26/02/2010

Premiers crocus, le parc Bourget et Erik Satie

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Les gens sont impatients… Il leur suffit de quelques embellies trouant la grisaille de février, d’une variation inhabituelle des baromètres, pour qu’ils sentent venir le printemps. Ils miment le devin de l’Antiquité grecque en léchant leur index pour le pointer vers le ciel. Plus précisément vers Αολος / Aiolos, soit le dieu Eole, le météorologue du gotha de l’Olympe. Après quoi, ils vont dans les brasseries traditionnelles pour commander de la dent-de-lion (le pissenlit de la dame qui en souffle à tous vents des akènes sur la couverture du Larousse), et ils vous jurent que dans les jardins du château de Villarzel et sur les buttes d’Epalinges ils ont vu éclore déjà les perce-neige!

Bientôt, des crocus blancs ou mauves s'allumeraient un peu partout dans l'herbette des villes. Et entre Chavannes-le-Chêne et le vallon des Vaux les premières pâquerettes de Pâques,… Faut-il se réjouir de cette précocité, où y constater un détraquement du cycle des saisons qui aurait tracassé les naturalistes d'autrefois: Rousseau le Révolutionnaire y aurait dénoncé une injuste révolution, et le doux docteur Bourget, qui a laissé son nom au parc de randonnées dominicales près de Vidy, en aurait mangé son chapeau. (Plus son faux-col blanc Belle Epoque, son monocle; voire ses pinces et ciseaux d'herboriste.)

Né en 1856, Louis Bourget a été professeur à l'Université de Lausanne de 1870 à 1891, et ses recherches sur le système digestif l'ont rendu aussi célèbre en Europe que ses confrères de la même fin de siècle: le chirurgien César Roux et l'ophtalmologue Marc Dufour. Justement, le Dr Bourget ne s'intéressait pas qu'à la flore et qu'à la faune intestinale de l'homme. Mais davantage à celles qui fleurissent, pépient et zinzinulent sur les berges des rivières vaudoises. En désordre: la Chamberonne, la Mèbre, la Venoge, le Boiron, le Flon…

La première qu'il a explorée fut la Louve, à Lausanne. Il avait huit ans: «Ce grand fleuve de mon enfance, narre-t-il dans Beaux dimanches (Editions Payot, 1909), a presque disparu sous une voûte qui le capte à la sortie du Bois-Mermet, pour le conduire, par le sous-sol de la ville, jusqu'au lac. Vers 1865, il descendait, profondément encaissé, dans le vallon de la Borde, et de cascade en cascade, arrivait jusqu'à la place de la Riponne, en passant sous la Route-Neuve.» Ce paysage rustique, en plein cœur de la capitale vaudoise, était pour ce futur grand praticien et quelques autres garnements, un territoire de chasse inespéré. Leur gibier se composait d'alevins vulnérables et de libellules, de papillons et surtout de couleuvres à collier que leur achetaient, cinquante centimes la pièce, les pharmaciens de la rue Haldimand, ou de Saint-Pierre - afin d'en extraire du sirop de serpent, un remède souverain qui guérit tout.

Dans la spacieuse promenade qui porte aujourd'hui le nom du docteur Bourget, au bord du Léman, il est recommandé, par endroits, de garder les chiens en laisse. Or quoi de plus attristant qu'un chien attaché? Il a les sourcils aigus et l'œil contrit d'un secrétaire de banque au restaurant, à l'instant où sonne le misérable téléphone de poche. Son patron l'appelle. Il devra abandonner dare-dare et sa nouvelle fiancée et l'entrecôte aux morilles.

J'ai connu, en mes écoles, une autre silhouette d'adulte ressemblant à un chien martyr. Monsieur Gabuz, surnommé «le Gabuchon», qui surveillait nos ébats aux récréations de Montchoisi, et se faisait rouer de coups par sa femme. Il évoquait l'épagneul breton.

Ce qui me frappe en premier lieu chez le chien, c'est sa fidélité incroyable, sa foi inextinguible en l'homme. Les écrivains du monde les plus sagaces en ont été presque choqués, ou ils en ont tiré des mots d'esprit: «Pour son chien, tout homme est Napoléon, d'où la grande popularité des chiens» (Aldous Huxley). «Aux qualités qu'on exige d'un chien, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui soient dignes d'êtres adoptés?» (Beaumarchais).

Le plus énigmatique des musiciens français contemporains du Dr Bourget, fut assurément Erik Satie. Sa relation aux chiens paraît troublante, mais qu'importe. En voici une mouture: par un petit matin bruineux, Satie croise une voisine de palier promenant des bassets qu'il avait déjà rencontrés, et même caressés en se penchant beaucoup. «Ils marchent bien bas aujourd'hui, c'est probablement un signe qu'il va pleuvoir, Madame…»

Satie, rappelons-le, fut un des polémistes les plus saugrenus de la musique française entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Il attaqua Claude Debussy, et, en contrepartie Debussy le défendit bec et ongles. Bec, ongles, touches de piano et direction d'ensembles symphoniques. Le suprême Claude-Achille alla jusqu'à transcrire pour orchestre les Morceaux en forme de poire de Satie, son inoffensif pourfendeur. En résulte une puissante splendeur instrumentale, que pas mal de mélomanes détestent, à tort: des variétés de couleurs répondent avec précision, et avec percussions, harpes et violons, à des compositions inventées la nuit, par un homme seul et barbichu, qui avait plus de goût pour le piano. Par un pauvre hère qui collectionnait maladivement les parapluies, les pots de confiture, et d’autres bizarreries.

Ses délicates et drolatiques Gymnopédies sont aujourd’hui si populaires, si universelles, qu’elles retentissent de millions de téléphones portables - du port normand d’Honfleur, sa ville natale, jusqu’à celui de Valparaíso ou de Vladivostock.

 

24/02/2010

Michèle Durand-Vallade, de l’opéra à la radio

 

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Elle rêva d’être chirurgienne: «Quoi de plus fascinant qu’un corps humain ouvert?» Elle a failli devenir sur les scènes lyriques un soprano de haute volée. Or ces deux éminentes professions réclament une discipline de fer, de nonne comme elle dit, et Michèle Durand-Vallade n'aime pas les sacerdoces. Avec ses variations de caractère, son plaisir de partager un verre de vin avec des amis et sa clope – pratique devenue crime contre l’humanité -, cette intellectuelle native de Bretagne est une épicurienne dont les péchés mignons ne sont plus en phase avec les courants de la «pensée unique» moderne. La modernité est pourtant son affaire. Elle le prouve, depuis cinq ans qu’elle anime l’émission de radio Devine qui vient dîner, que les auditeurs de la Première sont de plus en plus à apprécier: à partir de 20 heures, elle convie à la conversation libre une personnalité de la scène romande accompagnée d’un être cher. De sa voix souple et chaude, elle donne le la au trio, laisse les autres s’épancher mais surveille les dérives. On y rit à bâtons rompus plus qu’on y pérore, et l’humour charmeur de cette interlocutrice aux prunelles de saphir désamorce toute empoignade. Même si elle ne partage pas forcément l’opinion de ses invités et le fait clairement entendre.

Ce sont des gens d’activités diverses. Des musiciens, des écrivains, des bijoutiers, des notables de la basoche, des médecins, des entrepreneurs. «Parfois des riens, des méconnus qui m’intéressent pour avoir fait de leur vie quelque chose de passionnant. Et en Suisse, on en trouve souvent.» Il lui arrive donc d’apprécier ce pays, même si elle a inscrit son fils Baptiste dans une école religieuse de Thonon-les-Bains: le catéchisme n’y est plus obligatoire et l’enseignement est moins désastreux que dans le canton de Vaud!

Quand elle débarque à Lausanne en 1986, Michèle Durand- Vallade a 29 ans, une expérience de chanteuse lyrique à laquelle elle a dû peu à peu renoncer, mais qui lui a fait tant aimer Massenet et Puccini. Elle n’a jamais encore mis les pieds en Suisse. Elle vient d’être embauchée par Couleur 3, une chaîne qui quatre ans auparavant avait révolutionné l’expression radiophonique et où œuvrent d’autres ressortissants français, dont son bouillant directeur Jean-François Acker, de Colmar. «Il était hargneux, mais il m’a beaucoup appris, même si je m’étais déjà rompue au métier en participant au lancement de radios libres dans le Midi de la France.»

Un Midi qui a beaucoup émaillé de latinisme le tempérament breton de Michelle Durand-Vallade: souvenirs des criques limpides de Carqueiranne, fragrances de craies et de taille-crayon de son école enfantine à Hyères. S’y superposent aussi des impressions d’un séjour au Maroc avec ses parents, qui l’y recouvraient de tissu mouillé pour qu’elle ne déshydrate pas dans la chaleur des nuits. Mais son Morbihan natal la rend plus nostalgique encore. C’est le pays de sa mère, une fille de paysans sagace, dont elle a hérité une certaine sagesse terrienne. Alors que de son père, un militaire parisien, descendant du compositeur François Boïeldieu, elle tiendrait sa propension à des sautes d’humeur. «Il a des excuses. Pilote de guerre à moins de vingt ans, il dut survoler Dien Bien Phu. Et dans le sérail aristomachin de sa famille, il y avait des dames de la haute insupportables.»

D’aucunes ont certainement inspiré le personnage snobissime de Marie-Bénédicte quand, de loin en loin, Michèle Durand-Vallade intervient le dimanche matin dans l’émission La Soupe, en lançant à la cantonade: «Bonjour les pauvres!» Mais il n’y pas que le beau linge et la jet-set qui l’exaspèrent. Elle qui fut un temps de gauche à Paris («par amour pour un mec, pas pour Trotski») déplore que la «pensée unique» contamine désormais même les gauchisants.

Regrette-t-elle son métier de soprano? «Je ne vais plus jamais à l’opéra. Car je me précipiterais sur scène pour virer la cantatrice et lui montrer comment chanter. Mais bon, ma voix a changé. Depuis peu, j’apprends à jouer de cornemuse. Ça me fait pleurer, ça me rappelle la Bretagne.»

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BIO

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1957

Naissance à Lorient, d’une mère institutrice, d’un père militaire. Séjour familial au Maroc puis dans le Midi de la France. Ecoles à Hyères, études de médecine à Nice. Puis de piano et de chant au Conservatoire d’Aix-en-Provence.

1982

A côté de l’art lyrique, qu’elle pratique en pro durant 15 ans, elle participe à la création des radios libres de Nice-Matin et Var-Matin.

1984

A Paris, elle lance avec des amis une agence de communication. Milite un temps à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Chargée de mission au Sénat français.

 

1986.

Débarque à Lausanne, pour travailler un an à Couleur 3 avant d’aller à Espace 2.

1995

Naissance de son fils Baptiste.

2004

Crée sur la Première l’émission Devine qui vient dîner.

 

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23/02/2010

L’Otello de Rossini a inspiré Balzac

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A chaque fois que je découvre une de ses œuvres méconnues ou oubliées, j’éprouve pour le maestro de Pesaro une admiration euphorique, pétillante, tant son contrepoint à virevoltes est gracieux et ses mélodies joviales. Même dans les instants où l’opéra invite aux larmes. A la cantilène langoureuse.

 

Je pense à celle de sa Desdémone shakespearienne à lui, l’héroïne principale de l’Otello que Gioacchino Rossini composa en 1816, septante et un avant l’Otello de Giuseppe Verdi, et qui est cette semaine joué en la salle Métropole de Lausanne jusqu’à dimanche*.

 

Inspirée de Shakespeare, cette très napolitaine romance des jalousies de l’Acte III (Assisa al piè d’un salice, «assise sous un saule…») fait une singulière irruption dans la grande littérature française en 1821, l’année de la création de l’œuvre à Paris. Honoré de Balzac se trouve dans la salle. L’écrivain est tant engoué par le lyrisme rossinien qu’il fera chanter ce passage-là huit ans plus tard à sa Julie de Listomère, dans La femme de trente ans (1829).

Rappel à ceux qui ont lu ce roman: conviée à chanter en public lors d’un raout organisé par la maîtresse de son époux, le marquis d’Aiglemont dont elle voudrait reconquérir le cœur, c’est cet air-là que choisit la marquise Julie; tout en lançant des œillades à un soupirant, un certain Arthur Greenville…

 

Mais laissons l’auteur de la Comédie humaine détailler lui-même sa transposition romanesque:

 

« Lorsqu’elle se leva pour aller au piano chanter la romance de Desdémone, les hommes accoururent de tous les salons, pour entendre cette célèbre voix, muette depuis si longtemps, et il se fit un profond silence. La marquise éprouva de vives émotions en voyant les têtes pressées aux portes et tous les regards attachés sur elle. Elle chercha son mari, lui lança une œillade pleine de coquetterie, et vit avec plaisir qu’en ce moment son amour-propre était extraordinairement flatté. Heureuse de ce triomphe, elle ravit l’assemblée dans la première partie d’al piu (sic) salice. Jamais ni la Malibran ni la Pasta n’avaient fait entendre des chants si parfaits de sentiments et d’intonation ; mais, au moment de la reprise, elle regarda dans les groupes, et aperçut Arthur dont le regard fixe ne la quittait pas . Elle tressaillit vivement, et sa voix s’altéra.»

 

 

 

NB : Salle Métropole, Lausanne. Encore les 24, 26 et 28 février 2010. Otello, tragédie lyrique en 3 actes. Livret de Francesco Maria Berio. Coproduction Opéra de Lausanne avec le Rossini Opera Festival de Pesaro et la Deutsche Oper Berlin. Direction musicale Corrado Rovaris - mise en scène Giancarlo del Monaco
Orchestre de Chambre de Lausanne - Choeur de l'Opéra de Lausanne. Avec: John Osborn, Olga Peretyatko, Maxim Mironov, Riccardo Zanellato, Shi Yijie, Isabelle Henriquez.

 

www.opera-lausanne.ch

 

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