28/03/2010

Yverdon, et son Petit Charlemagne

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1260. Cette année-là, l’art gothique est à son apogée en Europe. La cathédrale de Lausanne, qui sera consacrée dans trois lustres, en est un échantillon rayonnant. Des blocs de la même molasse dont elle est faite sont charriés par tombereaux en direction d’Yverdon: un bourg modeste, que le prince Pierre de Savoie vient d’acquérir et qu’il envisage de fortifier pour des raisons tactiques. Il lui faut un verrou septentrional. En y faisant édifier non pas une demeure seigneuriale, mais un château carré relié aux remparts, avec tours rondes, fossés et pont-levis, une «forteresse de plaine», il consolidera au nord le système défensif de ses terres. Celles-ci, il les a rassemblées sans verser du sang, mais en les rachetant à des barons locaux fauchés. En les négociant habilement, et en s’imposant d’abord en arbitre, en médiateur débonnaire, en créancier, puis en propriétaire et bientôt en maître. D’où lui vient son or, qui semble inépuisable? De sa puissante famille chambérienne, qui détient un monopole sur les péages des cols alpins. Mais aussi de la cour du roi Henri III d’Angleterre, son neveu par alliance, dont il est devenu un conseiller apprécié et choyé. Durant son séjour londonien, il envoie ses instructions à ses ministres: en suzerain visionnaire, celui qu’on appellera le Petit Charlemagne sait déléguer ses pouvoirs.

En Suisse, son fief s’étend du Léman au lac de Neuchâtel, et du Jura à Villeneuve, un port rhodanien et lacustre fondé par son père Thomas de Savoie, qui avait fait agrandir en 1213 le fortin de Chillon. Il lui a succédé vingt ans après pour embellir ce château et en acquérir très vite d’autres, dont ceux stratégiques de Moudon et de Romont. En édifiant une quatrième place forte à Yverdon, il veut intimider d’éventuels envahisseurs alémaniques. Or même Berne, menacée par les seigneurs de Kybourg, a réclamé sa protection en 1255. Il a agrandi la ville et jeté un pont sur l’Aar.

A Yverdon, Pierre II de Savoie dirige lui-même les travaux de fortification à l’embouchure de la Thièle, passage obligé entre le lac et les marais. Il veille au lotissement des terrains entre les trois rues, obtient de l’évêque de Lausanne le droit d’y tenir un marché hebdomadaire. La «ville neuve» passe de 600 à 800 habitants, et à près de 2000 un siècle plus tard.

Né en 1203, Pierre de Savoie est donc déjà un «très vieux seigneur» pour cette époque-là (onze de plus que le roi de France régnant, le futur saint Louis), mais après avoir été voué un temps à la cléricature, il s’était distingué jadis comme un vaillant guerroyeur, chevauchant toujours de l’avant. Il a soixante ans quand la mort de Boniface de Savoie, en 1263, lui permet de ceindre la couronne comtale. En conquérant pacifique, il continuera de collectionner en monnayant ses influences des territoires bien au-delà de la zone lémanique: de Turin à Lyon et de Grenoble à Sion, sans oublier Berne et Morat. Mais de cet archipel morcelé, seule la «Patria Vuaudi», soit le Pays de Vaud, persistera avec une entité forte. Car en prince éclairé et législateur, le Petit Charlemagne l’a cimentée par des structures administratives et sociales durables.

750 ans après l’édification de son château, Yverdon-les-Bains n’a pas oublié son bienfaiteur. Un quartier de la ville porte son nom.

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Deux cents châteaux vaudois vus du ciel

 

Yverdon-les-Bains a commencé à célébrer le 750anniversaire de son château déjà en décembre 2009, par une expo didactique que suivront plusieurs manifestations jusqu’en novembre prochain. Le «carré savoyard» de Pierre II figure en bonne place dans un grand album illustré qui en recense quelque 200 autres. Châteaux en Pays de Vaud, paraît ces jours aux Editions Favre dans la collection Patrimoine vaudois, sous l’égide aussi des Retraites Populaires. Brigitte Pradervand a porté toute son attention à ce bel exemple de «forteresse de plaine» qui avait servi de résidence secondaire et stratégique aux comtes et ducs de Savoie, puis, dès 1536 aux baillis bernois, avant d’abriter, de 1805 à 1825, l’Institut Pestalozzi.

Cette historienne de l’art et des monuments, qui collabore à de nombreux chantiers de restauration, nous sert de guide avisé non seulement dans d’autres châteaux vaudois ouverts à la visite, mais à la périphérie de demeures privées qu’on ne peut qu’admirer du dehors.

L’ouvrage est abondamment enrichi d’images variées: peintures et lithographies et près de 200 photographies anciennes ou actuelles. Dont 45, tantôt aériennes, tantôt prises depuis le sol, ont été fournies par le fameux homme de science et aviateur André Locher.

www.swisscastles.ch/Vaud

 

 

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25/03/2010

Candidats farfelus d’antan, et Ferdinand Lop

LOPPPP.jpgOn se souvient de la campagne présidentielle de Coluche, qui déclarait en octobre 1980:«Avant moi, la France était coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre.» Or s’il est convenu que la candidature de l’illustre humoriste à salopette rayée eut le mérite de soulever des questions graves et importantes, on ne sait plus qu’il avait eu quelques devanciers encore plus fantaisistes. En voici quatre qui eurent aussi leur heure de gloire.

Aux élections d’avril 1902, toute la presse de l’époque de Jaurès s’amusa des tartarinades pince-sans-rire d’un certain Fénelon Hégo, de ses moustaches longues et de ses décorations en fer-blanc.

En février 1920, Jules Dupaquit, dessinateur facétieux et amateur de canulars, remporta des élections municipales bidon à Montmartre, scellant l’indépendance de ce quartier érigé en commune libre, dont il devenait à 61 ans le premier maire. Son programme était alléchant: déclaration de paix en cas de déclaration de guerre; suppression des mois de décembre, janvier et février; interdiction de mourir sur le territoire de Montmartre sous peine de mort!

En 1951, le Parti communiste français bannissait «pour excentricité» le camarade Aguigui Mouna qui se distingua depuis, et jusqu’à la fin des années nonante, comme un fauteur de troubles en marge de tous les partis. Plus sérieusement, il prôna l’usage du vélo («Je suis un cyclodidacte, la vélorution est en marche»), l’abolition des automobiles, la lutte contre le nucléaire. D’aucuns se souviennent encore de son cri de guerre:

-      Hii Aguigui, Aguigui à gogo mais pas gaga, Aguigui Mouna, Aguigui Mouna!


J’en dirai davantage du quatrième, Ferdinand Lop, (mauvaise photo d’en haut) car j’en avais entendu parler à mes vingt ans, en 1974, l’année où il mourut. Et parce que c’est lui qui m’a donné l’idée de cette chronique: en naviguant sur la Toile, je suis tombé sur un site du Pays de Gex, qui m’apprend que cet excentrique aimait aussi la région du Léman. Pur parigot du Quartier latin, il se faisait appeler Maître Lop, et déjà avant l’Occupation, il promenait une silhouette décharnée aux environs des facultés du Ve et VIe, en se prétendant éternel étudiant aux Beaux-arts, et en préconisant des projets politiques qui époustouflèrent les meetings où il faisait intrusion avec son chapeau à la Fernand Reynaud et son falzar étréci aux jambes.

Le Boul’mich était sa zone de harangues préférée. A chaque élection législative ou présidentielle où il se présentait (jusqu’à la succession de Georges Pompidou…), il proposait de prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la Méditerranée. Il annonçait un aménagement de trottoirs roulants pour alléger le métier des péripatéticiennes. Il voulait jeter sur la Seine un pont large de 300 m pour abriter tous les clochards. Et, dans le sillage d’un Alphonse Allais, il avait la ferme intention d’installer Paris à la campagne afin que les Parisiens profitent de l’air pur.

Ce charmant hurluberlu eut des adeptes jusqu’en Sorbonne. De prétendus adversaires aussi. Les premiers s’autosurnommaient les lopettes, les seconds les antilopes. On inaugura pour les grandes réunions une Salle-Lop et une autre, plus modeste, la Salopette, qui était adjacente.

Ferdinand Lop se présenta jusqu’à sa mort à toutes sortes d’élections – à l’Académie française aussi. Et il lui arriva de récolter des voix.

Par le site de France voisine Ferney-Candide*, j’apprends donc que ce zazou situationniste qui se défendait farouchement d’être un fantaisiste, était un habitué de la région lémanique. Plus particulièrement du Pays de Gex. Il y créa un comité lopiste.

Il alla jusqu’à exhorter les bourgeois de Ferney à vendre aux Suisses la statue de Voltaire afin d’enrichir leur trésor public de devises étrangères. Si les Ferneysiens rirent beaucoup, le maire de Divonne refusa d’accueillir le maître Lop:

-      Il y a assez de fous ici…

 

http://www.ferney-candide.fr/15.html

23/03/2010

Le Follaton, espiègle génie des Chablais

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Des alpages du Val-d’Illiez jusqu’aux berges de l’Isère, en passant par Huémoz et Plambuit dans le Chablais vaudois, de mêmes esprits sylvestres et séculaires survivent dans les premières brumes du printemps.  Jadis, ils faisaient peur aux pâtres et aux nautoniers. C’étaient des apparitions humanoïdes aux noms épouvantables: la Sinegougue, la Zenaillette noire, l’Escarfolette aux dents jaunes! Elles avaient des parentes plus célèbres: la couleuvrine Vouivre du Jura et la Chauchevieille aux doigts griffus de la Broye. Et pour cousins, des chimères de sexe masculin, «donc moins redoutables» (la misogynie des conteurs, elle, n’était pas une légende).

Je retiendrai le cas spécial du Follaton. Une créature chafouine et rouée. Ses farces sont incongrues mais jamais vraiment cruelles. Les patoisants de Fully, en Valais, l’appellent le Fouollatzon. Comment le décrire? Personne ne l’a jamais vu. Il ne se manifeste pas par une forme visible, mais en galvanisant l’ambiance des chaumières. Il renverse les jarres à compote de la cuisinière, fait tourner le lait, relève les jupes des filles, emplit de cendres les marmites du repas de midi… A l’écurie, il tresse la queue des chevaux et caille le lait des vaches.

 

Pourtant, le Follaton serait capable de bienveillance. Si on lui réserve- en une coupelle en argent posée sur le perron - des noisettes fraîches et des fruits secs, il participera volontiers aux tâches domestiques; en décrottant miraculeusement les bottes du fermier et le soc de sa charrue. En récurant en un clin d’œil les auges de la porcherie.

Mais il faut être très gentil avec lui, s’amuser de ses facéties les plus désagréables. Au risque de le rendre amer, et nettement plus contrariant: relever un jupon ne lui suffirait plus, par exemple…

Quand il s’introduit dans les foyers, le Follaton est invisible. «On sent seulement que tout devient un peu bizarre ». Mais quand il s’en échappe, on avise une poussière sale tournoyant vers le seuil de l’entrée.

Poussez la porte, et vous verrez s’élever une tornade de paillettes argentées.