17/04/2010

En 1840, une enquête sur le paupérisme

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Cette année-là, le paysagiste français Camille Corot - attaché à nos régions par une mère fribourgeoise – commence à peindre Lausanne, la cathédrale, le château Saint-Maire et les Alpes depuis la campagne de l’Hermitage où il est en résidence. Le tableau montrera une cité en majesté bien proprette dans un écrin d’idylle. Plus en aval, franchie la porte de la Barre, la réalité quotidienne de la capitale vaudoise, qui compte alors quelque 12 000 habitants, est différente: vacarme de poulaillers, relents du lisier des boitons à porcs - même si on les a bannis des villes depuis une récente pandémie de choléra. Le creux du pavé ne dissemble guère de celui d’autres communes: aux paysans de la périphérie, les forains, se mêlent des artisans urbains, des charrons, des lavandières, des rémouleurs, des chiffonniers. Çà et là, des employés de fabrique, notamment des tanneurs.

Ils sont rares, car Vaud vit surtout de son agriculture et rechigne encore à se laisser subvertir par l’aventure industrielle. «Les grosses usines, c’est pas pour nous», entend-t-on même chez des financiers de la rue de Bourg;  ou de Morges, Montreux, Vevey. Sur ses 183 600 habitants (dont 15 000 Suisses d’autres cantons et 4000 étrangers, venus surtout d’outre-Rhin), on ne dénombre que 5000 ouvriers. Enfin, il y a nos nécessiteux. Même s’il n’offre pas comme dans l’East End de Londres un spectacle de désolation, le paupérisme commence à pulluler et coûter cher aux philanthropes qui veulent l’éradiquer, ainsi qu’à la Bourse des pauvres alimentée par les deniers publics. Parmi eux, des ouvriers justement, qui ont perdu un bras, une jambe. Des propriétaires victimes de pertes accidentelles (incendies, maladie du bétail, mildiou des vignes). Des clochards à couperose, des filles «légères» déshéritées, des gavroches jetés à la rue. Et surtout des enfants naturels: leur prolifération est imputée à l’immoralité qui règne dans les cabarets où des hommes s’enivrent jusqu’à dépraver des mères de famille déjà désargentées…

En mai de cette même année 1840, une étude révèle que 19 000 Vaudois sont assistés par les instances bourgeoisiales et par l’Etat. Plus de 10% de la population du canton. Un chapitre consacré à la statistique des «grossesses scandaleuses» déplore le désordre des lois fédérales qui fait affluer dans nos villes des enfants illégitimes qui n’y sont même pas nés. Et c’est là que le bât blesse: aux communes n’incombent que les secours portés à leurs ressortissants – quel que soit leur âge. Aussi cherchent-elles à se débarrasser des pauvres qui n’en sont pas originaires. On les appelle les «passants», on les nourrit la moindre (on reste chrétiens…), puis on les entasse sur des tombereaux qui les ramèneront vers des hameaux où ils n’ont plus de parenté.

Cette radiographie du paupérisme local, qui sera publiée en 1841, résulte d’une vaste enquête lancée sept ans auparavant par le Conseil d’Etat vaudois. Elle est menée par des politiciens, des pasteurs et des notables. (Aucun pauvre ne siège dans l’aréopage puisque, en dépit du suffrage universel adopté en 1830, les assistés sont privés du droit de vote.) Elle répond à une inquiétude générale qui secoue l’Europe bourgeoise entière: faut-il maintenir une charité légale en sus de la charité privée? N’est-elle point une prime à l’oisiveté et à la paresse? En 1829, le Parisien Tanneguy Duchâtel avait forcé le trait: «Le riche qui ne regarde plus la bienfaisance que comme une charge cherche à en alléger le poids. Il devient cruel, avare. Le pauvre, fort des droits que lui attribue la loi, devient farouche, violent, haineux.»

 

 

 

 

Paupérisme, pauvreté, précarité

 

Cette pratique limitant l’assistance aux seuls ressortissants d’une commune sera entérinée par une loi vaudoise de 1888. Les pauvres doivent être «bourgeois» d’une ville, d’un village pour bénéficier d’une allocation publique. Ceux qui n’en sont pas originaires (les «passants»), même s’ils y habitent, n’y ont pas droit, tout comme les indigents étrangers au canton. A la charge de ce dernier n’incombait que des frais de sépulture. Le renvoi des vagabonds dans leur lieu d’origine sera déploré la même année par le Journal des Tribunaux, car il «équivaut dans certains cas et dans certaines communes, à la mort lente par la misère».

Depuis, la législation vaudoise a évolué. Elle s’est humanisée, quand bien même  le taux de paupérisme dans la population du canton est resté à peu près le même qu’il y a 170 ans: en 2007, le seuil des 10 % était dépassé. Mais le terme de paupérisme est tombé en désuétude. On parle de «seuil de pauvreté». Et, pour être plus politiquement correct encore, de «précarité».

 

 

11:39 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

très, très, très bien.
j'aurai dit n'importe quoi.
tout tapé à la main et sens regarder ou presque, je me demandais comment vont ils Papette et Jean-François...
aincore félicitations
je dois relire
L D d'A

Écrit par : le boudin | 17/04/2010

Merci pour cet excellent article.

Écrit par : Richard | 18/04/2010

Et qu'en est-il du Jura ?

Écrit par : Marie-Claire | 20/04/2010

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