30.01.2010
Au XIXe siècle, Vaud fut une ruche de caricaturistes

1839. Cette année-là, soit 170 ans avant le lancement de Vigousse, la nouvelle revue de Barrigue, un certain Jean-Pierre Luquiens annonce la publication d’un Nouveau charivari politique vaudois. Lié au mouvement radical, alors socialisant, de la Régénération (1830-1848), ce trentenaire au naturel coloré vient de fonder à Lausanne une imprimerie lithographique et veut sonner la charge contre les autorités cantonales qu’il juge vétustes et «bourgeoisières». Le leader des radicaux, Henri Druey, qui sera un jour conseiller fédéral, le soutient. Il va sans dire que ce titre est une réplique locale du Charivari parisien, flamboyante frayère de caricaturistes au crayon rossard: Grandville, Gavarni, Cham, Gustave Doré. Et bien sûr Daumier. Ces maîtres français – qui sapèrent la monarchie de Juillet jusqu’à y écoper «glorieusement» la censure – seront chez nous impunément piratés comme on dit aujourd’hui; puis imités par des émules romands.
Selon Philippe Kaenel de l’UNIL, expert européen en la matière, ces imitations ne choquent alors personne. Vos aïeux lisent assidûment les gazettes françaises, et si, dans le sillage de la presse pamphlétaire alémanique autrement plus chevronnée (ou de la «typologie du ridicule» selon Rodolphe Toepffer, le géant genevois), l’organe créé par Luquiens évolue de mouture en mouture sans s’affranchir des modèles parisiens, on ne lui en tiendra pas rigueur. «La caricature n’a pas une identité nationale, mais elle met en œuvre, en image, les identités», écrit Kaenel dans une étude parue en 1991*. Dans une publication collective plus récente (lire notre encadré), il nous égrène les autres noms que prendra le périodique pionnier de Luquiens: Mort du charivari vaudois, Etoile qui file, Barbier populaire, Charivari de la Suisse française, Le Grelot, etc.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, la presse satirique lausannoise est fleuronnée par un nombre incroyable de gazettes aux titres tout aussi évocateurs: La Griffe (1861), Le Papillon (1896), Gribouille et Redzipet (1904), Le Frondeur (1917). Et enfin L’Arbalète (1923-1926): un bimensuel dirigé par Edmond Bille. Le père de la grande Corinna s’y révèle un caricaturiste de haut vol. Tout comme un autre beau peintre, Charles Clément.
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L’aiguillon de Bocion
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Mais au début des années 1850, et parallèlement à ces divers charivaris vaudois, un radicalisme différent se profile dans La Guêpe. Il est plus égalitariste car dans l’opposition, depuis qu’Henri Druey est au Palais fédéral et que des bourgeois libéraux contrôlent le canton. Le succès de ce bimensuel montera en flèche de 1851 à 1854, grâce à l’appoint d’un artiste lausannois qui a fait ses preuves dans les ateliers les plus courus de Paris: François Bocion… Oui, notre gracieux coloriste du Léman a d’abord été un féroce humoriste politique. A la façon de Daumier, il daube des séances du Grand Conseil. Il déguise avantageusement Druey en Guillaume Tell, sauveur de la patrie, mais n’hésite pas à le ridiculiser parfois sous les traits de Louis-Philippe, le roi déchu à tête de poire…
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(*) «Pour une histoire de la caricature en Suisse». In Unsere Kunstdenmäler.
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ENCADRE
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Entre art et politique, une relation équivoque
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Si cette récente étude de Philippe Kaenel sur la caricature dans le canton de Vaud au XIXe siècle se réfère souvent à François Bocion et sa veine de pamphlétaire méconnue, c’est à Georges Andrey, de l’Université de Fribourg, que revient le mérite de l’avoir circonstanciée lors d’un colloque organisé à Lausanne en novembre 2008. Celui-ci, qui fait à présent l’objet d’une publication orchestrée par l’historien Olivier Meuwly, a voulu «explorer la zone grise qui sépare, et unit, le monde de l’art et celui de la politique, non pas sur le terrain de la philosophie, mais sur celui des relations qui se sont établies entre ces deux univers.»
Au XIXe, l’ «art n’est pas neutre», souligne Meuwly – auteur aussi d’un texte sur le cas de Joseph-Marc Hornung qui croyait au rôle de la littérature dans l’assomption de l’âme nationale. «Les intérêts politiques ne sont jamais absents de l’attention qui sera portée à tel ou tel créateur.» Parmi les autres contributions à ce débat, notons une approche du peintre Charles Gleyre par David Auberson, celle du théâtre prolétarien en Suisse romande par Pierre Jeanneret, ou, par Daniel Maggetti, du fragile panthéon d’Edouard Rod, le seul Helvète jamais élu à l’Académie française. En 1911, l’auteur de L’Incendie déclina cet honneur qui l’aurait contraint à abandonner la nationalité suisse.
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Art et politique dans le canton de Vaud au XIXe siècle. Société d’histoire de la Suisse romande.
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29.01.2010
Quand Sarko malmène le français
Il y a six jours, devant un panel bien triés de «concitoyens représentatifs», le président de la République française s’est encore distingué par ses solécismes, ces impropriétés langagières qui estropient la langue de Molière. Celle surtout, plus académique, de Madame de Lafayette – dont Nicolas Sarkozy s’était, pour son propre malheur, permis naguère de dauber le chef-d’œuvre romanesque La Princesse de Clèves. (Un classique devenu depuis, et grâce à lui, un best-seller…)
Dans un articulet intitulé «Un cent fautes», Le Canard enchaîné a relevé les pataquès du chef de l’Etat, quand il est condamné à parler en public sans prompteur et sans lire les notes, plutôt correctement rédigées, de son nègre-mentor Henri Guaino:
Si on dit plus qu’est-ce qui va et qu’est-ce qui va pas…
Ce sont nos principals concurrents, nos principals partenaires…
L’apprentissage, elle a plein de vertus…
Nous sommes la dernière génération qui peuvent sauver le monde…
En mars de l’an passé, devant des ouvriers du Doubs et des syndicalistes qui avaient osé critiquer le bouclier fiscal qu’il accordait aux entrepreneurs, Sarkozy s’était déjà laissé emporter, et sa langue fourcha plusieurs fois. Son télescopage syntaxique fut alors relevé par Le Parisien:
Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts…
On se demande c'est à quoi ça leur a servi?
On commence par les infirmières parce qu'ils sont les plus nombreux…
Selon des observateurs linguistes moins cruels, cet héritier de De Gaulle, Mitterrand et Giscard qui s’exprimaient si élégamment, s’évertue, lui, à parler comme l’homme de la rue, alors qu’il est avocat de haut vol, un tribun de premier plan. «Un virtuose du langage».
Il voudrait causer «peuple», mais il ne sait pas très bien ce que c’est, le peuple. Aussi adopte-il le jargon des publicitaires, «qui est fait pour frapper.»
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28.01.2010
Bussigny et le souvenir d’une romancière romantique

Dans une sauce lyonnaise, il y a de l'oignon, de l'ail, de la tomate et des bris de viande des fermes du pays du Rhône. Mais autour de la deuxième ville de France, les communes faubouriennes passent pour les plus dangereuses de France au plan de la sécurité. Or tout est affaire de décor, disait Aragon, et si des zones moins distinguées que d'autres de la commune de Bussigny-près-Lausanne ressemblent à des quartiers français où c'est la loi du faible mental le plus costaud qui l'emporte sur le faible qui se voulait affable, la vie des habitants semble moins dangereuse que dans le secteur de Montbenon, à Lausanne, où les nuits deviennent de plus en plus pittoresques et tragiques.
Les Bussignolais sont fiers du rendez-vous des Arcades, construit il y a seize ans. Et c'est dans des habits rupins qu'à la belle saison ils s'installent à la terrasse du restaurant en y dégustant du magret de canard. Cela dit, les habitants de Bussigny, tout gourmets qu'ils soient devenus, auraient eu il y a bien longtemps des coutumes alimentaires barbares, qui leur vaudraient aujourd'hui la vindicte de la SPA. Ils auraient une fois dévoré ensemble un loup, autour d'une longue table de banquet dressée au cœur du village, qui était alors collé à un hameau de Saint-Germain. Depuis cet étrange festin, les Bussignolais se surnomment encore eux-mêmes Lè Medze-lao, soit les «Mange-loups».
Pour qui veut s'exiler des contrées du nord de la Romandie, ou des supériorités alémaniques. Pour qui savoure la mélodie de la langue française, le nom de Bussigny est un enchantement pour l'oreille. Cela sonne comme buis, buisson, busserole? Un arbuste appelé aussi raisin d'ours. De plus, sur la carte générale de la Suisse, cette ville semble située au bord du lac. Quelle désillusion pour ces Jurassiens, ces Neuchâtelois, ces Soleurois qui ont volontairement quitté leurs crêts majestueux, leur Aar émeraude en croyant débarquer sur une rive quasi méditerranéenne! Car les vagues lémaniques ne lèchent aucune frontière de cet endroit au nom séducteur, et dont le paysage, à prime abord, peut désenchanter. Et pour accéder de là aux splendeurs du Léman, il faut plusieurs centaines de mètres de route. On s'en consolera en levant les yeux pour contempler les nuages. Ils sont plus élevés qu'ailleurs. Ils sont le produit commun de notre Mare nostrum à nous et des hautes Alpes de Savoie. Autre déconvenue: en optant pour une installation à Bussigny, ces « étrangers » croyaient qu'ils allaient s'acclimater à l'esprit presque provençal du marché de la Palud, aux divertissements culturels du Festival de la Cité, à l'ombre désaltérante de la plus belle des cathédrales. Encore tout faux: car à Bussigny on n'est pas Lausannois, on dépend du district de Morges, et les Mange-loups sont intraitables sur ce sujet qui est plus administratif que géographique.
Roséaz est un des quartiers les plus anciens de Bussigny. Ses maisons et pavés sont marqués par la présence d’une grande dame de l’Europe des lettres. Isabelle Polier de Bottens, baronne de Montolieu (1751-1832) était une romancière vaudoise connue dans tout le Vieux-Continent pour ses écrits personnels, où sa maîtrise du français classique basculant vers le romantisme fit florès surtout à Paris et à Londres.
Née à Lausanne, elle se rendit célèbre par son premier livre Caroline de Lichtfeld, ou Mémoires d’une famille prussienne, et un chef-d’œuvre sur Les châteaux de Suisse. Elle laissa son nom à une rue sur les hauts de Lausanne ainsi qu’à une autre au cœur de Bussigny. Sa «Maisonnette» se situait entre l’actuelle rue du Temple et le chemin de la Sauge.
13:31 Publié dans Quartiers lausannois | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
23.01.2010
Rachel Kolly d’Alba ou l’âme des violons

Jusqu’au XVIe siècle, les violonistes étaient des violoneux, des ménétriers juste bons à accompagner les danses dans les tavernes. A la cour des Médicis, les joueurs de viole les traitaient de vacarmini, injure qu’il est nul besoin de traduire. Ce n’est qu’au début du XVIIIe que l’instrument de ces parias fut reconçu ingénieusement par le maître luthier Antonio Stradivari, de Crémone: un puzzle de 70 morceaux d’érable, d’ébène, collés ou ajustés, et sans le moindre clou. Il paracheva son chef-d’œuvre en l’enduisant d’un vernis brun-rouge, couleur d’alchimie. Elle confère depuis à l’instrument le plus fondamental de l’orchestre une sonorité chaude, élastique comme une flamme.
Elle avait deux ans Rachel Kolly d’Alba quand elle en vit à l’œuvre pour la première fois dans un studio de la Radio suisse romande, à La Sallaz. Oh, ce n’étaient pas tous des stradivarius, mais la petite Lausannoise (elle sera plus tard Aubonniarde, puis Montreusienne) comprit aussitôt que sa vie ne serait que musique et se structurerait aux accords d’un violon.
Son initiation commence à cinq ans: poser l’instrument sous le menton - sur la clavicule gauche. Baisser les épaules, distendre les muscles du cou. S’exercer délicatement avec un crayon avant d’empoigner l’archet en bois-brésil de Pernambouc - auquel s’attache une mèche en crins de cheval. Ses vibrations sur les cordes sont transmises à la table par le chevalet et, à l’intérieur par une cheville rainurée en sapin que les menuisiers appellent le tourillon, et les luthiers l’âme. Ainsi, les violons ont une âme, et l’âme de qui en joue recèle une saveur boisée qui se réveille quand une passion contrôlée l’irise et la ventile. Virtuose précoce, Rachel Kolly d’Alba maîtrise à vingt-neuf ans des émotions restées enfantines, et la grâce de l’exécution embellit encore son profil de majolique. Une soliste de premier plan mais pas une solitaire: depuis deux ans, elle dirige artistiquement le Riviera Festival de Montreux qui redémarre ce dimanche 24 janvier, et s’ouvre à tous les arts.
18:35 Publié dans Si j'étais un rossignol... | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
21.01.2010
Quand une mère disparaît
«Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier.»
L’incipit de l’Etranger a tellement été commenté - surtout en ce 50e anniversaire de la disparition d’Albert Camus - qu’on ne sait plus que penser ou dire lorsque l’épreuve que son héros Meursault voudrait résoudre sans pleurer vous advient.
Vous n’êtes pas Camus, ni Proust qui vénéra tant sa mère. Ni Hervé Bazin qui abomina tant Folcoche. Vous vous distanciez de toutes les littératures que vous aimez. Et ce malheur, vous l’entendez vivre perso, sans prestige référentiel, et de la manière la moins analytique possible. La plus rudimentaire, la plus bête.
Bien sûr qu’à 55 ans, vous en perdez brusquement cinquante de moins lorsqu’à l’ultime rencontre de cette femme (qui vous a conçu et nourri; qui a tant vieilli et maigri au point de ne ressembler à rien, a perdu toute lumière dans son regard) brusquement vous reconnaît avec tendresse. Elle ne vous entend pas. Alors vous ne lui parlez pas, mais vous lui caressez son crâne parcheminé et chenu comme on caresse un chaton joueur. Ses prunelles, qui vont bientôt s’éteindre pour de bon, s’enflamment une dernière fois. L’enfant, c’est elle à présent. On dirait qu’elle s’ouvre à la vie.
En apprenant que ma maman venait de mourir, un très cher ami m’a envoyé des condoléances inhabituelles, car elles sont interrogatives:
- Je n’arrive même pas à m’imaginer quel sentiment on peut ressentir en une telle occasion.
A son beau désarroi, je ne sais que répondre. On repense à la Piétà de Michel-Ange, en essayant de nous convaincre que les rôles sont inversés: que le défunt, c’est nous, que la femme immortelle et éternelle, c’est elle. Et l’on se renfouit dans les plis de sa robe virginale pour y respirer notre lointaine jeunesse. Mais dire qu’on redevient un enfant sur le tard est devenu un stéréotype remâché. La mort d’une mère – qu’elle fût libérale ou possessive, affectueuse ou inaccessible – est une expérience trop individuelle pour être transmissible.
Ou alors on découvre avec stupeur qu’on l’avait méconnue.
On sait seulement qu’elle fut une voix, et qu’elle s’est éteinte.
Du coup, la nôtre de voix nous manque.
18:46 Publié dans Gerbe de curiosités | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
19.01.2010
Le canal hollandais de Benjamin Constant
Plus ça se juche sur le nord crochu d'une ville, plus ça s'escarpe, plus cela devient inaccessible à pied, voire en trolley, et plus c’est soumis aux caprices du climat. Au chemin de Pierrefleur, qui se dessine sur la cartographie lausannoise en forme d'un point d'interrogation à quelques coudées vers l'ouest de l'aérodrome de la Blécherette, on saisit vite l'orientation des airs, les caresses de l'été, les morsures de l'hiver. Ce haut terreau fertile se dresserait ainsi sur nos monts locaux tel un index mouillé indiquant le ciel. Comme dans la tradition des gens de théâtre, ou des forains, des marins aussi bien sûr, on ressent physiquement sur les pores de son doigt les fantaisies du vent. Celles des imprévisions, des lois.
Là-haut, par-dessus Beaulieu et les Bergières, on est tellement à l'écart du centre-ville que l'on se refait une santé civilisatrice en s'imaginant des moments privilégiés, des rendez-vous qui deviendraient réguliers. Des endroits aussi de récréation pour les enfants. C'est justement du lieu dit le Désert que je vous écris. Voilà une campagne urbaine que le patrimoine national a pu à temps sauver d'un désastre, mais un tantinet trop tard, je crois.
Les vestiges du majestueux domaine seigneurial - même s'ils ont été protégés avec intelligence par la ville de Lausanne - sont désormais entourés d'immeubles en forme de banane, et de petits buildings qui encombrent la vue. Naguère, de la ferme aux volets verts de la famille Rivier, le regard se répandait sur la campagne vaudoise la plus verte, la dorée ou la brune. Sur la plus joyeuse comme sur la ténébreuse. A présent, des murs médiocres d'édifices locatifs nous arrêtent. On s'y cogne le nez.
Une polémique s'est déclenchée, il y a une trentaine d’années, sur cet enclavage injustifié et sauvage contre lequel des défenseurs du site se sont insurgés. Ils y sont revenus dix ans plus tard, en hiver 1990, maladroitement peut-être.
Moi je n'y reviens point. Je m'intéresse davantage à ce qui se passe dans un étang romantique et vénère les poissons qui y tournent dans l’insolite canal creusé vers la fin du XIXe siècle par le père de Benjamin Constant (1767-1830), l'auteur d'Adolphe, qui naquit place Saint-François mais passa une partie importante de son enfance en ce même domaine du Désert. Afin de complaire à son épouse hollandaise, qui était nostalgique des canaux d'Amsterdam, le père du grand écrivain et politicien aurait fait créer ce canal à la mode hollandaise.
Aujourd'hui, cette pièce d'eau, unique en Suisse, est entourée de plantes vivaces. Longue de 140 mètres, large de six, elle est peuplée de grenouilles, de crapauds, de tritons, et d'autres animaux mystérieux dont la nature relève de la mythologie. Anecdote locale : comme il y avait trop de crapauds qui déclaraient leur amour à la crapaude en période d'amours, et que des riverains mal embouchés se plaignirent, on a un peu «pacifié» les batraciens, en les éliminant... Du coup, les moustiques ont pullulé.
Pourtant, à Pierrefleur, rien n'est vraiment perdu: la ferme patricienne fut reprise avec élégance et courage, avec des intérêts allant vers les arts, par des gens respectueux. Elle avait été longtemps la propriété de la famille Rivier. Depuis 1989, elle appartient à la ville de Lausanne. L'ancienne roseraie est devenue un jardin potager où chacun des habitants du quartier peut louer quelques mètres carrés pour y faire fleurir trois tulipes ou mûrir cinq tomates. Il y a là aussi un poulailler en forme de tour néogothique. Quant à la maison de maître, qui abrita quelque temps des étudiants, elle prit feu en 2005 et attend d’être restaurée avant de trouver une nouvelle affectation.
En baguenaudant le long du canal à la nuit tombée, le faubourien se resource à un romantisme qui ne s’est pas éventé. Au débouché des jardins, il entendra chanter quatre fontaines à l'unisson.
09:28 Publié dans Quartiers lausannois | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
16.01.2010
Le journal des journaux de Gérard Delaloye

Le journal intime est une gageure dans laquelle se sont risqués de grands penseurs et écrivains au crépuscule de leur vie, en marge de leurs publications. Ce qui y est consigné n’est pas forcément intimiste: observations politiques à froid, généralités de philosophe, notes de lecture, etc. Gérard Delaloye vient d’en glaner un florilège à sa façon, qui est tout à la fois historienne et journalistique – d’un journalisme décalé par la réfringence du style de la chronique: celui qu’on retrouve chaque semaine dans Le Matin Dimanche et Largeur.com.
Dans «Le voyageur (presque) immobile», son sixième livre, il nous immerge dans les calepins d’un Ernst Jünger, les méandres spirituels d’un Robert Walser, d’un Paul Morand. Il relit Ramuz et Chateaubriand, et se décrit les relisant, s’improvisant en quelque sorte le diariste des diaristes. «Depuis toujours, je griffonne des impressions de lecture dans des carnets personnels. Pas pour les publier, par esprit de curiosité.» Puis l’idée lui est venue récemment d’y prélever, pour les rassembler, celles de grands auteurs qui avaient la même manie.
Parmi ceux-là, des écrivains roumains: Cioran, Gabriel Liiceanu, ou le polyglotte, très salazariste et pronazi, Mircea Eliade. La Roumanie est un pays que Gérard Delaloye connaît depuis le début des années soixante, époque de militance popiste dont il se délivrera définitivement trois lustres plus tard. C’est aussi la patrie de son épouse et il vient d’élire domicile dans un village proche de Sibiu, l’antique Cibinium, en Transylvanie. Mais depuis que l’Europe est devenue petite, ce Valaisan du val de Bagnes, qui enseigne la philosophie à Genève et conserve un pied-à-terre à Lausanne, entend revenir régulièrement en Romandie. Ne serait-ce que pour deviser avec son éditeur veveysan Michel Moret - auteur itou d’un journal intime intitulé Beau comme un vol de canards, que Delaloye mentionne affectueusement dans son livre. Et sincèrement, car notre homme est le contraire d’un fayot.
A l’abord, il affiche une mine naturellement maussade. Serait-il un mal embouché? Non: soixante-huit ans de vie de bâton de chaise lui ont appris à domestiquer joies et sourires. Ce qui confère à son front dégagé et à son visage une gravité un peu stendhalienne (on pense au portrait par Johann Sodermark, 1840). Mais cette cuirasse physionomique se laisse déliter facilement par l’humour insolite d’un Alexandre Vialatte. Ou quand il évoque certains épisodes de ses engagements idéologiques: «A 17 ans, j’étais un catholique sensibilisé par le destin des prêtres ouvriers. Je lisais Gilbert Cesbron. Plus tard j’ai lu Marx, Trotski, et des philosophes matérialistes. A 24 ans, j’étais conseiller communal lausannois popiste à Lausanne, mais ma première (et ultime) intervention fut accueillie comme une foucade, même par les députés de gauche: elle réprouvait, déjà en 1965, l’usage en ville de la télécaméra, un instrument tombé dans l’oubli mais qui fut l’ancêtre de la télésurveillance, qui soulève maintenant la polémique. Je retirai ma mention et fis une croix définitive sur mon expérience de parlementaire.»
Gérard Delaloye se déride davantage au souvenir de sa petite enfance. A six ans, son père douanier étant relégué aux frontières vallorbières, il doit s’accoutumer au ciel étréci, le plus souvent brumeux d’un hameau très encaissé. L’atmosphère moite, chargée d’une limaille ferroviaire, a pour fond sonore le roulement ininterrompu des transports routiers. Le chemin de l’école est trempé de pluie.
Mais de Vallorbe à Pontarlier, via les Hôpitaux-Neufs, le trajet est moins long que celui qui mène à Lausanne pour un adolescent épris de lecture. C’est dans une librairie pontissalienne que Gérard Delaloye acheta les bouquins de Malraux.
«J’avais fini par le détester, puis, longtemps après, j’ai relu d’un œil critique ses «Anti-mémoires», m’efforçant d’être sévère, mais cela reste un éblouissement. Notamment pour son témoignage lucide des événements de Mai 68. Il avait alors mon âge. On devient diariste sur le tard. Jünger, lui, commença à septante ans.»
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Editions de l’Aire, 192 pages.
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BIO
1941
Naît à Lourtier d’un père douanier. La famille valaisanne s’établit à Vallorbe 6 ans plus tard.
1961
Adhère au POP, écrit dans Le peuple, La Voix ouvrière.
1965
Après des études au Collège de Saint-Maurice et à l’UNIL, consacre son mémoire de licence en lettres au philosophe matérialiste Julien de La Mettrie. Il est conseiller communal popiste à Lausanne. Durant 30 ans, il enseignera le français et l’histoire au Tessin, à Bâle, Lausanne et Genève où on le nomme prof de philosophie.
1974
Ne milite plus et se lance dans le journalisme. Jacques Pilet l’engagera à L’Hebdo, puis au Nouveau Quotidien. Chroniqueur au Temps et désormais au Matin Dimanche et à Largeur.com.
1982
Epouse une bibliothécaire originaire de Roumanie.
1998
Dirige le Musée d’histoire militaire de Saint-Maurice
2004
Ecrit Aux sources de l’esprit suisse (Ed. de l’Aire). En 2006 La Suisse à contre-poil (Antipodes).
12:00 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
12.01.2010
Histoire de la soupe populaire

Dans la Suisse des années soixante, un enfant ne devait surtout pas ressembler à un pauvre, même s’il en était un. «T’as encore troué les genoux de ton pantalon, disaient les mamans. De quoi aurai-je l’air en t’emmenant à l’école?» Depuis, les déchéances vestimentaires sont devenues à la mode, même chez les nantis, qui ne réveillonnent plus qu’en jeans délavés. A l’opposé, je connais femmes élégantes, chômeuses en fin de droit, qui préfèrent se nourrir de bouillons à base d’un même os de poulet plutôt que de se priver du nouveau pantalon en lambskin mou et du dernier foulard Gucci. Nous ne les verrons jamais à la Soupe populaire de la regrettée Mère Sofia, rue Martin 18, à Lausanne. Et c’est dommage, car ce qui y rassasie le plus les affamés est la charité spontanée des bénévoles.
La soupe populaire n’a été désignée comme ça qu’après le krach de Wall Street de 1929, pour s’instituer et se répandre dans le monde. Mais à Lausanne, sa tradition existait déjà à la fin du XVIIIe siècle. La ville comptait alors 7400 habitants; le Flon et la Louve qui séparent ses trois collines étaient à ciel ouvert. La débine y sévissait à Saint-Roch, à Saint-Laurent, à Marterey. C’étaient de petites «cours des miracles» où les femmes étaient plus nombreuses à quémander du pain. Leur pécule de matelassières, lavandières, tripières ou cabaretières devenant insuffisant quand la neige de janvier obstruait les routes vicinales et faisait grimper le prix des denrées. Elles confluaient avec leur marmaille place Saint-François, autour d’une gigantesque chaudronnée de soupe aux raves et à la couenne de cochon que leur faisait servir une certaine Veuve Détraz. La philanthrope se montrait tout aussi charitable envers la gent masculine: ouvriers maçons que l’hiver désœuvrait, domestiques chassés après vingt ans de service à cause d’une infirmité impromptue, ou pour avoir dérobé à leurs maîtres patriciens un sac de froment.
Hélas, le prénom de cette lointaine devancière de Mère Sofia a été effacé des tablettes de l’Histoire.
13:52 Publié dans Si j'étais un rossignol... | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
09.01.2010
Les premiers écoliers vaudois furent des choristes

1419. Cette année-là, Guillaume de Challant, un très entreprenant évêque de Lausanne depuis 1406, fait aménager en sa cathédrale une chapelle dédiée aux saints Innocents. Hommage aux enfants de moins de deux ans qui, selon l’Evangile de Matthieu, furent massacrés par Hérode à Bethléem. Or au Moyen âge, on appelle aussi innocents les jeunes garçons voués au service liturgique romain et au chant choral. La nouvelle construction s’assortit justement d’une décision épiscopale de fonder une maîtrise, destinée gratuitement à des choristes préadolescents qui résideront dans une maison spécifique attenante à Notre-Dame. Cette manécanterie lausannoise, qui fera des émules à Yverdon, Moudon, Orbe et Estavayer - alors bourg vaudois - lui confère un prestige qui rend jalouses les autres contrées vassales du duc Amédée VIII de Savoie. D’ailleurs, il n’en existe encore ni à Chambéry, ni à Turin, les deux capitales de notre première puissance suzeraine. (La seconde, Berne, se montrera dès sa conquête de 1536, plus éclairée en matière d’éducation des enfants vaudois. Elle leur imposera les principes de la Réforme, mais pas l’usage de l’allemand.)
Pour l’heure, l’école de Mgr de Challant n’est donc qu’une maîtrise, une «psallette». Seuls y sont admis de jeunes enfants mâles, nés d’un mariage légitime. De parents dont on a vérifié la bonne moralité. On exige aussi de ces loupiots de n’être affligés d’aucune difformité physique. Il ne s’agit pas d’être beau, mais sain dans l’esprit comme dans le corps, selon le principe déjà proverbialisé de Juvénal. Et bien sûr doté d’une voix juste, d’un timbre séraphique, comme on en révèle à huit ans au bénédicité qui précède la potée familiale de midi. Ce don tombé du ciel deviendra une source de fierté pour plusieurs familles pauvres lausannoises: avoir un fils éduqué gratis, quelle aubaine!
Or, depuis le XIIIe siècle déjà, l’Eglise n’a le monopole absolu de l’enseignement. Des aristocrates savoyards et vaudois embauchent des précepteurs coûteux pour l’instruction de leur progéniture. Et même dans les communes les plus rurales, les conseils de bourg créent et financent des structures scolaires. Seuls les maîtres – denrée rarissime – sont rétribués par les parents d’élève.
Mais revenons à nos innocents de la Cité. Une recherche circonstanciée, signée Bernard Andenmatten, Prisca Lehmann et Eva Pibiri (elle fait l’objet d’un chapitre d’une récente étude collective, voir encadré) précise qu’ils sont recrutés à huit ans, aussitôt tondus, puis relâchés à seize. A la mue fatidique de leur voix. Ils n’auront profité que d’une pédagogie cléricale, mais outre le chant, la liturgie, ils ont un peu appris la grammaire – dans le sillage des écoles monastiques fondées par Charlemagne sept siècles plus tôt…
Le chant, qui leur était enseigné par un cantor surnommé l’«écolâtre», (du latin scholasticus) primait. Etait-ce encore du plain-chant, ou déjà de la polyphonie? Ont-ils chanté la sublime Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machault? On l’ignore.
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L’enseignement en terres vaudoises
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Le passé éducatif vaudois, du XIIIe siècle à nos jours, est une matière complexe et polymorphe qu’une quinzaine de chercheurs viennent de décortiquer pour l’édition 2009 de l’excellente Revue historique vaudoise. De l’enseignement du plain-chant catholique dispensé par des chanoines à l’irruption de l’informatique dans le matériel scolaire ordinaire, historiens, pédagogues et sociologues dressent un riche tableau de cette évolution.
Elle fut lente, conformément à la mentalité légendaire de notre contrée. Mais elle se déclina en remaniement et restructurations au fil d’étapes politiques ou économiques: Réforme instaurée par LL EE de Berne, héritage rousseauïste des Lumières et de la Révolution française, avènement de l’ère industrielle et des mouvements ouvriers, courants philanthropiques hygiénistes de la fin du XIXe siècle, innovations plus ou moins heureuses de réformes issues du structuralisme des dernières années septante, et l’on en passe.
Ce dossier thématique met en lumière des pans méconnus de l’histoire de l’enseignement en terres vaudoises. Que de développements disparates sur un territoire plus petit que le département du Rhône, en France voisine!
En son introduction générale, Danièle Tosato-Rigo – qui signe aussi un chapitre sur l’ère de la République helvétique, 1798-1803 – y repère un courant unique, un fil rouge ancien qu’elle dévide en écrivant: «Ce qui s’apparente, d’une certaine manière, à des utopies pédagogiques traverse également les siècles.»
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Education et société, RHV, Ed. Antipodes, livre disponible à la Librairie Basta! Lausanne.
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08.01.2010
Narodnost russe et raisinée vaudoise

Voilà deux mois que notre grande voisine s’enferre dans un débat sur son identité qui a débouché sur un tohu-bohu de diatribes enflammées. La caricature du franchouillard à béret de traviole devenant évanescente, on s’aperçoit qu’il existe diverses façons d’être Français, et cette bonne nouvelle crée paradoxalement un malaise. Mais comme «la France est éternelle» (qui en douterait?), elle s’en remettra après les régionales de mars.
Ce même thème est d’actualité chez nous depuis la loi antiminarets. Et si les partisans de celle-ci n’ont pas défini ce qu’était un bon Helvète, ils sont parvenus avec succès à dénoncer ce qui ne l’était point. Quant à la pérennité de la Suisse, aucun Romand, aucun Alémanique, n’a attendu les récentes déclarations du Mamamouchi Kadhafi pour la mettre en doute. La Suisse est toujours en sursis, une soupe au lait de Kappel dont il faut constamment réalimenter le réchaud depuis cinq siècles. C’est là sa grandeur.
Les identités cantonales sont plus affirmées. Même si nos ados se moquent de l’Indépendance vaudoise qui sera commémorée le 24 janvier. Or ils savent que leur terre a une météorologie de bouilloire assujettie aux humeurs du Léman. Des lumières régies par les caprices du même. Des odeurs de cellier où les pommes passent l’hiver sur des clayettes. Des saveurs de raisinée, de cerfeuil, de boudin noir étoilé d’anis. Que c’est un pays de taiseux sans pareils: le seul où l’on parle peu pour n’en penser pas moins.
Ces sensations éparses ne composent pas un esprit patriotique. Mieux: un sentiment d’appartenance à une légende vraie. Les Russes l’appellent le narodnost, terme trop riche d’acceptions pour être traduisible. Il a pour eux des flaveurs de chou blanc, de sarrasin, de baies d’églantier. Il sent la neige et la suie de cheminée, la crotte de rat des greniers. Le fond sonore est assuré par le hurlement contralto du loup de l’Ienisseï. Dans notre Jorat, les glapissements du renard du Riau-Graubon lui répondent. Une gémellité entre les âmes russe et vaudoise? Léman en scintille d’orgueil comme une iconostase.
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