29/12/2009

Teintes sépia dans l’hiver montreusien

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Montreux ne se résume pas à une guirlande de zones résidentielles ourlant le golfe du Haut-Léman de Clarens à Territet. Les touristes, et beaucoup de Suisses, ignorent qu’en amont de cette anse littorale mondialement connue s’élève un vaste arrière-pays mosaïqué de forêts, de hameaux ruraux et de pâturages préalpins. Une paire de cornes naturelles suffit pour y avoir le droit de brouter jusqu’aux contreforts des Rochers de Naye, soit à 2000 mètres d’altitude. (La superficie de la commune est de 3472 hectares. Celle de Lausanne n’en compte que trente de plus, et ses rares chèvres sont consignées à Sauvabelin, dans une espèce de conservatoire éthologique grillagé.)

En hiver, on se rend sur les hauteurs pour skier à Sonchaux, luger aux Avants et écluser des kirschs-fondue à Sonloup. On en redescend la goutte au nez, les mitaines incrustées de cristaux de neige diamantins, les orteils gourds et des souvenirs d’Alaska. Car chez les Montreusiens d’en-bas, un modeste décalage de 600 m d’altitude provoque en leur corps une désynchronisation thermique comparable au jet lag d’un vol transatlantique. Le microclimat méditerranoïde de leur bien nommée Riviera les autorise à être frileux comme des Niçois. Ils s’en remettront avec des capsules de mélatonine, ou en inhalant des fumigations à l’eucalyptus – un arbre australien qui a d’ailleurs élu domicile sur le quai Ansermet.

 

Mais pour se promener sur ce quai en décembre, une simple écharpe de laine suffit: la douceur climatérique de la villégiature préférée de Sissi et de Nabokov est opérante. Y a que le fond de l’air qui est frisquet. Et c’est lui qui fige les lumières du paysage urbain avec ses faux chalets déguisés en châteaux de Louis II, ses architectures factices gréco-romaines, gothiques ou florentines. Il les colorise comme les plans d’un film des années trente. Contemplé depuis la rive, l’urbanisme montreusien, prend des reliefs pastel. C’est à la fois glamour et majestueux. On dirait un diorama de Daguerre, un album anglais pour enfants qui s’ouvre en accordéon.

 

25/12/2009

Terres roudiennes sous la neige

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Une randonnée hivernale entre Thierrens et Neyruz. On fait une halte à la lisière du bois de la Dame, et l’on pense aux poètes. Salut à Jacques Chessex, et à ses transcendances du Désir de la neige.

Relecture d’Appel d’hiver, de Gustave Roud:

«Tout éclate et se fige en un inexorable présent. Le cœur sous la pointe du doigt s’exténue et s’arrête.» Et l’on reprend la route de Moudon, tout en lisant ce poème en prose tiré de Pour un moissonneur. (1941)

La blancheur immaculée des congères crisse sous les souliers, et tous les mots du grand écrivain carrougeois sont chargés d’un chagrin qui aspire au crépuscule:

«A quoi bon repartir ce soir, puisque c’est toujours la même réponse au bout de la neige et de la nuit, la même lampe vers quoi les homes tendent leurs mains endormies, les lèvres ouvertes sur des paroles qu’ils échangent en riant?»

L’auteur des requiems, des amours interdites jamais osées et des adieux se promenait par toutes saisons, et connaissait très bien ce trajet à travers la pénéplaine joratoise. Il en avait en avait célébré les chatoiements dans son Petit traité de la marche en plaine, neuf ans plus tôt:

«La route est à nous encore! Ha! Crevons d’un coup-de-poing nos vitres, sautons! Au-delà de l’herbe, au-delà des arbres, là-bas commence la route. Toutes les étoiles nous attendent, déjà le soleil nous tire avec sa forte main éblouissante. L’espace, le temps couchés comme des chiens à nos pieds. Douze mois bondissent et hurlent à nos talons. Nous ne choisirons rien, ni l’un ni l’autre. Tous en chasse!»

Cinquante ans plus tard, les assauts de la modernité, avec ses routes, avec la parcellisation un peu trop géométrique des champs, n’ont pu qu’assombrir un Roud vieilli, toujours lumineux pourtant dans sa fibre lyrique. Mais une des cordes de la lyre s’est rompue: il y a indéniablement rupture entre sa solitude de promeneur trop confiant et le nouveau destin de ses sentiers sacrés. Dans son livre ultime, Campagne perdue, le grand élégiaque de Carrouge écrit, en 1972:

«Comme c’est vite fait! Une tranchée autour du tronc, quelques pelletées de terre, et voilà les racines (…). Il y en a une, couleur de peau, un peu écorchée déjà, tellement humaine qu’on attend à la voir se contracter sous le tranchant du pic… Quelque chose craque, le tronc penche, l’arbre se couche dans un frémissement…»

Puis, à propos de ces rivières de bitume défigurant sa carte du Tendre platonicienne:

«Cette route de novembre et, plus douces que la neige, moins grises que le sable, les grandes routes blanches d’avril dorment en moi depuis toujours. Depuis toujours, quand je ferme les yeux ou les donne à la nuit, je me revois suivant une de ces routes éternelles. J’ai tenté jadis de les peupler de présences. En vain. Tout y redevenait peu à peu buée, ombre ou grappe d’étoiles et je me retrouvais seul avec mon pas sans écho. L’innocent! Aujourd’hui, je sais où elles mènent. Nulle fuite n’est possible: la même Présence, celle-là plus réelle chaque jour, veille à toutes les issues.»

La Présence en question devait fermer ses yeux quatre ans plus tard.

22/12/2009

Le Tessin, Bellinzone et la piazza Nosetto

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Jeudi, les tristes augures de la météo annoncent qu’il y pleuvra. Mais ce mercredi, il fera encore un peu soleil sur le canton le plus solaire de Suisse  - après le Valais…

 

Or les ensoleillements du Tessin ressortissent à sa méridionalité géographique, et surtout historique depuis qu’il est devenu une escale de villégiature pour des Allemands et des Suisses allemands qui, plus généralement, mettent le cap plus loin, sur les îles Baléares ou Canaries.

 

Résumons: sur les rives du lac Majeur, on respire déjà un ersatz de l’air tonique de Lanzarote. Et c’est pourquoi, dans les grottini de Locarno ou Ascona, le menu des cartes se décline plus souvent dans la langue d’un Ivan Rebroff chantant Festliche Weihnachten (donc pas celle de Goethe), plutôt qu’en italien. De mes propres yeux, j’ai même lu la si alléchante, la si sinueuse fricative dentale du mot risotto supplantée par une lettre nordique taillée à bout de sabre de uhlan: Rizotto. Selbverständlich…

 

Mais ne nous noyons pas dans les lieux communs, souvent injustes et caricaturaux, qui accablent notre radieux canton italophone, et abandonnons ses rives trop touristiques et classieuses, comme dirait Serge Gainsbourg, pour pénétrer dans ses terres plus élevées, plus historiques et froides.

 

Jusqu’à sa capitale Bellinzone, dont les toits à auvents jaunes et rosâtres sont ces jours-ci rendus gris à cause de la bruine, sinon blancs et chenus par la faute de neiges inattendues.

 

 

Les fortifications de cette ville, édifiées entre le XIIIe et  XVe siècles, expliquent son surnom historique: la «clé des Alpes». Sise entre le Castelgrande, le Castello du Montebello (que relient encore des murailles en ruine) et le Castello di Sasso Corbaro, la ville possède un centre historique bien entretenu où le style Renaissance le dispute aux intérieurs baroques d’églises – je pense à celle de la collégiale de Saint-Pierre et Saint-Etienne.

 

La nuit tombée, promenez-vous sous les arcades et l’éclairage charmeur de la piazza Nosetto. Cette place, la plus ancienne de la capitale tessinoise,  a pris le nom du noyer qui s’y trouvait jadis et qu’on a remplacé récemment, après plusieurs siècles d’absence, par un tout jeune arbre. (L'image ci-dessus est évidemment ancienne).

Une piazza charmante, paisible, entourée d’une architecture bourgeoise du meilleur aloi.

On en oublierait qu’elle fut au XIVe siècle une affreuse arène de procès publics et d’exécutions à la hache. De belles patriciennes en robe de tulle ramagé, se précipitaient sous l’échafaud pour y maculer leurs mouchoirs de la plus fine batiste .