06/01/2010

A l’ombre d’une belle synagogue, le carrefour de Georgette

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Les Lausannois en parlent comme d’une place, alors que Georgette n'est qu'une rue, aussi courte que large, et ouverte à tous les vents. La bise noire (celle dite de Berne) y tombe avec fracas de Villamont, en faisant tourbillonner dans l’air les dernières feuilles des platanes, pour s’engouffrer en bifurquant dans les avenues de la Gare et de Jurigoz.

A l’angle nord de Bellefontaine, sous une muraille mangée de lierre et de vigne sauvage, on la voit qui dévale à droite vers le Jura et son Mont-Tendre, à gauche vers les Alpes de Savoie. Ce point d’observation, unique à Lausanne, devrait être consigné dans manuels d’orographie, puisqu’il offre une vision stéréoscopique des deux plissements géologiques principaux qui délimitent la Suisse romande.

 

Georgette est un lieu de passage, un coude routier qui permet aux automobilistes des hauts de la ville de rejoindre Ouchy ou le giratoire de la Maladière. Or les gens qui y vivent se sentent dans un quartier à part entière, qui a son histoire, ses particularités. Ils y respirent une atmosphère provinciale très propre sur elle. Déjà qu’on n’y trouve aucun supermarché, mais de petits commerces où les denrées sont un chouia plus cher qu'ailleurs, mais peut-être de meilleure qualité. L'âme du coin est artisanale, un peu «bourge», à l'exemple de certaines sous-préfectures de la province française.

Les bâtiments principaux de l’avenue sont beaux. Remontons-la: entre la croisée Florimont-Juste Olivier, au pied de la Synagogue (image ci-dessus), et la station du bus numéro 9 pour Lutry, qui avise le début de Rumine, nous longeons cinq maisons patriciennes à terrasses surélevées, élégamment arborisées - l'une d'entre elles abrite l'Ecole privée de musique Ribaupierre. Leur font face, côté centre-ville, deux îlots d'immeubles du XIXe siècle, eux aussi majestueux.

Au cœur du premier de ces îlots se voûte un haut passage menant à un square méconnu, encadré de façades aux volets presque toujours clos le jour, mais où, le soir, fusent des fumets de cuisine traditionnelle - longes ou ris de veau, coqs au vin, canards à l'orange. Autant de viandes qui affriandent davantage Maître Renard, depuis qu'il aime rôder dans le tissu urbain plus qu'en ses forêts joratoises. Une fois qu'il a déniché, en une poubelle en plastique éventrée, un os d'agneau à sa convenance, il ira le ronger tranquillement à l'abri des thuyas taillés. Sa commère, la fouine des villes, s'approche de lui sans crainte, puisque le square est devenu un parking: elle y trouvera à foison des câbles à mordiller jusqu'à plus soûl. Mais pourquoi se réfugier en ce minuscule coin-là, au sol dénué d'herbes, sans terre à humer, alors qu'à quelques dizaines de mètres, il y a la promenade Jean-Villard Gilles, creusée et épanouie sous de vastes sapins? Les riverains de Georgette se croisent sur les trottoirs en échangeant un salut courtois et suranné. Quand ils se rendent en bus où à pied à Saint-François, ils disent toujours «je monte en ville». Et lorsque c'est vers la gare qu'ils vont, ils «descendent».

 

Jusqu’à l’an passé, ils affichaient une même cordialité au Café de la Presse – un restaurant portugais, qui vient d’être supplanté par un traiteur libanais où la clientèle fortunée est particulièrement bienvenue… Cet endroit fut naguère une célèbre Trattoria Toscana, et jadis un tea-room modeste, mais idéalement situé entre Sain’f et la Gare. Ça s’appelait alors le Pam-Pam. A six ans, j’y ai savouré ma première coupe Danemark, un dessert qui a disparu de beaucoup de cartes de bistrot. La serveuse avait un gros chignon roux et caressait les joues des mioches amoureusement, librement, sans devenir suspecte de pédophilie…

Plus tôt encore, au milieu des années cinquante, il y avait à Georgette l'épicerie fine Winandy, dont le magasin était jonché de sacs en jute emplis de grains de café et d'épices. Vers l'avenue de la Gare, c'était le Bouton Chic, précédemment Caroline-Couture.

Le magasin de fleurs Meylan existait déjà, à l'angle Rumine-Villamont. Mme Meylan, la patronne, avait des cheveux gris tirant sur le mauve. Ses plus belles fleurs n'arrivaient qu'en saison. De même, les marronniers de l'avenue de Rumine fleurissaient à point nommé, à fin mars, pour préparer le printemps. Ou annoncer l'automne en jaunissant.

Il y avait bien entendu le Théâtre municipal de Lausanne - qui s'est transformé en Opéra de Lausanne – et deux grandes adresses gastronomiques lausannoises, toujours vivantes: le Chat Noir et le Lyrique.

Périodiquement, le soussigné reçoit des messages de lecteurs qui savent ma passion des toponymes, et peut-être aussi mon adresse privée qui se trouve dans le quartier:

 

-       Mais qui fut cette Georgette? Une libertine locale? Une comédienne si fameuse en son temps qu’on en aurait retenu que le prénom pour libeller les plaque bleues de l’avenue?

 

Hélas, non. Je les renvoie systématiquement à un précieux Dictionnaire des noms de rues de Lausanne, établi en 1985 par Etienne Corbaz et François Valloton. Ces Messieurs nous apprennent que Georgette provient du patois Gargas, gorge, suivi d’un diminutif. Un temps, ça s’orthographiait Jarjataz.

Mais pourquoi une «petite gorge»? Au XIIIe siècle, un cours d’eau encaissé, qui avait sa source à la rue de Montagibert et déviait à Etraz, ruisselait à cet endroit entre les parchets pentus d’un vignoble. On y cultivait un vin doux réservé au comte de Gruyères.

Un suzerain qui n’y avait jamais les pieds.

 

 

Commentaires

Je ne puis le croire ! Ce sont les comtes de Gruyères qui ont attiré le sires de Rappolstein (Ribeaupierre) dans ce coupe-gorge ???

Écrit par : Rabbit | 07/01/2010

Dans les années soixante, le long du trottoir de droite en remontant l'avenue du Théâtre, il avait dans le mur qui se trouvait encore là des vitrines oblongues de la Guilde du Livre, sauf erreur.

Écrit par : Matts | 07/01/2010

Fort possible, juste en-dessous du chemin qui débouche sur l'avenue.
En fouillant mon cerveau ravagé par un long séjour aux colonies (c'est pour faire plaisir à Géo qui déprime dans son désert), j'y trouve une image de la librairie Marguerat, plus quelques échoppes, dont une liée à la décoration d'intérieur dans laquelle officiait ce fûté de Reymondin. A l'arrière, une belle maison faisant pendant à celle de De Jongh photographe, remplacée, pour la première par des cubes en béton de hauteur variable, et, pour l'autre, par la promenade Jean-Villard Gilles.
Mais, c'est malsain pour la psyché de remuer tout ça.

Écrit par : Rabbit | 07/01/2010

Les ravages des colonies ayant généralement pour principale raison les abus d'alcools divers, je ne risque pas grand'chose de ce côté-là. Raison de plus pour déprimer ? Même pas, du moment que ce n'est pas à vie...

Gilbert Salem@ Ne trouvez-vous pas que ce serait une amélioration des blogs si chaque commentateur pouvait vous envoyer une ou deux photos pour illustrer ses propos ou faire partager un document ? Un Flickr miniature à l'usage de ceux qui fréquentent les blogs 24 H, sur un site parallèle ?

Écrit par : Géo | 07/01/2010

"Fort possible, juste en-dessous du chemin qui débouche sur l'avenue"

Tout à fait ! Il y en avait deux ou trois, de ces vitrines.

Et dans les années 50, il y avait au carrefour Villamont-Georgette-Théâtre-Rumine, sur le trottoir devant ce qui est sauf erreur un magasin de fleurs (angle Villamont-Rumine) une cabine vitrée dans laquelle se trouvait un gars qui contrôlait les feux de circulation, les faisant passer du rouge au vert et inversement. Mais l'expérience ne fut pas menée très longtemps.

Écrit par : Matts | 07/01/2010

Matts: il était daltonien, hélas pour lui et le progrès. Puisque nous en sommes là, vous souvenez-vous quand furent mis en service les premiers feux pour piétons ?

Géo: ne commencez pas à complexifier les opérations. J'imagine mal Monsieur Gilbert passer ses journées à trier nos photos de vacances. Et si je vois une seule image de dromadaire surfant au bas d'une dune, je vous bombarde de singes roux du Sichuan.

Écrit par : Rabbit | 08/01/2010

Raison pour laquelle il faudrait un droit d'envoi limité à 1 ou 2 photos par jour par IP...
Mais cela ne me dérangerait pas de voir vos petits camarades roux. A quelle adresse puis-je vous envoyer mes photos de dromadaire surfeur ?

Écrit par : Géo | 08/01/2010

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