être digne d'être aimé». Quel éloge!

26/11/2009

Gilles Meystre aime son petit bedon radical

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Voici un garçon de 34 ans très dépeigné, au regard vert de bronze, et qui rit autant de lui-même que d’autrui. Gilles Meystre badine, boit et fume par tempérament plus que par extravagance provocante. Ce jeune secrétaire politique du Parti radical vaudois, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue, est un énergumène selon l’acception étymologique du mot: pour les Grecs antiques, l’energonoumenos était un démon vaguement trivial aux idées imprévues. Une énigme, ce Meystre rieur, que ses frères de couleur apprécient parce qu’il sait exprimer des idées fortes avec une astuce polymorphe de joueur de go. Un madré? Non. Même ses adversaires politiques lui concèdent un esprit chevaleresque, et un dévouement authentique à la cause publique.

 

Gilles Meystre a un atout naturel majeur: il aime les gens autant que la bonne chère. Les débats parlementaires l’aiguillonnent, même si c’est souvent la morosité qui prévaut au Conseil communal de Lausanne. «Mais quand ils sont filmés par la télévision locale, mes collègues font des efforts.» Il y siège depuis 2001 et certains s’interrogent sur la portée de ses ambitions: le verra-t-on un jour dans quelque exécutif municipal, cantonal, voire plus élevé?

Ces supputations l’amusent, rallumant des cristaux blonds dans ses pupilles: «Je suis, comme on dit, au service de mon parti. Si j’étais plus explicite, on glisserait aussitôt des peaux de banane sous mes semelles.»

 

Voilà treize ans que ce foudre de guerre (capitaine à l’armée), s’est lancé en politique. Par conviction, ou par gageure d’une adolescence séductrice qui ne le quitte point, et qui charme? En l’an 2000, il contribue à l’élection d’un certain Olivier Français à la Municipalité de la capitale. Lui-même y sera élu une derechef au Conseil communal en 2006. Il est alors le porte-voix du programme de Lausannensemble. La même année il épouse la députée Marlène Bérard, l’actuelle présidente du groupe libéral-radical lausannois.

Il lui avait demandé sa main à Saint-Pétersbourg.

 

Gilles Meystre vivra jusqu’à ses vingt ans dans le Nord vaudois et le Gros-de-Vaud. Son géniteur est bottier orthopédiste à Oppens, comme son propre père et l’arrière-grand-père. Maman est institutrice de classe enfantine. Il fait ses écoles à Echallens puis au Gymnase d’Yverdon. Mais c’est à Yvonand, à la table de sa chère grand-mère maternelle - une citoyenne avisée qui lui transmet aussi une sagesse gastronomique - qu’il s’enflamme pour la chose politique, et en faveur du combat courageux du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz pour l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen. En dépit de son échec, ce grand Vaudois restera pour Meystre le meilleur des modèles. Voilà pourquoi il adhère à 21 ans au Parti radical lausannois - sous les ailes protectrices de Thérèse de Meuron et Doris Cohen-Dumani. Il milite avec ardeur tout en poursuivant ses études universitaires qui, elles, sont assez ébouriffées, à l’exemple des mèches de ses cheveux: il trouve l’enseignement de sciences-po trop normatif. A Epalinges, celui de l’Ecole hôtelière ne le convainc pas davantage: il leur préfère les recettes sans théorie de sa Mère-Grand. A Fribourg et Neuchâtel, des cours de journalisme lui seront utiles quand, plus tard, il gérera la communication de Beaulieu, puis de la CGN. En 2002, sa licence de l’UNIL est assortie d’un mémoire sur Christoph Blocher et la presse. Il y a étudié aussi le russe durant six ans. Pourquoi le russe? «Il devenait utile après la chute du mur de Berlin. J’avoue que depuis mes mandats politiques je le pratique peu.» Si un jour, à Dieu ne plaise, on les lui retirait, ou s’il s’en détachait de son plein gré, la langue de Gogol lui ouvrirait d’autres horizons professionnels. Tout comme ce postgrade en administration publique qu’il vise à présent à l’IDHEAP.

Gilles Meystre: un élu ambitieux doublé d’un Vaudois pétri de précaution atavique. «Je suis un vrai radical de ce canton. J’en ai d’ailleurs déjà la bedaine. J’assume».

 

 

 

www.gillesmeystre.ch

 

 

 

 

BIO

 

1975

 

Né à Yverdon, les métiers itinérants de ses parents le font changer de domiciles. Assise durable: les repas chez ses grands-parents maternels d’Yvonand. On y devisait de politique.

 

1992

 

Premiers émois pour celle-ci. La Suisse refuse d’adhérer à l’EEE. L’indignation courageuse de Jean-Pascal Delamuraz l’impressionne.

 

 

1995

 

Sciences- po à l’UNIL, Ecole hôtelière, retour à Dorigny, cette fois en Lettres. L’année d’après, il s’inscrit au Parti radical lausannois. Puis dans l’armée pour devenir officier.

 

 

2001

 

Elu conseiller communal. Réélu en 2006, épouse Marlène Bérard.

 

2007

 

Il est secrétaire politique de son parti. Parallèlement, étudie à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP).

 

18:03 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (7)

25/11/2009

L’orthorexique à la saison des réveillons

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L’orthorexie est une maladie neuve, même si son nom jargonneux se lustre d’étymologie antique - du grec orthos, correction (comme dans orthographe) et orexis, appétit. Elle est une obsession du manger sain. Après avoir renoncé au tabac, au Dézaley et au café, on a pris goût à la mortification. On est frustré de ne plus pouvoir s’interdire quelque chose. Alors c’est sur l’alimentation qu’on rive ses suspicions, et se nourrir devient un cauchemar de comptable: ce ne sont qu’additions de vitamines, soustractions de lipides et de protéines. Le taillé aux greubons, les bricelets, la taillaule et le papet ne sont plus que des souvenirs balayés au cliquetis de la calculette. L’orthorexique ne les regrette pas. Il se désole même d’avoir jadis aimé ces délicatesses pathogènes. Tel est le tourment mon ami Fabien H., que cette hantise moderne vient de contaminer. Pour lui, il n’y a plus que de bonnes et de mauvaises denrées.

Pour ne rien arranger, les secondes ne cessent de l’emporter sur les premières au rythme de l’actualité alimentaire. Je pense aux dérives de l’industrie et des scandales en série qui enflamment les médias depuis cinquante ans: bœuf aux hormones, tremblante du mouton, porc aux tranquillisants, vache folle, listériose, dioxine, OGM, et j’en supprime.

Mon Fabien s’est mis à décliner toute invitation à dîner. Il vient de bannir le lait, les œufs, et même les céréales «qui font monter vite la glycémie». Il n’ingère plus que des yoghourts de sa fabrication et de l’eau de robinet bouillie chez lui. Bref, il s’isole. Ses enfants, petits-enfants et ses amis en sont malheureux; lui aussi peut-être, mais il n’en montre rien. Noël, c’est dans un mois; la Saint-Sylvestre du Nouvel-An sept jours après. Ses proches s’engraisseront de foie d’oie, de coquilles Saint-Jacques aux truffes périgourdines, de chapons dodus, de pâtisseries glacées. Lui, se régalera en veuf solitaire d’un pain azyme, donc sans levain, et d’une mandarine. A l’instar de nos pauvres de Saint-Roch, il y a cent ans.

Un ermite philosophe?