25/12/2009

Terres roudiennes sous la neige

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Une randonnée hivernale entre Thierrens et Neyruz. On fait une halte à la lisière du bois de la Dame, et l’on pense aux poètes. Salut à Jacques Chessex, et à ses transcendances du Désir de la neige.

Relecture d’Appel d’hiver, de Gustave Roud:

«Tout éclate et se fige en un inexorable présent. Le cœur sous la pointe du doigt s’exténue et s’arrête.» Et l’on reprend la route de Moudon, tout en lisant ce poème en prose tiré de Pour un moissonneur. (1941)

La blancheur immaculée des congères crisse sous les souliers, et tous les mots du grand écrivain carrougeois sont chargés d’un chagrin qui aspire au crépuscule:

«A quoi bon repartir ce soir, puisque c’est toujours la même réponse au bout de la neige et de la nuit, la même lampe vers quoi les homes tendent leurs mains endormies, les lèvres ouvertes sur des paroles qu’ils échangent en riant?»

L’auteur des requiems, des amours interdites jamais osées et des adieux se promenait par toutes saisons, et connaissait très bien ce trajet à travers la pénéplaine joratoise. Il en avait en avait célébré les chatoiements dans son Petit traité de la marche en plaine, neuf ans plus tôt:

«La route est à nous encore! Ha! Crevons d’un coup-de-poing nos vitres, sautons! Au-delà de l’herbe, au-delà des arbres, là-bas commence la route. Toutes les étoiles nous attendent, déjà le soleil nous tire avec sa forte main éblouissante. L’espace, le temps couchés comme des chiens à nos pieds. Douze mois bondissent et hurlent à nos talons. Nous ne choisirons rien, ni l’un ni l’autre. Tous en chasse!»

Cinquante ans plus tard, les assauts de la modernité, avec ses routes, avec la parcellisation un peu trop géométrique des champs, n’ont pu qu’assombrir un Roud vieilli, toujours lumineux pourtant dans sa fibre lyrique. Mais une des cordes de la lyre s’est rompue: il y a indéniablement rupture entre sa solitude de promeneur trop confiant et le nouveau destin de ses sentiers sacrés. Dans son livre ultime, Campagne perdue, le grand élégiaque de Carrouge écrit, en 1972:

«Comme c’est vite fait! Une tranchée autour du tronc, quelques pelletées de terre, et voilà les racines (…). Il y en a une, couleur de peau, un peu écorchée déjà, tellement humaine qu’on attend à la voir se contracter sous le tranchant du pic… Quelque chose craque, le tronc penche, l’arbre se couche dans un frémissement…»

Puis, à propos de ces rivières de bitume défigurant sa carte du Tendre platonicienne:

«Cette route de novembre et, plus douces que la neige, moins grises que le sable, les grandes routes blanches d’avril dorment en moi depuis toujours. Depuis toujours, quand je ferme les yeux ou les donne à la nuit, je me revois suivant une de ces routes éternelles. J’ai tenté jadis de les peupler de présences. En vain. Tout y redevenait peu à peu buée, ombre ou grappe d’étoiles et je me retrouvais seul avec mon pas sans écho. L’innocent! Aujourd’hui, je sais où elles mènent. Nulle fuite n’est possible: la même Présence, celle-là plus réelle chaque jour, veille à toutes les issues.»

La Présence en question devait fermer ses yeux quatre ans plus tard.

Commentaires

Comme nous sommes UN avec la terre, les saisons, au dedans, au-dehors, comme vous nous aidez à le sentir avec Gustave Roud, à avancer: des mois qui nous talonnent et d'autres qui nous aspirent vers l'inconnu... jusqu'à ce que LA PRESENCE vienne fermer nos yeux pour mieux la contempler!

Écrit par : cmj | 28/12/2009

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