04/12/2009

Un amateur d’art yverdonnois en Italie

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1792.  Le 14 février de cette année-là, un voyageur à perruque poudrée et à bésicles écrit à une amie, Catherine de Sévery, châtelaine de Mex près de Cossonay, cette lettre qui relate le commencement d’une expédition artistique et individuelle: «Enfin me voici à Rome en bonne santé, sans aucun accident et beaucoup moins fatigué d’un long voyage que je pouvais m’en flatter, car il a été de trois mois et quelques jours, c’est bien long.»

L’auteur de cette prose, en lettres serrées mais joliment tournée, est un homme de 58 ans. Un vieillard - à cette époque on cesse d’être jeune à vingt. Or les amis épistolaires de Béat de Hennezel savent que cette chattemite a de la vigueur à revendre. Qu’en pur mondain, il a étudié l’architecture en lui préférant la peinture et les belles-lettres, et qu’il est un aristo huguenot archétypal du pays vaudois: ses ancêtres français s’y étaient réfugiés déjà au XVIe siècle, et lui ont transmis un art de se plaindre qui va de pair avec la culpabilité réformée.

Son odyssée italienne, qui se déroulera de 1792 à 1796, s’inscrit dans la tradition anglaise du Grand tour, qui se propage sur le continent, et consiste en pèlerinage en Italie sur la trace des classiques latins qui ont nourri la pensée occidentale. Passage obligé à Rome, mais aussi à Florence ou Naples. Les campagnes traversées ont leur importance: ne servirent-elles pas de décor aux bucoliques dialogues entre Tityre et Mélibée, ces bergers virgiliens transfigurés par le pinceau de Nicolas Poussin au XVIIe? On les reconnaît à présent sur la couverture du journal complet de Béat de Hennezel, enfin recomposé et édité dans la remarquable collection Ethno-Doc.

Pour notre Yverdonnois, ce grand tour est l’occasion de rencontrer des artistes fameux – dont des Suisses - installés dans la Ville éternelle. Et de faire provision d’anecdotes et d’observations piquantes qui enrichiront son répertoire dans les salons patriciens vaudois où il a son rond de serviette. Il prend des notes éparses, rédige des lettres et peint «en touriste», comme aujourd’hui on photographie. In situ, il relève à la mine de plomb des plans de ruines, de temples, des scènes de vie qu’il encrera et gouachera dans sa chambre par temps de pluie. A Rome, c’est l’intérieur du Panthéon. En Campanie, la colonnade de Paestum, le Vésuve, des bergers. Dans ses croquis humains, Hennezel est plus doué. Il a «un tempérament vrai de caricaturiste, à la Hogarth», dit Robert Netz, qui a établi et annoté l’ouvrage.

 

Un gentilhomme sans fortune, pingre mais humain

 

Sur la couverture du livre, en une petite vignette vert tilleul se profile la frimousse renfrognée du diariste yverdonnois. Les lèvres fines d’Hennezel grimacent, comme s’il avait croqué dans un fruit acide. Cet unique portrait existant de notre personnage, est de Jean-François Sablet, dit le Romain (né à Morges en 1745, mort à Nantes en 1848). Il s’accorde à merveille à l’écriture acidulée de son modèle que Robert Netz va jusqu’à comparer à la verve d’un Voltaire. Notre ex-confrère à 24 heures perçoit en Hennezel l’âme d’un misanthrope qui «n’aime décidément personne et qui ne se supporte lui-même qu’à peine.» L’objet de son étude se serait aigri à cause de déboires familiaux, d’une situation de cadet sans fortune, de sa solitude de célibataire. «Les traits de bonté, d’honnêteté, de désintéressement qu’il découvre parfois chez son semblable l’étonnent, le dérangent.» C’est aussi un ladre, pour le grand bonheur des historiens, car il consigne dans ses carnets ses plus petites dépenses: le coût de deux citrons à la piazza Navona en 1792, ou de quatre harengs et dix-neuf œufs…

On imagine enfin ce gentilhomme vaudois aux humeurs déjetées condamné à se barder de patience dans des trajets en diligence qui cahotent d’Yverdon jusqu’à Marseille, de Marseille à Rome, de Rome à Naples. Il préfère la marche à pied: «On dépend de tout lorsqu’on dépend d’un maudit carrosse; et il faudrait avoir toujours l’argent à la main si l’on ne savait pas se défendre; ces habitants des grandes routes sont si avides et de si petite foi; un voyageur à pied leur échappe»…

Mais au plaisir de se dégourdir les jambes s’ajoute celui de respirer, entre deux rocailleries, la grande figue d’Inde, le genêt blanc des talus vésuviens. Et d’observer le bas des jupes de la paysanne de la région de Pompéi, qui sont «à plis arrêtés par le haut du tiers de leur hauteur».

Trois lustres plus tard, Béat de Hennezel mourra de vieillesse à Paris, rue Saint-Honoré en 1810, à l’âge de 76 ans.

Après avoir été un malade difficile.

 

14:43 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Et ego in Arcadia ou Et in Arcadia ego.
Le locus classicus illustré par Poussin est aussi truffé de clés symboliques qu'un roman de Dan Brown.

Écrit par : P.A.R. | 04/12/2009

"Béat de Hennezel mourra de vieillesse à Paris, rue Saint-Honoré en 1810, à l’âge de 76 ans.", soit de deux ans plus âgé que Sablet, qui est mort en 1819 et non 1848...
103 ans, cela fait un peu beaucoup pour l'époque.

Écrit par : Géo | 04/12/2009

Vous recommencez avec vos chiffres ! C'est le concept qui est important, pas les détails.

Écrit par : Rabbit | 04/12/2009

Le concept de vivre 103 ans ?!? .
Quant au reste, je ne m'en ressens guère pour ce Béat grippe-sous. Bien que qqn qui a :
"l’âme d’un misanthrope qui n’aime décidément personne et qui ne se supporte lui-même qu’à peine."
devrait avoir toute ma compréhension et sympathie...

Écrit par : Géo | 05/12/2009

Ce qui explique les 103 ans. Enfant, j'avais entendu un "vieux" dire que les gens ayant mauvais caractère vivent très longtemps. Ce jour-là, j'ai décidé moi aussi d'avoir mauvais caractère: et ça marche !

Écrit par : Rabbit | 05/12/2009

Sauf qu'à force de négliger les détails, vous oubliez que c'est Sablet qui aurait vécu si longtemps...
Cette fois, on y est pile dedans, le Muppet show...

Écrit par : Géo | 05/12/2009

C'est pas moi, c'est Gilbert qui a perdu quelques grammes de son sel attique (comme il dit). Depuis 3 ans que nous ronchonnons sur ce blog, il faut reconnaître, avec Corneille, que le "Le temps aux plus belles choses se plaît à faire un affront" et que, ou l'on change les lois de la communication en notre faveur, ou l'on passe à la trappe.

En chinois, The Muppet Show se dit 大青蛙布偶秀 et c'est comme ça tous les jours là-bas.

Écrit par : Rabbit | 05/12/2009

jze ve vendre 5kilos dargent pieces en argon si tu ve acheter di moi

bye

Écrit par : inconnu | 27/01/2010

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