01/01/2010

L’âme ferrugineuse des Faverges

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Le quartier des Faverges, dans le Sud-Est lausannois, est un endroit un peu claquemuré, car trop détaché du centre-ville. Ses habitants ont une mentalité particulière: un peu abandonniques, soucieux d'un zeste de confort, et de nationalités diverses. Un quartier un peu trop paisible à mon goût, mais j'ai vu dans l’herbette glacée de l’hiver des enfants marchant sur leurs mains. Quand on avance à l'envers, on regarde le ciel; et c'est un très bon signe dans un tel endroit dont l'horizon est géographiquement fermé.

 

Géographiquement les Faverges forment un secteur éminemment ferroviaire, puisqu'il s'inscrit entre deux lignes CFF parallèles: celle qui arrive de Berne au nord du quartier, et celle qui, au sud, vient de Sion-Aigle-Montreux, juste aux confins de la frontière de Pully. Il est donc bien encaissé, et les riverains de ce chemin-là, qu'entrelacent quelques autres ruelles, dont celles du Trabandan et du Vanil, conviennent eux-mêmes qu'il est un trou.

 

Ferroviaire, il l'est aussi historiquement, car depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu'au début des années soixante, les wagons des CFF y stationnaient, et l'on construisit alentour des immeubles locatifs à l'intention d'employés de la régie.

 

Pour respirer intacte l'atmosphère prolétaire, souvent cordiale qui régnait en ce temps-là, passons depuis le Trabandan, le pont élevé en molasse qui traverse la Vuachère, pour entrer en terre pulliérane. Admirons-y les cascades furieuses et naturelles de la rivière, puis avisons une maison rose pointue à volets rouges. C'est le Café du Château-Sec. Naguère, on y mangeait  une carbonade, une fondue moitié-moitié arrosée de vin chablaisan. Planté à proximité des rails du Simplon il y a un peu plus d'un siècle ce bel estaminet avait conservé durant des décennies la bonhomie chaude du rendez-vous de cheminots qu'il avait été jadis. (Depuis quelques mois, des Iraniens cultivés y servent de savoureuses spécialités persanes - ragôuts d’agneau à la coriande, riz blanc à la vapeur, kebabs en brochettes autrement plus raffinés que ceux débités au sabre dans les fast-foods ottomans. Les chants proches de la rivière leur rappelle celle qui coule sous les bouleaux de Darband*, une villégiature en amont de Téhéran.)

 

Je reviens au quartier des Faverges. Bien avant de se convertir en petite patrie de cheminots et d'aspirer la poussière rubigineuse des rails, il a été une zone viticole importante. Cela depuis l'époque gallo-romaine, quand un certain Cassius y régnait sur des hectares de vignes. Il y laissa d'ailleurs son nom, que l'Histoire et l'usage ont un peu déformé: voilà pourquoi les Faverges appartiennent officiellement au secteur dit En Chissiez.

 

Au Moyen Age, des soeurs dominicaines de sainte Marie-Madeleine, placées sous la protection de sainte Marguerite, furent les propriétaires de ce domaine jusqu'en 1847, mais elles l'abandonnèrent en 1316 pour s’exiler à Estavayer-le-Lac, en le confiant à un tâcheron nommé Bender. «Pressoir» se disait alors truict. Et c'est d'un truict-à-Bender que découlerait le nom de Trabandan.

 

La ferme a été démolie vers 1950. Mais aujourd'hui, le promeneur vespéral, lorsqu'il aborde les rares espaces herbus à la sauvage des ruelles et des terrains vagues, il peut entendre, avec l'appoint du vent dans les buis et la bruyère, le Veni Creator des petites religieuses de saint Dominique.

 

Un peu délaissé par la Municipalité, passablement enlaidi par l'architecture industrielle des années cinquante, le quartier des Faverges reste pourtant le possesseur d'un trésor qu'auraient envié tous les petits gnomes de L'or du Rhin de Wagner: je reviens ainsi à la Vuachère (qui a aussi son étymologie: Vuarcheria, procéderait de Gualcheria, soit une espèce de moulin servant à aplatir les tissus ...)

Quand j'avais 8 ans, c'était plutôt à une belle vachère qu'elle me faisait rêver, la Vuachère, et qui aurait eu les yeux verts de la maîtresse d'école. Avec des garnements voisins de notre avenue des Cerisiers, on allait à la rivière pour la prospecter, y recueillir des pépites. C'était notre Eldorado à nous. Un jour, le petit Fabien Vuichoud, dont la maman jouait chaque dimanche à la canasta avec la mienne, y récolta un petit sou de deux centimes ? une piécette de laiterie, mais ce fut sa gloire.

 

Moi je n'ai jamais trouvé dans la caillasse de la Vuachère une aussi grande fortune. Mais il me revient en mémoire la vision d'un gros crapaud juché sur une pierre dodue presque aussi visqueuse que lui. Ses yeux dorés se plongeaient mystérieusement dans les miens et fouillaient ma conscience. Car dans un petit bol en verre que j'avais à la main, il avait dû remarquer quatre ou cinq têtards que j'avais fièrement recueillis à l'épuisette.

 

 

(*) Une vidéo chantée sur les cascades de Darband, au pied des montagnes du nord de Téhéran :

 

http://www.youtube.com/watch?v=Qvh8WUZyEAk

Commentaires

Merci pour la promenade.
J'ai habité quelque temps à Lausanne, vers l'Ermitage, mais il m'arrivait d'avoir à descendre le Trabandan, vertigineux chemin... Chez nous, au Locle, en hiver, on en aurait fait une piste de luge.
J'ajoute que l'arrivée sur Pully est très belle, même si encaissée ; on a le sentiment de passer d'une "métropole" à un quartier villageois et campagnard sans coup férir.
Bonne Année à vous.

Écrit par : Anne-Marie Brunner | 01/01/2010

"le sentiment de passer d'une "métropole" à un quartier villageois et campagnard sans coup férir"
Vous avez un sens aigu des contradictions ville - campagne, c'est le moins que l'on puisse dire...
Ah, ce bistrot du Chateau-Sec, un des rares bien popus qui restaient à Lausanne. Espérons qu'ils ne l'ont pas trop boboïsé...

Écrit par : Géo | 01/01/2010

Non heureusement, cher Géo.
Le coin bistrot a conservé son atmosphère de pinte, avec rideaux de dentelle aux fenêtres, mobilier en bois, juke-boxe ancien et vins vaudois.
La clientèle habituelle du quartier (et celles d'ailleurs) y est respectée. Son seul regret: le terrain de pétanque a été transformée en terrasse estivale. Mais j'ignore si on peut y lancer le cochonnet en d'autres saisons.

Écrit par : Gilbert | 01/01/2010

La rue ou le chemin des Deux-Ponts qui suit a aussi plein de charme, avec ses petites maisons à chien-assis. J'étais allé y repeindre l'appart d'une belle suisse-allemande pour ses beaux yeux, il y a euh...pas mal de temps.

Écrit par : Géo | 01/01/2010

Merci pour le contact avec l'âme ferrugineuse des Faverges. J'ai parfois pris le bus No 12, je crois pour aller explorer ce lieu tranquille et, quand il fallut déménager en vitesse de la Rue Vinet, j'avais trouvé à la Rue de Bonne Espérance, un petit logement, malheureusement trop éloigné de la halte du bus et j'ai dû renoncer. Mais dans cette même rue de Bonne Espérance vivait un jeune couple dans une minuscule maisonnette,on accédait au logis plus que rustique au moyen d'une espèce d'escalier échelle branlant! Une fois au "chaud", c'était à peine chauffé, quelle belle rencontre. Redescendre l'échelle dans la nuit était un tour de force.
Du train, le soir, on pouvait voir la petite lampe allumée dans la maisonnette! Maintenant, mes deux amis (qui ont maintenant la plus mignonne des petites filles) ont dû quitter. La jolie petite maison à été démolie et un immeuble a été construit à sa place.
Tous ces souvenirs évoqués me reviennent en mémoire grâce à cette note qui me fait respirer l'ambiance du chemin de l'Espérance. Merci beaucoup.

Écrit par : cmj | 01/01/2010

Chateau-Sec! Je connais bien l'endroit, calme à souhait, loin du fracas de la ville et pour moi source de souvenirs de familles transmis par génération interposée. En fait, ma grand-mère paternelle y tenait une petite épicerie, mais je ne sais pas dans quelle décennie (années 50?) n'ayant jamais vécu avec mes parents (c'est une autre histoire!). Fin des années 60, mon mari a participé aux travaux de nivellement du terrain prévu pour la pétanque. Le cafetier s'appelait M. Divorne et travaillait dans la même entreprise de construction de bâtiments que mon mari. Entreprise lausannoise toujours en activité. Encore des souvenirs! Pully reste un lieu que j'aime et j'apprécie mes escales mensuelles de quelques jours même si j'habite un endroit merveilleux: le Tessin.

Écrit par : elicolli | 02/01/2010

Sauf erreur de ma part (et Géo est là pour confirmer leur rareté), Francine Simonin et Pietro Sarto habitaient dans l'une ou l'autre de ces maisons à chien-assis (régulièrement écrasé par le trafic intense de ce raccourci pratique pour rejoindre Pully-Sud). Kiki et moi vivions dans la partie du Trabandan surplombant le ligne de Berne: un bruit infernal auquel je n'ai jamais pu m'habituer. A cette époque, les trains de marchandises devaient avoir des roues carrées: c'est pas possible autrement de faire un boucan pareil ! Par contre, un panorama exceptionnel de Bex à Bellegarde.

Écrit par : Rabbit | 05/01/2010

Vous traversiez le pont, vous auriez habité au chemin de Fantaisie...
Cela vous pose un lapin.

Écrit par : Géo | 05/01/2010

C'est en effet dans cette rue que Sarto avait ouvert son premier atelier.

Écrit par : Gilbert | 05/01/2010

Hélas, le Château-Sec n'existe plus. C'est devenu, sauf erreur, un restaurant libanais. Des berlines allemandes sont garées devant et les nappes à carreaux rouge ont disparu.

Écrit par : Milou | 05/01/2010

Mille excuses, je n'ai pas lu votre article en entier. (La honte...!). Pardon. Pas des Libanais mais des Iraniens cultivés. Il n'empêche que des berlines allemandes ont remplacé le Solex appuyé contre le tronc du grand chêne près du petit pont.

Écrit par : Milou | 05/01/2010

On s'égare. Qu'est devenu Fabien Vuichoud ? A-t-il été vampirisé par le gros crapaud vert ? Le public attend des sensations ébouriffantes.

Écrit par : Rabbit | 06/01/2010

Merci pour cette fabuleuse histoire! Une fois que j'ai passé des vacances à Lausanne, où encore à l'école. Alors, je me souviens d'un professeur nous raconte des histoires différentes sur les châteaux et leurs esprits qui habitent le Moyen Age. J'avais depuis longtemps cultivé, mais croient encore à ces légendes de la mystérieuse Lausanne:)

Écrit par : Essay | 14/09/2010

Hello

Écrit par : video | 30/12/2010

Bonjour

je suis tombé sur votre article en cherchant faverges
j'ai adoré votre expression âme ferrugineuse des faverges
ainsi que l'excellent article associé.
en effet, j'adore vos expression, bravo..

Habitant faverges en haute savoie
l'idée a germé de parcourir les faverges del mondo
afin de vérifier l'adage que vs avez lancé
adage que je me suis permis de reprendre dans ma page
si vous n'y voyez pas d'inconvénients
je me suis permis de reprendre le début de votre texte
http://cbandiera.free.fr/parcours/les-faverges/008.php
m'en donnez vous l'autorisation

chose très curieuse, qd je relie tous les faverges entre eux sur une carte
une forme se dessine, est ce l'âme ? (Lol)

vous parlez de l'ame ferrugineuse , par rapport au chemin de fer, mais je suis ceratin que vous savez que faverges vient de Faber, fer en latin
en effet a faverges 74, on y travaillait le fer
a lausanne lutry, l'eau est ferrugineuse..

je projette de passer a lausanne en mai ou juin 2011 dans le cadre de mon projet
projet sans prétention si ce n'est de découvrir cette ame
dans l'attente..
claude B
merci

Écrit par : bandiera | 04/02/2011

Votre projet est charmant. Merci de m'y avoir associé un Faverges lausannois!

Écrit par : Gilbert | 04/02/2011

I am fond of beauty tips as I am fashion loving. Thanks for your useful suggestions.

Écrit par : essays writing | 30/08/2013

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