19/01/2010

Le canal hollandais de Benjamin Constant

DESERTP.jpgPlus ça se juche sur le nord crochu d'une ville, plus ça s'escarpe, plus cela devient inaccessible à pied, voire en trolley, et plus c’est soumis aux caprices du climat. Au chemin de Pierrefleur, qui se dessine sur la cartographie lausannoise en forme d'un point d'interrogation à quelques coudées vers l'ouest de l'aérodrome de la Blécherette, on saisit vite l'orientation des airs, les caresses de l'été, les morsures de l'hiver. Ce haut terreau fertile se dresserait ainsi sur nos monts locaux tel un index mouillé indiquant le ciel. Comme dans la tradition des gens de théâtre, ou des forains, des marins aussi bien sûr, on ressent physiquement sur les pores de son doigt les fantaisies du vent. Celles des imprévisions, des lois.

Là-haut, par-dessus Beaulieu et les Bergières, on est tellement à l'écart du centre-ville que l'on se refait une santé civilisatrice en s'imaginant des moments privilégiés, des rendez-vous qui deviendraient réguliers. Des endroits aussi de récréation pour les enfants.  C'est  justement du lieu dit le Désert que je vous écris. Voilà une campagne urbaine que le patrimoine national a pu à temps sauver d'un désastre, mais un tantinet trop tard, je crois.

Les vestiges du majestueux domaine seigneurial - même s'ils ont été protégés avec intelligence par la ville de Lausanne - sont désormais entourés d'immeubles en forme de banane,  et de petits buildings qui encombrent la vue.  Naguère, de la ferme aux volets verts de la famille Rivier, le regard se répandait sur la campagne vaudoise la plus verte, la dorée ou la brune. Sur la plus joyeuse comme sur la  ténébreuse. A présent, des murs médiocres d'édifices locatifs nous arrêtent. On s'y cogne le nez.

Une polémique s'est déclenchée, il y a une trentaine d’années, sur cet enclavage injustifié et sauvage contre lequel des défenseurs du site se sont insurgés. Ils y sont revenus dix ans plus tard, en hiver 1990, maladroitement peut-être.  

Moi je n'y reviens point. Je m'intéresse davantage à ce qui se passe dans un étang romantique et vénère les poissons qui y tournent dans l’insolite canal creusé vers la fin du XIXe siècle par le père de Benjamin Constant (1767-1830), l'auteur d'Adolphe, qui naquit place Saint-François mais passa une partie importante de son enfance en ce même domaine du Désert.  Afin de complaire à son épouse hollandaise, qui était nostalgique des canaux d'Amsterdam, le père du grand écrivain et politicien aurait fait créer ce canal à la mode hollandaise.

Aujourd'hui, cette pièce d'eau, unique en Suisse, est entourée de plantes vivaces.  Longue de 140 mètres, large de six, elle est peuplée de grenouilles, de crapauds, de tritons, et d'autres animaux mystérieux dont la nature relève de la mythologie. Anecdote locale : comme il y avait trop de crapauds qui déclaraient leur amour à la crapaude en période d'amours, et que des riverains mal embouchés se plaignirent, on a un peu «pacifié» les batraciens, en les  éliminant... Du coup, les moustiques ont pullulé.

 

Pourtant, à Pierrefleur, rien n'est vraiment perdu: la ferme patricienne fut reprise avec élégance et courage, avec des intérêts allant vers les arts, par des gens respectueux. Elle avait été longtemps la propriété de la famille Rivier. Depuis 1989, elle appartient à la ville de Lausanne. L'ancienne roseraie est devenue un jardin potager où chacun des habitants du quartier peut louer quelques mètres carrés pour y faire fleurir trois tulipes ou mûrir cinq tomates.  Il y a là aussi un poulailler en forme de tour néogothique. Quant à la maison de maître, qui abrita quelque temps des étudiants, elle prit feu en 2005 et attend d’être restaurée avant de trouver une nouvelle affectation.

En baguenaudant le long du canal à la nuit tombée, le faubourien se resource à un romantisme qui ne s’est pas éventé.  Au débouché des jardins, il entendra chanter quatre fontaines à l'unisson.

Commentaires

Qui était d'origine hollandaise: Henriette de Chandieu ou Marianne Magnin?

Si vous rêvez de Bataves et de canaux, voyez plutôt du côté d'Elie Gouret: huguenot émigré, écuyer, seigneur de La Primaye en Bretagne, de Wijchen en Gueldre et baron de Loodijk en Zélande; il a négocié la concession du canal d'Entreroches pour relier la mer du Nord à la Méditerranée, recruté les investisseurs en Hollande et en Suisse, puis a dirigé les travaux entre 1638 et 1644 et enfin, insatiable ou insatisfait, a creusé le canal d'Aarberg de 1645 à 1647.

Ceci précisé, merci de ne pas faire subir à Benjamin Constant le sort réservé à Mircea Eliade dans votre réinterprétation bolchévique de l'histoire.

Écrit par : Rabbit | 19/01/2010

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