21/01/2010

Quand une mère disparaît

PIETAA.jpg «Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier.»

L’incipit de l’Etranger a tellement été commenté - surtout en ce 50e anniversaire de la disparition d’Albert Camus - qu’on ne sait plus que penser ou dire lorsque l’épreuve que son héros Meursault voudrait résoudre sans pleurer vous advient.

Vous n’êtes pas Camus, ni Proust qui vénéra tant sa mère. Ni Hervé Bazin qui abomina tant Folcoche. Vous vous distanciez de toutes les littératures que vous aimez. Et ce malheur, vous l’entendez vivre perso, sans prestige référentiel, et de la manière la moins analytique possible. La plus rudimentaire, la plus bête.

Bien sûr qu’à 55 ans, vous en perdez brusquement cinquante de moins lorsqu’à l’ultime rencontre de cette femme (qui vous a conçu et nourri; qui a tant vieilli et maigri au point de ne ressembler à rien, a perdu toute lumière dans son regard) brusquement vous reconnaît avec tendresse. Elle ne vous entend pas. Alors vous ne lui parlez pas, mais vous lui caressez son crâne parcheminé et chenu comme on caresse un chaton joueur. Ses prunelles, qui vont bientôt s’éteindre pour de bon, s’enflamment une dernière fois. L’enfant, c’est elle à présent. On dirait qu’elle s’ouvre à la vie.

En apprenant que ma maman venait de mourir, un très cher ami m’a envoyé des condoléances inhabituelles, car elles sont interrogatives:

-         Je n’arrive même pas à m’imaginer quel sentiment on peut ressentir en une telle occasion.

A son beau désarroi, je ne sais que répondre. On repense à la Piétà de Michel-Ange, en essayant de nous convaincre que les rôles sont inversés: que le défunt, c’est nous, que la femme immortelle et éternelle, c’est elle. Et l’on se renfouit dans les plis de sa robe virginale pour y respirer notre lointaine jeunesse. Mais dire qu’on redevient un enfant sur le tard est devenu un stéréotype remâché. La mort d’une mère – qu’elle fût libérale ou possessive, affectueuse ou inaccessible – est une expérience trop individuelle pour être transmissible.

Ou alors on découvre avec stupeur qu’on l’avait méconnue.

On sait seulement qu’elle fut une voix, et qu’elle s’est éteinte.

Du coup, la nôtre de voix nous manque.

 

Commentaires

Je ne vous connais pas mais je vous présente mes sincères condoléances, Gilbert.

Écrit par : Micheline Pace | 21/01/2010

Très beau texte... (le deuil par l'écriture)

Écrit par : pierre ebloui | 21/01/2010

J'envie ceux qui pleurent leur mère ... pour moi ça a été une délivrance. Je me sens dépossédée. Quand-même, je compatis à la peine de toute votre famille..

Écrit par : Zénobie | 21/01/2010

La maman, dans la nuit éternelle, brille et prend froid. L'étoile a perdu son fils. Ou est-ce l'inverse? La maman grelote et demande à son fils de la prendre dans ses bras et de la réchauffer avec une couverture. Le fils vivant s'interroge. Pourquoi maman grelote dans son ciel éternel? Pourquoi elle est en quête d'une couverture et des bras de son fils? C'est lui, petit, qui avait besoin de sa maman. Et maintenant dans la nuit éternelle, sa maman rentre dans ses rêves et demande du réconfort. Le fils a-t-il été ingrat avec sa maman du temps de son vivant pour qu'une fois la mort emportant ce corps décharné, cette maman appelle au secours son fils? Ou alors la maman se souvient encore que ce fils savait protéger sa maman quand le père décida d'abandonner la maison. Et que ce fils n'avait alors que 11 ans. Pas l'âge du tout pour protéger une femme, une maman qui travaillait dure, aimait ses enfants, et mourrait à très petit feu d'une très vilaine maladie. Toutes les mamans du monde sont des stars. Et les fils sont là pour perpétuer le symbole de la première des stars dans leur coeur.
De tout coeur avec vous dans ces moments de grande déchirure.

Écrit par : pachakmac | 21/01/2010

Mes sincères condoléances et courage

Écrit par : la Franchise | 21/01/2010

Votre ami se place dans une autre réalité, celle de beaucoup d'entre nous qui ne pouvons imaginer la voix maternelle brisée atténuée ou éteinte, mais son message est d'une très belle simplicité.
Mes sincères condoléances

Écrit par : Inma Abbet | 21/01/2010

Merci à tous

Écrit par : Gilbert | 22/01/2010

Je partage: il y a trois de cela, j'ai tenu la main de la mienne jusqu'au dernier souffle. Le sentiment que l'on peut ressentir à ce moment, c'est celui du témoin qui passe de main à main. Pas de l'abandon. Je me mets à penser, sans angoisse, que cela pourrait se passer comme ça avec mon fils.

Écrit par : P.A.R. | 22/01/2010

Elle est arrivée là, d'où elle vient. La Source et l'Amour.Hors espace - temps. La Vie en plénitude enfin dans un univers qui va se déployant et nous avec. Merci de ce courageux billet, Gilbert
claire-marie

Écrit par : cmj | 22/01/2010

Votre témoignage pudique mais réaliste, cher Pachakmac, me fait beaucoup de bien quand je repleure. Merci.

G

Écrit par : Gilbert | 23/01/2010

Ecrire un message dans ces moments-là,plutôt qu'en recevoir, c'est aussi une belle inversion des rôles. Merci pour votre billet.

Écrit par : PJR | 23/01/2010

Emu de votre réponse, Gilbert. En ces temps de grand trouble des idées, nos mamans sont des chef-d'oeuvres d'humanité auxquels on se réfère pour ne pas sombrer dans une définitive et paralysante déprime. Je vous souhaite toute l'inspiration que votre maman vous transmettra du haut de son univers.

Écrit par : pachakmac | 23/01/2010

C’est seulement aujourd’hui que je trouve vos derniers billets. Acceptez mes condoléances, en vous remerciant de nous faire partager cette triste situation avec tant de distinction.

Écrit par : elfine | 24/01/2010

Bonjour Gilbert,

J'avais rencontré votre maman une seule fois et elle m'avait invitée chez elle, avec son sens de l'hospitalité libanaise. J'avais dû malheureusement décliner.
Je sais qu'elle avait une Ame et un grand coeur. Ce sont des vertus en voie de disparition...

Vos lignes disent tout votre Amour pour elle. Merci.

Écrit par : Gilberte | 07/02/2010

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