15/03/2010

Sonia Zoran, plaies et instants de grâce

SONIA.jpgQuand sa voix chaude de contralto fuse sur les ondes de la Radio romande, on imaginerait une femme plus mûre. Car en sa nouvelle émission, Dans les bras du figuier*, les mots sonnent juste, parce que plus simples. Les métaphores de Sonia Zoran ne sentent pas le dico des analogies mais le terrain, l’expérience d’une baroudeuse au long cours. Or elle a 45 ans à peine. Elle en montrerait moins, s’il n’y avait ces expressives ridules plissant les commissures des lèvres ou les orées latérales de son regard marron. Abondante chevelure soyeuse sur un corps bien découplé de fille d’athlète. Glamour coquet un zeste deneuvien, menton opiniâtre et pommettes saillantes qui caractérisent la beauté slave.

Si sa mère est Vaudoise, une Boélande de La Tour de Peilz, son père avait un passeport yougoslave lorsqu’il débarqua à Genève dans les années cinquante – un document qu’il perdit dans des circonstances rocambolesques. Ce basketteur émérite de l’équipe de Zagreb, qui ne s’est implanté en Romandie que pour y fonder une famille n’a jamais adopté la posture d’un réfugié politique. Sa fille en est fière: «Il y a soixante ans, elle était au dernier goût en Suisse, surtout s’il on venait de l’Est…» Né en Serbie, de père Slovène et de mère de la côte adriatique, le père de Sonia avait vécu et travaillé en Croatie avant de s’exiler. «Aujourd’hui encore, il apprécie la musique serbe.» Et quand elle-même se rendra en villégiature sur les plages dalmates, ou chez une tante en Macédoine, elle se familiarisera aux brassages ethniques des Balkans sans se douter qu’ils deviendraient un jour explosifs.

«Mon père n’a pas voulu m’enseigner le serbo-croate. Je l’ai appris sur le tas, je le parle comme une vache espagnole, avec l’accent vaudois. Adolescente, les premiers mots de cette langue que je retins furent discothèque, ou flirt. C’était le temps des amours juvéniles, de la drague. Je draguais les mecs slaves car ils étaient plus grands que moi! Mais depuis j’ai appris à dire flingue.»

 

Car à 26 ans, Sonia Zoran est retournée en ex-Yougoslavie, cette fois en journaliste pour le Nouveau Quotidien où elle n’était encore que stagiaire, ayant pressenti que les conflits nationalistes qui se fomentaient là-bas allaient s’aggraver. Dans une poignante préface à Eclats de mémoire (un recueil de témoignages durant la guerre meurtrière des Balkans qui vient de paraître aux Editions de l’Aire*) elle raconte les émotions et les doutes professionnels qu’elle y avait elle-même éprouvés: «J’avais beau écrire, tout ne s’exprimait pas et les mots n’apaisaient rien. Ni sur place, ni en moi. J’avais mal à ces autres moi, là-bas. A mon impuissance en revenant ici, où j’étais mal aussi, me sentant différente, de plus en plus intolérante à l’indifférence ou aux questions sur éventuel tempérament slave et violent.» Entre 1991 et 1995, elle se rend sur le front une vingtaine de fois, côtoyant des belligérants de tous bords, avec une impartialité naturelle que ceux-ci respectent, malgré son patronyme Zoran très de chez eux. «Le nerf de la guerre était religieux. Orthodoxes contre catholiques ou musulmans. Moi, en citoyenne vaudoise, j’ai été élevée dans le protestantisme.»

Dès son retour en Suisse, elle renonce peu à peu à la presse écrite, lassée par l’information neutre et la relation décharnée des événements. «J’avais envie de parler de la beauté des humains, de souvenirs, de parfums, de faire rêver les gens». Puis de leur faire invoquer la saveur d’un sorbet stambouliote sur la Corne d’Or, ou celle du chocolat en barre des colonies de vacances à Praz-de-Fort, dans le val Ferret.

C’est ainsi que, sur les brisées d’un Jean-Louis Millet et d’un Frank Musy, elle troque à trente ans son stylo de griffonneuse de carnets à spirale contre le micro plus aérien de la chronique radiophonique, à la Radio suisse romande. Elle s’y affirmera au fil des ans en narratrice dominicale au timbre cuivré, en intervieweuse sensible et rassurante. «Au vrai, j’y ai appris à me rassurer moi-même: au début, j’avais peur des silences.»

 

www.figuier.rsr.ch

 

Eclats de mémoire, témoignages recueillis par Jean-François Berger, Ed. de l’Aire.

 

 

BIO

 

1965

Naît à Vevey, d’un père yougoslave et sportif. Sa mère est la fille de l’organiste de La Tour-de-Peilz. Ecoles à Lausanne: Bellevaux, Bergières, Gymnase de la Cité.

 

1987

 

Après une licence en sciences-po à l’UNIL, fait un tour d’Asie, suivi d’un séjour en Nouvelle-Calédonie. Le drame des Kanaks lui instille une vocation de journaliste.

 

1991

Après des piges à 24 heures et à L’Hebdo, devient stagiaire au Nouveau Quotidien. Jacques Pilet l’envoie en Yougoslavie. Parallèlement, elle est correspondante du NQ à Zurich.

 

1994

Parution chez Métropolis de Déchirements yougoslaves. Un livre qui recueille ses reportages.

 

1995

Débuts sur la Première. On entendra Sonia Zoran dans Carnets de route, Un dromadaire sur l’épaule, De quoi je me mêle (elle y récolte un prix), Bleu soleil, etc.

 

1996

Epouse Thomas Wüthrich, chef opérateur et réalisateur.

 

 

2010

Lance l’émission Dans les bras du figuier. Les dimanches à 17 h 00. Rediffusion le samedi suivant à 15 h 00.

 

14:01 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Presse désincarnée, articles décharnées. Comme Sonia Zoran, j'en suis encore à regretter le Nouveau Quotidien qui possédait une chair d'abricot. "Le Temps" est sans doute un journal exemplaire. Mais il est trop froid pour moi. Il manque de pulpe, d'histoires des gens. On ne refera sans doute jamais un "Nouveau Quotidien" en Suisse. Expérience unique, goût unique. Un journal qui est bien né puis bien mort sur un coucher de soleil du côté de Lisbonne. Merci à Sonia que j'écoute souvent dans sa nouvelle émission si sympathique et pêchue. Comme j'aime le journalisme de proximité avec les gens.

Écrit par : pachakmac | 15/03/2010

Quelle sensibilité sans sensiblerie, quelle profondeur sans pédantisme, quelles émissions formidables pour la fin du dimanche après-midi. Merci Sonia.

Écrit par : broutard | 15/03/2010

Moi,aussi, j aime entendre Sonia Zoran dans les belles émissions quelles fait.Sa voix très agréable,et humaine.

Écrit par : Rochat Georgette | 17/03/2010

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