26.02.2010
Premiers crocus, le parc Bourget et Erik Satie

Les gens sont impatients… Il leur suffit de quelques embellies trouant la grisaille de février, d’une variation inhabituelle des baromètres, pour qu’ils sentent venir le printemps. Ils miment le devin de l’Antiquité grecque en léchant leur index pour le pointer vers le ciel. Plus précisément vers Αἴολος / Aiolos, soit le dieu Eole, le météorologue du gotha de l’Olympe. Après quoi, ils vont dans les brasseries traditionnelles pour commander de la dent-de-lion (le pissenlit de la dame qui en souffle à tous vents des akènes sur la couverture du Larousse), et ils vous jurent que dans les jardins du château de Villarzel et sur les buttes d’Epalinges ils ont vu éclore déjà les perce-neige!
Bientôt, des crocus blancs ou mauves s'allumeraient un peu partout dans l'herbette des villes. Et entre Chavannes-le-Chêne et le vallon des Vaux les premières pâquerettes de Pâques,… Faut-il se réjouir de cette précocité, où y constater un détraquement du cycle des saisons qui aurait tracassé les naturalistes d'autrefois: Rousseau le Révolutionnaire y aurait dénoncé une injuste révolution, et le doux docteur Bourget, qui a laissé son nom au parc de randonnées dominicales près de Vidy, en aurait mangé son chapeau. (Plus son faux-col blanc Belle Epoque, son monocle; voire ses pinces et ciseaux d'herboriste.)
Né en 1856, Louis Bourget a été professeur à l'Université de Lausanne de 1870 à 1891, et ses recherches sur le système digestif l'ont rendu aussi célèbre en Europe que ses confrères de la même fin de siècle: le chirurgien César Roux et l'ophtalmologue Marc Dufour. Justement, le Dr Bourget ne s'intéressait pas qu'à la flore et qu'à la faune intestinale de l'homme. Mais davantage à celles qui fleurissent, pépient et zinzinulent sur les berges des rivières vaudoises. En désordre: la Chamberonne, la Mèbre, la Venoge, le Boiron, le Flon…
La première qu'il a explorée fut la Louve, à Lausanne. Il avait huit ans: «Ce grand fleuve de mon enfance, narre-t-il dans Beaux dimanches (Editions Payot, 1909), a presque disparu sous une voûte qui le capte à la sortie du Bois-Mermet, pour le conduire, par le sous-sol de la ville, jusqu'au lac. Vers 1865, il descendait, profondément encaissé, dans le vallon de la Borde, et de cascade en cascade, arrivait jusqu'à la place de la Riponne, en passant sous la Route-Neuve.» Ce paysage rustique, en plein cœur de la capitale vaudoise, était pour ce futur grand praticien et quelques autres garnements, un territoire de chasse inespéré. Leur gibier se composait d'alevins vulnérables et de libellules, de papillons et surtout de couleuvres à collier que leur achetaient, cinquante centimes la pièce, les pharmaciens de la rue Haldimand, ou de Saint-Pierre - afin d'en extraire du sirop de serpent, un remède souverain qui guérit tout.
Dans la spacieuse promenade qui porte aujourd'hui le nom du docteur Bourget, au bord du Léman, il est recommandé, par endroits, de garder les chiens en laisse. Or quoi de plus attristant qu'un chien attaché? Il a les sourcils aigus et l'œil contrit d'un secrétaire de banque au restaurant, à l'instant où sonne le misérable téléphone de poche. Son patron l'appelle. Il devra abandonner dare-dare et sa nouvelle fiancée et l'entrecôte aux morilles.
J'ai connu, en mes écoles, une autre silhouette d'adulte ressemblant à un chien martyr. Monsieur Gabuz, surnommé «le Gabuchon», qui surveillait nos ébats aux récréations de Montchoisi, et se faisait rouer de coups par sa femme. Il évoquait l'épagneul breton.
Ce qui me frappe en premier lieu chez le chien, c'est sa fidélité incroyable, sa foi inextinguible en l'homme. Les écrivains du monde les plus sagaces en ont été presque choqués, ou ils en ont tiré des mots d'esprit: «Pour son chien, tout homme est Napoléon, d'où la grande popularité des chiens» (Aldous Huxley). «Aux qualités qu'on exige d'un chien, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui soient dignes d'êtres adoptés?» (Beaumarchais).
Le plus énigmatique des musiciens français contemporains du Dr Bourget, fut assurément Erik Satie. Sa relation aux chiens paraît troublante, mais qu'importe. En voici une mouture: par un petit matin bruineux, Satie croise une voisine de palier promenant des bassets qu'il avait déjà rencontrés, et même caressés en se penchant beaucoup. «Ils marchent bien bas aujourd'hui, c'est probablement un signe qu'il va pleuvoir, Madame…»
Satie, rappelons-le, fut un des polémistes les plus saugrenus de la musique française entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Il attaqua Claude Debussy, et, en contrepartie Debussy le défendit bec et ongles. Bec, ongles, touches de piano et direction d'ensembles symphoniques. Le suprême Claude-Achille alla jusqu'à transcrire pour orchestre les Morceaux en forme de poire de Satie, son inoffensif pourfendeur. En résulte une puissante splendeur instrumentale, que pas mal de mélomanes détestent, à tort: des variétés de couleurs répondent avec précision, et avec percussions, harpes et violons, à des compositions inventées la nuit, par un homme seul et barbichu, qui avait plus de goût pour le piano. Par un pauvre hère qui collectionnait maladivement les parapluies, les pots de confiture, et d’autres bizarreries.
Ses délicates et drolatiques Gymnopédies sont aujourd’hui si populaires, si universelles, qu’elles retentissent de millions de téléphones portables - du port normand d’Honfleur, sa ville natale, jusqu’à celui de Valparaíso ou de Vladivostock.
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24.02.2010
Michèle Durand-Vallade, de l’opéra à la radio

Elle rêva d’être chirurgienne: «Quoi de plus fascinant qu’un corps humain ouvert?» Elle a failli devenir sur les scènes lyriques un soprano de haute volée. Or ces deux éminentes professions réclament une discipline de fer, de nonne comme elle dit, et Michèle Durand-Vallade n'aime pas les sacerdoces. Avec ses variations de caractère, son plaisir de partager un verre de vin avec des amis et sa clope – pratique devenue crime contre l’humanité -, cette intellectuelle native de Bretagne est une épicurienne dont les péchés mignons ne sont plus en phase avec les courants de la «pensée unique» moderne. La modernité est pourtant son affaire. Elle le prouve, depuis cinq ans qu’elle anime l’émission de radio Devine qui vient dîner, que les auditeurs de la Première sont de plus en plus à apprécier: à partir de 20 heures, elle convie à la conversation libre une personnalité de la scène romande accompagnée d’un être cher. De sa voix souple et chaude, elle donne le la au trio, laisse les autres s’épancher mais surveille les dérives. On y rit à bâtons rompus plus qu’on y pérore, et l’humour charmeur de cette interlocutrice aux prunelles de saphir désamorce toute empoignade. Même si elle ne partage pas forcément l’opinion de ses invités et le fait clairement entendre.
Ce sont des gens d’activités diverses. Des musiciens, des écrivains, des bijoutiers, des notables de la basoche, des médecins, des entrepreneurs. «Parfois des riens, des méconnus qui m’intéressent pour avoir fait de leur vie quelque chose de passionnant. Et en Suisse, on en trouve souvent.» Il lui arrive donc d’apprécier ce pays, même si elle a inscrit son fils Baptiste dans une école religieuse de Thonon-les-Bains: le catéchisme n’y est plus obligatoire et l’enseignement est moins désastreux que dans le canton de Vaud!
Quand elle débarque à Lausanne en 1986, Michèle Durand- Vallade a 29 ans, une expérience de chanteuse lyrique à laquelle elle a dû peu à peu renoncer, mais qui lui a fait tant aimer Massenet et Puccini. Elle n’a jamais encore mis les pieds en Suisse. Elle vient d’être embauchée par Couleur 3, une chaîne qui quatre ans auparavant avait révolutionné l’expression radiophonique et où œuvrent d’autres ressortissants français, dont son bouillant directeur Jean-François Acker, de Colmar. «Il était hargneux, mais il m’a beaucoup appris, même si je m’étais déjà rompue au métier en participant au lancement de radios libres dans le Midi de la France.»
Un Midi qui a beaucoup émaillé de latinisme le tempérament breton de Michelle Durand-Vallade: souvenirs des criques limpides de Carqueiranne, fragrances de craies et de taille-crayon de son école enfantine à Hyères. S’y superposent aussi des impressions d’un séjour au Maroc avec ses parents, qui l’y recouvraient de tissu mouillé pour qu’elle ne déshydrate pas dans la chaleur des nuits. Mais son Morbihan natal la rend plus nostalgique encore. C’est le pays de sa mère, une fille de paysans sagace, dont elle a hérité une certaine sagesse terrienne. Alors que de son père, un militaire parisien, descendant du compositeur François Boïeldieu, elle tiendrait sa propension à des sautes d’humeur. «Il a des excuses. Pilote de guerre à moins de vingt ans, il dut survoler Dien Bien Phu. Et dans le sérail aristomachin de sa famille, il y avait des dames de la haute insupportables.»
D’aucunes ont certainement inspiré le personnage snobissime de Marie-Bénédicte quand, de loin en loin, Michèle Durand-Vallade intervient le dimanche matin dans l’émission La Soupe, en lançant à la cantonade: «Bonjour les pauvres!» Mais il n’y pas que le beau linge et la jet-set qui l’exaspèrent. Elle qui fut un temps de gauche à Paris («par amour pour un mec, pas pour Trotski») déplore que la «pensée unique» contamine désormais même les gauchisants.
Regrette-t-elle son métier de soprano? «Je ne vais plus jamais à l’opéra. Car je me précipiterais sur scène pour virer la cantatrice et lui montrer comment chanter. Mais bon, ma voix a changé. Depuis peu, j’apprends à jouer de cornemuse. Ça me fait pleurer, ça me rappelle la Bretagne.»
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BIO
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1957
Naissance à Lorient, d’une mère institutrice, d’un père militaire. Séjour familial au Maroc puis dans le Midi de la France. Ecoles à Hyères, études de médecine à Nice. Puis de piano et de chant au Conservatoire d’Aix-en-Provence.
1982
A côté de l’art lyrique, qu’elle pratique en pro durant 15 ans, elle participe à la création des radios libres de Nice-Matin et Var-Matin.
1984
A Paris, elle lance avec des amis une agence de communication. Milite un temps à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Chargée de mission au Sénat français.
1986.
Débarque à Lausanne, pour travailler un an à Couleur 3 avant d’aller à Espace 2.
1995
Naissance de son fils Baptiste.
2004
Crée sur la Première l’émission Devine qui vient dîner.
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23.02.2010
L’Otello de Rossini a inspiré Balzac

A chaque fois que je découvre une de ses œuvres méconnues ou oubliées, j’éprouve pour le maestro de Pesaro une admiration euphorique, pétillante, tant son contrepoint à virevoltes est gracieux et ses mélodies joviales. Même dans les instants où l’opéra invite aux larmes. A la cantilène langoureuse.
Je pense à celle de sa Desdémone shakespearienne à lui, l’héroïne principale de l’Otello que Gioacchino Rossini composa en 1816, septante et un avant l’Otello de Giuseppe Verdi, et qui est cette semaine joué en la salle Métropole de Lausanne jusqu’à dimanche*.
Inspirée de Shakespeare, cette très napolitaine romance des jalousies de l’Acte III (Assisa al piè d’un salice, «assise sous un saule…») fait une singulière irruption dans la grande littérature française en 1821, l’année de la création de l’œuvre à Paris. Honoré de Balzac se trouve dans la salle. L’écrivain est tant engoué par le lyrisme rossinien qu’il fera chanter ce passage-là huit ans plus tard à sa Julie de Listomère, dans La femme de trente ans (1829).
Rappel à ceux qui ont lu ce roman: conviée à chanter en public lors d’un raout organisé par la maîtresse de son époux, le marquis d’Aiglemont dont elle voudrait reconquérir le cœur, c’est cet air-là que choisit la marquise Julie; tout en lançant des œillades à un soupirant, un certain Arthur Greenville…
Mais laissons l’auteur de la Comédie humaine détailler lui-même sa transposition romanesque:
« Lorsqu’elle se leva pour aller au piano chanter la romance de Desdémone, les hommes accoururent de tous les salons, pour entendre cette célèbre voix, muette depuis si longtemps, et il se fit un profond silence. La marquise éprouva de vives émotions en voyant les têtes pressées aux portes et tous les regards attachés sur elle. Elle chercha son mari, lui lança une œillade pleine de coquetterie, et vit avec plaisir qu’en ce moment son amour-propre était extraordinairement flatté. Heureuse de ce triomphe, elle ravit l’assemblée dans la première partie d’al piu (sic) salice. Jamais ni la Malibran ni la Pasta n’avaient fait entendre des chants si parfaits de sentiments et d’intonation ; mais, au moment de la reprise, elle regarda dans les groupes, et aperçut Arthur dont le regard fixe ne la quittait pas . Elle tressaillit vivement, et sa voix s’altéra.»
NB : Salle Métropole, Lausanne. Encore les 24, 26 et 28 février 2010. Otello, tragédie lyrique en 3 actes. Livret de Francesco Maria Berio. Coproduction Opéra de Lausanne avec le Rossini Opera Festival de Pesaro et la Deutsche Oper Berlin. Direction musicale Corrado Rovaris - mise en scène Giancarlo del Monaco
Orchestre de Chambre de Lausanne - Choeur de l'Opéra de Lausanne. Avec: John Osborn, Olga Peretyatko, Maxim Mironov, Riccardo Zanellato, Shi Yijie, Isabelle Henriquez.
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20.02.2010
A l’origine du Heimatschutz, une poétesse
1905. Le 17 mars de cette année-là, un siècle avant la seconde croisade de Franz Weber contre la spéculation immobilière qui «veut faire de Montreux un Monte-Carlo en plus moche», un long billet virulent parut dans La Gazette de Lausanne qui préfigurait son combat. Le brûlot portait la signature parfumée au jasmin d’une prêtresse des arts et des lettres aux yeux ombragés de cils noirs: Marguerite Burnat-Provins (1872-1952) une trentenaire d’origine française, un chouia hallucinée et polémiste redoutable. Sous le titre de «Cancers», les tumeurs que sa chronique déplorait n’étaient pas médicales mais environnementales, comme on dit aujourd’hui.
Etablie depuis peu à La Tour de Peilz avec son époux veveysan Adolphe Burnat, restaurateur de châteaux (celui de Chillon notamment), cette native d’Arras est peintre aquarelliste, décoratrice, et poétesse, publiant des livres sensuels sur le blason du corps masculin. Elle a la nostalgie du Valais que lui avait fait découvrir le peintre Ernest Biéler. Depuis, elle ressent pour les paysages naturels une exaltation sourcilleuse, exprimée par sa plume et son pinceau. Mais le champ de sa vénération s’élargit aux héritages architecturaux et urbanistiques. Particulièrement au patrimoine bâti de la Riviera vaudoise, que commence à mutiler une prolifération d’hôtels démesurés, cacophoniques, et aux aménagements qui atrophient les berges lémaniques.
Tels sont, en vrac, les thèmes de sa diatribe dans la Gazette, un titre lausannois prestigieux lu alors avec plus d’attention au-delà de la Sarine qu’en deçà. Car la constitution d’une «Ligue pour la beauté» (celle des paysages) que Marguerite Burnat-Provins y préconise sera prise en considération jusqu’à Bâle. Trois mois après, le 1er juillet 1905, une organisation est fondée à Berne, appelée Schweizerische Vereinigung für Heimatschutz – en français Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque – qui plus tard deviendra le Heimatschutz tout court, alias Patrimoine suisse. Notre évanescente Artésienne est invitée à à siéger en égérie au premier comité central. Elle y excelle, puis brusquement s’en lasse; pour des raisons personnelles, liées à sa santé, mais aussi parce que son projet a été récupéré par des Alémaniques. Il faudra attendre le 27 janvier 1910, il y a donc cent ans, pour qu’une section vaudoise de Patrimoine suisse voie le jour.
Rebaptisée Société d’art publique, cette centenaire compte aujourd’hui un millier de membres qui se retrouvent de loin en loin dans le domaine de La Goges à La Tour de Peilz, dans celui de La Coudre à Bonvillard ou dans la ferme des Mollards-des-Auberts au Brassus, trois propriétés de maître reçues en héritage. Active sur divers plans, elle a notamment contribué en 1986 au sauvetage du château d’Ollon, suivi au kilomètre près les grands chantiers autoroutiers et ferroviaires susceptibles de défigurer les paysages. Elle veille autant à reconstruction des murets d’alpage qu’à la protection d’aménagements plus ou moins anciens. Ainsi, elle s’est battue pour celle du quai Doret à Lutry, s’est opposée à la démolition d’immeubles de l’avenue du Mont-d’Or, à Lausanne, etc. Loin de vouloir entraver les innovations de la construction moderne, elle se dit très attentive à leur beauté. En cela, elle renoue avec cette Ligue pour la Beauté que Marguerite Burnat-Provins appelait de ses vœux.
Le patois: un patrimoine immatériel
Ce centenaire était aussi l’occasion pour l’Espace Arlaud et le Musée d’archéologie et d’histoire, à Lausanne, de présenter Patrimoines en stock, soit les riches collections méconnues de Chillon. Mais il est d’autres richesses patrimoniales qui constituent aussi, comme dit Gilbert Coutaz, le directeur des archives cantonales, «à la fois un ancrage au passé et une garantie d’avenir». Celles-ci sont immatérielles, tel le patois vaudois auquel est consacrée une onzième brochure de l’association qu’il anime avec une escorte d’autres amoureux de nos folklores.
RéseauPatrimoines dresse une exhaustive rétrospective des recherches et publications qui ont été réalisées sur le parler rural de vos aïeux. Invité à le comparer à ceux d’outre-Sarine, l’ethnologue zurichois Paul Hugger fait un constat intéressant: «Dans le canton de Vaud, le patois est devenu le parent pauvre des traditions locales. En Suisse alémanique, le dialecte est le support indispensable de toute manifestation folklorique: là-bas, sans dialecte, rien ne se fait.»
Patrimoines en stock, Espace Arlaud, du 20 février au 20 mai 2010.
Association pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud. Case postale 5273 – 1002 Lausanne.
www.reseaupatrimoines.ch
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18.02.2010
Boulimies hivernales et souper vaudois

Les climatologues ont raison de nous alarmer du réchauffement de la planète. Mais voilà trois mois que la météo du Bon Dieu se fait un ignoble plaisir de les contrarier en submergeant Washington d’une neige historique. En gelant les plaines du Vieux-Continent jusqu’à notre Gros-de-Vaud. En sertissant de cristaux de givre les ceps de Tartegnin, les filets de pêche du quartier de Rive à Nyon. Que sais-je? la barbiche même du pêcheur de féras.
Retour à notre premier manuel scolaire de français et à trois vers fameux de Charles d’Orléans:
«Le temps a laissé son manteau
De vent de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie.»
Plus que la canicule, les frimas creusent l’appétit – pardonnez-moi cette évidence. Un autre génie poétique, la délicieuse Colette, disait crûment qu’ils «ouvrent l’estomac». Or savez-vous à quelle nourriture aspire l’estomac d’un Vaudois de la Côte qui (une fois n’est pas coutume) crie famine? Pas au tartare de langoustines au caviar d’osciètre de Philippe Chevrier. Il réclame «du solide», du simple, du bourratif, du régressif, du familial. Il rêve d’un souper vaudois traditionnel.
Ça se compose d’un reste du potage de midi, avec du pain, des patates «en robe des champs», un bout de lard et du fromage dur de Gruyère ou de l’Etivaz. Plus rarement d’une pâte molle: tommes combières, brie de la Venoge au poivre. Ce modique festin se solde par une compote de fruits et une barre de chocolat.
On s’y réchauffe les doigts, le museau et l’œsophage en buvant du café au lait que la Grand-Mamé Henriette aux yeux méfiants a versé dans un bol en grès. (Le dimanche soir, quand elle sort du four ses gâteaux aux poires, aux noix et à la cannelle, votre belle-mère se montre pourtant moins rébarbative.) Dès qu’elle vous brûlera la politesse pour aller dormir dans sa soupente, vous déboucherez enfin une bouteille de Satyre rouge, qui a une couleur de sang et de vie.
Le sang de cette même treille ramènera le vôtre à la meilleure des températures. Et les bises de février ressembleront à des brises de mai.
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13.02.2010
Un Veveysan sur les traces de Robinson

1783. A la fin de cette année-là, un Veveysan âgé de trente ans, au visage cuivré par un long séjour aux Antilles, revient au bercail l’esprit chargé d’histoires passionnantes. François Aimé Louis Dumoulin, fils du recteur de l’hôpital et d’une teinturière, n’est pas romancier, mais il adore les romans. A l’instar de nombreux Européens de sa génération, il affirma une précoce préférence pour le récit toujours universel de Daniel Defoe, les Voyages et aventures de Robinson Crusoé, écrit en 1717 et dont la première traduction en français a paru à Amsterdam trois ans après. Mais il se peut qu’il l’ait relu plus tard, et plus attentivement, dans sa version originale anglaise, lorsque, à vingt ans, il alla chercher fortune à Londres, puis dans la colonie britannique de Grenade. «Dès mon enfance, dira-t-il, ce livre et les figures qui étaient attachées fixèrent singulièrement mon attention; je leur dois le goût de la lecture, du dessin et de l’étude de la nature (…) et le désir de voyager».
Si à trente ans, Dumoulin ne se sent aucun talent d’écrivain, il a su développer au fil de ses propres errances les rudiments du dessin technique qu’on lui avait inculqués dans sa jeunesse, alors qu’il se destinait à une carrière commerciale. De ses malles, qui sentent encore le soleil, la vanille et le frangipanier, il extrait d’innombrables scènes de batailles navales, entre la marine de Georges III d’Angleterre et celle de Louis XVI. Il les avait crayonnées sur le vif, en témoin direct, curieux aussi des mouvements de l’océan dans la clarté spectrale des orages d’outremer. Dans son petit atelier de Vevey, il les recrée à la gouache, à l’aquarelle et à l’huile. De grands tableaux, de facture grandiloquente et naïve, conservés aujourd’hui au Musée historique de la ville. Après une formation d’autodidacte à Paris, où il suit des cours d’anatomie et copie les grands maîtres du Louvre, il revient chez lui pour ouvrir une classe de dessin technique.
Au cap du XIXe siècle, Dumoulin s’initie à la taille-douce et c’est vers 1810 qu’il réalise un petit chef-d’œuvre qui vient de reparaître en fac-similé dans la délicieuse collection des Introuvables de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne: une suite ininterrompue de 150 gravures à l’eau-forte et retouchées au burin, dûment légendées comme les premières bandes dessinées. Elle narre les principaux épisodes de la fantastique épopée de Robinson Crusoé, le héros retrouvé de son enfance*. L’ouvrage fut publié par l’imprimerie Loetscher & Fils, éditrice alors du Messager boiteux. Ce ne sont que naufrages en mer, trafic de négriers, descriptions crues de scènes anthropophagiques, exploration de l’île fatale en compagnie de Vendredi, et des rebondissements qui conduisent le lecteur jusqu’en Chine. Des images riches et inspirées; elles aussi visibles au Musée historique de Vevey.
F.A.L. Dumoulin, Collection de cent cinquante gravures représentant et formant une suite des Voyages et aventures surprenantes de Robinson Crusoé. Les Introuvables, BCU, 2009.
L’odyssée picaresque de Monsieur Dumoulin
Dans l’unique portrait qu’on lui connaisse, F.A.L. Louis Dumoulin s’est peint lui-même dans son atelier de Vevey. L’huile sur toile est datée de 1832. Il a 79 ans, un port de tête militaire et fume du tabac des îles en compagnie d’une chatte tricolore.
Sa personnalité et son destin avaient même frappé Paul Morand, quand l’auteur de L’homme pressé vivait en demi-exil au château de l’Aile*. Et il est vrai que cet aventurier vaudois, devenu commerçant et dessinateur au service des Anglais, puis planteur et enfin artiste autodidacte, eut une existence presque aussi rocambolesque que celle de son Robinson révéré.
Tout en se défendant d’avoir une patte d’écrivain, Dumoulin en trousse assez joliment le récit dans une préface à son livre illustré: il a assisté aux guerres de l’Indépendance étasunienne, à mille tempêtes désastreuses et à des incendies. Lors de la prise de Grenade, il s’improvise soldat pour la défendre et se fit bravement blesser. Il a rencontré des esclaves noirs et ceux qui les exploitaient. Il eut aussi l’occasion de visiter Trinidad et Tobago.
Sans oublier les bouches de l’Orénoque, où l’aventurier de Defoe fit naufrage…
Paul Morand: Monsieur Dumoulin à l'isle de la Grenade: description vraie et pittoresque d'un voyage fait par un citoyen de Vevey, planteur et peintre amateur, entre les années 1773 et 1782, Paudex (Suisse): Éd. de Fontainemore, 1976
Françoise Bonnet Borel: Dumoulin, peintre veveysan, dans Vibiscum, 2, 1991. (Ouvrage moins littéraire, plus minutieux.)
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11.02.2010
Quand notre cathédrale s’appelait Notre-Dame

Au Moyen Age, l’harmonie architecturale des cathédrales était moins apparente qu’aujourd’hui, car leurs flancs étaient camouflés par des maisons à colombages coiffées de chaume. Le plus bel édifice gothique de Suisse ne faisait pas exception: un agglomérat d’édicules profanes semblait greffé à sa noble taille en molasse comme le lichen des chênes, ou des nids de guêpes en guirlande. Au début du XIIIe siècle, les alentours du beffroi de Notre-Dame de Lausanne - 50 ans avant sa consécration par le pape Grégoire X - bourdonnaient d’activités populaires et commerçantes. Avec l’autorisation du Chapitre, des échoppes d’artisans aguichaient à l’envi les chalands les plus riches. La mercière Clarmunda leur vendait du drap de Flandres, des brocarts d’Italie. Le potier de l’actuelle rue Charles-Vuillermet des gubulets (gobelets) en céramique ou des chandeliers en étain. Dans la boutique de l’orfèvre Vullelmus, le marchandage prenait un tour plus distingué: ses rubis en cabochon, ses émeraudes enchatonnées dans des parures et ses croix-reliquaires en or massif provenaient de la cour du suzerain savoyard de Chambéry, ou de l’entourage de Louis IX à Vincennes. A la croisée des venelles, on buvait de l’hydromel chez le tavernier. Pour sceller des lettres de change, on poussait la porte de son voisin, le tabellion, un écrivain public qui avait aussi fonction de notaire.
Or, il n’y avait pas que des rupins qui souillaient les bords de leur houppelande sur le pavé boueux de la Cité. Des va-nu-pieds venus des autres collines y pataugeaient pour mendier, admirer le Christ en gloire du Portail peint de la cathédrale et, invoquer la protection de Notre Dame. En ce siècle de catholicisme fervent, toutes les prières allaient encore à la Vierge, et le droit au culte marial était dévolu à tous les citoyens. L’éperon rocheux de son magnifique sanctuaire accueillait tous les riches et tous les pauvres.
Un refuge éternel: neuf siècles plus tôt, leurs ancêtres Lousoniens de Vidy s’y étaient repliés pour fuir les barbares.
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08.02.2010
Emotions tessinoises, dialectes, et création littéraire
Dans un restaurant huppé de la via Orico, des commensaux tessinois m’ont reproché les insuffisances de mon italien, et plus sévèrement ma méconnaissance de leur dialecte:
- Rien à voir avec vos patois vaudois, valaisan, jurassien ou fribourgeois. Chez nous il est encore en usage dans toutes les couches de la population, que ce soit en famille ou au bureau, voire dans l’administration publique. A la radio et à la télévision romandes, vos dialectes sont évoqués de loin en loin comme des exotismes ou des phénomènes sociaux vieillots, un patrimoine en péril. A la RTSI, le nôtre y est parlé, dans certains programmes, telle une langue vivante. C’est notre façon à nous d’affirmer une latinité qui reste helvétique. Vous devriez en prendre de la graine.
Je me suis un peu défendu en leur révélant mon admiration pour Giovanni Orelli (photo d’en haut) , le grand romancier de la Suisse italienne, né en 1928 à Bedretto, dont j’avais tant admiré Le concertino pour grenouilles («Concertino per nane», 1990), traduit par Jeanclaude Berger pour les éditions La Dogana – avec texte italien en regard…
Je savais aussi que l’auteur du fameux Jeu de Monopoly (1977), s’est courageusement engagé dans un combat politico-culturel tessinois, et qu’il recourut au dialecte de son canton pour le transfigurer et lui donner des lettres de noblesse dignes d’une langue à part entière. Tel est le pouvoir extraordinaire des grands écrivains.
Pour rappel, de plus grands encore (je pense à James Joyce, l’Irlandais, à John Cowper Powys le Gallois), s’intéressèrent beaucoup aux expressions vernaculaires de leurs terres natales respectives. Mais ce fut pour les dauber, les ridiculiser la moindre, mais les embellir en les reciselant avec une fantaisie géniale. Cela pour n’en faire que des ornements singuliers parmi d’autres, des appoggiatures comme dit en musique, afin d’enrichir et perpétuer avec plus de saveur leur langue d’écriture préférée: celle de Shakespeare.
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03.02.2010
Le renard du Jorat en hiver

Pour marcher ces jours-ci de Mézières à Bercher, il en faut du courage! On brave la bise noire qui dévale des Alpes bernoises exprès pour brûler nos joues, nous transir les os et se moquer de nos protections vestimentaires dégotées aux soldes. Le polyester du coupe-vent en polaire n’y résiste pas. La laine drue façon loup ou la fausse hermine encore moins. Quant à la pelisse en renard synthétique, elle est si poreuse qu’elle éveille des ricanements dans les bois du Jorat alentour.
Le moqueur est sire Renard en personne; le Reginhart des légendes médiévales. (Et non pas «Maître Goupil», comme ça s’écrit quelquefois. Goupil, du latin vulpes, n’a jamais été un nom propre…)
Celui-là, je parle du renard vaudois roux ordinaire, s’est blotti dans un fourré du Riau-Graubon, un ru en aval du cimetière de Ropraz, où gît depuis octobre Jacques Chessex, son plus proche cousin en littérature. Le fauve préféré du poète ricane car, lui, ne redoute pas les frimas: son pelage devient plus volumineux en hiver et sa queue en écouvillon le suit comme un panache triomphal.
La froidure lui réserve pourtant des misères: il mange moins qu’en ses habitudes. Si la blancheur nivale des clairières lui permet de repérer plus vite les rares chats de ferme qui s’y aventurent, ou les derniers putois et mouffettes qui ont survécu, il tombe plus souvent sur des proies mortes. Sur de tristes trophées de charognard, dont il doit inévitablement s’accommoder - dérogeant malgré lui à ses principes aristocratiques de chasseur de vivants. Je suis sûr que le fier renard a le sentiment de déchoir davantage depuis qu’il s’est «urbanisé», à cause du mitage et du bétonnage de ses belles campagnes dont il a été expulsé, avec renarde et renardeaux. Quelle humiliation pour ces hobereaux en exil d’être condamnés à éventrer des poubelles lausannoises. Et y disputer un reste de subsistance aux corneilles, cousines du corbeau, leur ennemi mortel selon La Fontaine.
L’enjeu n’est même pas un fromage: juste une frange de pizza industrielle que janvier a gelée.
16:51 Publié dans Si j'étais un rossignol... | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

