30/01/2010

Au XIXe siècle, Vaud fut une ruche de caricaturistes

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1839. Cette année-là, soit 170 ans avant le lancement de Vigousse, la nouvelle revue de Barrigue, un certain Jean-Pierre Luquiens annonce la publication d’un Nouveau charivari politique vaudois. Lié au mouvement radical, alors socialisant, de la Régénération (1830-1848), ce trentenaire au naturel coloré vient de fonder à Lausanne une imprimerie lithographique et veut sonner la charge contre les autorités cantonales qu’il juge vétustes et «bourgeoisières». Le leader des radicaux, Henri Druey, qui sera un jour conseiller fédéral, le soutient. Il va sans dire que ce titre est une réplique locale du Charivari parisien, flamboyante frayère de caricaturistes au crayon rossard: Grandville, Gavarni, Cham, Gustave Doré. Et bien sûr Daumier. Ces maîtres français – qui sapèrent la monarchie de Juillet jusqu’à y écoper «glorieusement» la censure – seront chez nous impunément piratés comme on dit aujourd’hui; puis imités par des émules romands.

Selon Philippe Kaenel de l’UNIL, expert européen en la matière, ces imitations ne choquent alors personne. Vos aïeux lisent assidûment les gazettes françaises, et si, dans le sillage de la presse pamphlétaire alémanique autrement plus chevronnée (ou de la «typologie du ridicule» selon Rodolphe Toepffer, le géant genevois), l’organe créé par Luquiens évolue de mouture en mouture sans s’affranchir des modèles parisiens, on ne lui en tiendra pas rigueur. «La caricature n’a pas une identité nationale, mais elle met en œuvre, en image, les identités», écrit Kaenel dans une étude parue en 1991*. Dans une publication collective plus récente (lire notre encadré), il nous égrène les autres noms que prendra le périodique pionnier de Luquiens: Mort du charivari vaudois, Etoile qui file, Barbier populaire, Charivari de la Suisse française, Le Grelot, etc.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la presse satirique lausannoise est fleuronnée par un nombre incroyable de gazettes aux titres tout aussi évocateurs: La Griffe (1861), Le Papillon (1896), Gribouille et Redzipet (1904), Le Frondeur (1917). Et enfin L’Arbalète (1923-1926): un bimensuel dirigé par Edmond Bille. Le père de la grande Corinna s’y révèle un caricaturiste de haut vol. Tout comme un autre beau peintre, Charles Clément.

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L’aiguillon de Bocion

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Mais au début des années 1850, et parallèlement à ces divers charivaris vaudois, un radicalisme différent se profile dans La Guêpe. Il est plus égalitariste car dans l’opposition, depuis qu’Henri Druey est au Palais fédéral et que des bourgeois libéraux contrôlent le canton. Le succès de ce bimensuel montera en flèche de 1851 à 1854, grâce à l’appoint d’un artiste lausannois qui a fait ses preuves dans les ateliers les plus courus de Paris: François Bocion… Oui, notre gracieux coloriste du Léman a d’abord été un féroce humoriste politique. A la façon de Daumier, il daube des séances du Grand Conseil. Il déguise avantageusement Druey en Guillaume Tell, sauveur de la patrie, mais n’hésite pas à le ridiculiser parfois sous les traits de Louis-Philippe, le roi déchu à tête de poire…

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(*) «Pour une histoire de la caricature en Suisse». In Unsere Kunstdenmäler.

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ENCADRE

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Entre art et politique, une relation équivoque

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Si cette récente étude de Philippe Kaenel sur la caricature dans le canton de Vaud au XIXe siècle se réfère souvent à François Bocion et sa veine de pamphlétaire méconnue, c’est à Georges Andrey, de l’Université de Fribourg, que revient le mérite de l’avoir circonstanciée lors d’un colloque organisé à Lausanne en novembre 2008. Celui-ci, qui fait à présent l’objet d’une publication orchestrée par l’historien Olivier Meuwly, a voulu «explorer la zone grise qui sépare, et unit, le monde de l’art et celui de la politique, non pas sur le terrain de la philosophie, mais sur celui des relations qui se sont établies entre ces deux univers.»

Au XIXe, l’ «art n’est pas neutre», souligne Meuwly – auteur aussi d’un texte sur le cas de Joseph-Marc Hornung qui croyait au rôle de la littérature dans l’assomption de l’âme nationale. «Les intérêts politiques ne sont jamais absents de l’attention qui sera portée à tel ou tel créateur.» Parmi les autres contributions à ce débat, notons une approche du peintre Charles Gleyre par David Auberson, celle du théâtre prolétarien en Suisse romande par Pierre Jeanneret, ou, par Daniel Maggetti, du fragile panthéon d’Edouard Rod, le seul Helvète jamais élu à l’Académie française.  En 1911, l’auteur de L’Incendie déclina cet honneur qui l’aurait contraint à abandonner la nationalité suisse.

 

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Art et politique dans le canton de Vaud au XIXe siècle. Société d’histoire de la Suisse romande.

 

 

 

16:50 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

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Écrit par : african mango extract | 06/04/2012

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