22/04/2010

Entre Saint-Roch et Valentin

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Le Pré-du-Marché a beau se situer en plein cœur Lausanne, on y respire un air d' «antichambre urbain». Comme si les riches propriétés patriciennes d'autrefois, que cette rue tortueuse a depuis très longtemps remplacées, y répandaient encore leurs fragrances de tilleuls géants, d'orangeraies, ou les parfums au jasmin, à la violette des élégantes Lausannoises du XVIIIe siècle. Ces fantômes olfactifs de jadis, on les perçoit peut-être encore de jour. Mais la nuit, tout change. L'endroit se métamorphose, comme au cinéma, en marigot à varans et caïmans modernes: ce ne seraient plus que bastons, règlements de comptes entre dealers, vols à la tire, vitrines brisées, puis interventions des gardiens de la paix… On prétend aussi que ces petits amusements ont aussi la cote dans d’autres quartiers…

Pourtant l'aube revient avec ses doigts de rose et sa bonhomie vaudoise gentillette. Ainsi, par les mystères de l'horloge, rue du Pré-du-Marché, on oscille entre une atmosphère familiale à la Granges-Marnand et des scènes nocturnes trash à la Harlem NY.
A l'emplacement de la rue elle-même, il n'y avait, vers 1880, qu'un sentier zigzaguant entre vignes et prés, qu'on rendit plus praticable pour l'accès à la place de Beaulieu. On y humait le commerce du cuir et celui du fer. La rue Saint-Roch, elle, tient son nom d'un bâtiment édifié au début du XVe siècle, hors les murs, à l'usage des pestiférés. Car les grandes épidémies de peste qui décimèrent l'Europe du Moyen Age jusqu'à la Renaissance n'épargnèrent point notre ville. Une chapelle fut construite en 1524 à côté de cet hôpital qui devait cesser son activité cent ans après, et elle fut dédiée à un certain saint Roch, né à Montpellier en 1295, et réconforta les victimes de l'inexorable maladie en France et en Italie, en leur distribuant les biens de ses parents. Il n'a jamais passé par Lausanne, mais sa figure devint universelle en Europe depuis sa canonisation par le pape Urbain VIII. La rue Saint-Roch est donc historiquement et étymologiquement catholique.

De même, rue du Pré-du-Marché, qui la relie au quartier de la Riponne et, auparavant, au carrefour du Valentin, se trouve aussi, au numéro 6, le Cercle catholique de Lausanne, où se donnent régulièrement des conférences sur l'approche du mystère de l'art, sur l'image de la mère du Christ, etc. Or, autant saint Roch, qui a donné son prénom à une rue fut véritablement un canonisé, autant la dénomination du Valentin, touchant à la fois une rue et une importante église de la capitale vaudoise - reconnue depuis peu comme une basilique - n'a absolument rien à voir avec un quelconque saint Valentin, qui serait le patron des amoureux, et surtout de confiseurs qui, à la mi-février, ne savent plus faire des chocolats autrement qu'en forme de cœur. Non, Notre-Dame du Valentin demeure pour les catholiques lausannois un ersatz un peu kitsch de leur Cathédrale, qui se trouve en mains réformées depuis un certain 1er avril 1536.

«Le Valentin» fut au préalable le nom d'un domaine viticole, lié à une propriété dite du Hollard, et dont les parchets luxuriants descendaient jusqu'aux berges de rivière la Louve. L'idée d'acheter les hectares et d'y implanter un lieu de culte papiste s’est imposée plus tard. Achevée en 1835, consacrée la même année par l'évêque de Fribourg, cette église fut honorée cent ans plus tard par une population catholique vaudoise plus nombreuse. 1935 fut aussi l'occasion d'agrandir et d'embellir un tantinet ce bizarre édifice qui nous observe d'une manière inquiétante, avec son œil de cyclope, lorsqu'aujourd'hui on se trouve au sud de la Riponne. Car sa façade est trouée d'un vitrail rond et noir, qui ne ressemble pas du tout à une rosace, même de loin, mais semble vous guetter. Telle la bouche d'un canon.

Sous ce trou noir et menaçant, rayonne pourtant une statue d'une Marie à l'Enfant, sculptée dans la pierre par Francis Baud; et quatre colonnes à l'antique, mais sans grâce, défendent l'entrée et des portes en verre dont la ferronnerie a été offerte par l'artisan espagnol. A l'intérieur de la basilique on admirera selon ses goûts la grande fresque du choeur, peinte par le Toscan Gino Severini (1883-1966, image d’en haut). La Maman de Jésus et Jésus occupent la place centrale. Pour accéder à ce temple de la latinité, il faut gravir avec de bonnes gambettes 46 marches d'un escalier monumental. C'est ce qu'accomplit rituellement mon ami Jeanjean, originaire de la Singine, après s'être sôulé au Comptoir de Beaulieu, à chaque septembre. Il arpente l'escalier pentu avec souffrance, se lave l'âme devant l'autel, puis redescend les marches le cœur allégé.

 

 

Commentaires

Souvent j'ai descendu la Rue du Pré-du-March pour aller à la Messe à la basilique. et, oui, il y avait des relents d'un passé que je ne connaissais pas et que des personnes âgées me racontaient par bribes, en remontant la route. Comme les tilleuls on du être beaux! Des amis étudiants avaient loué un petit deux pièces avec un jardinets de 4 à 9 mètre carrés et on y avait mis du gazon. Mais jamais je n'ai rencontré des jeunes "égarés" sinon une jeune fille "droguée" et dont les gens se préoccupaient. Il y avait une sorte de solidarité discrète entre les habitants du quartier. Jusqu'à l'avenue 27 d'où nous fûmes tous sommés de partir pour rénover ce bâtiment qui me fait horreur aujourd'hui! Là notre solidarité fut écrasée par les intérêts "financiers"!!!! de la boîte. Je crois qu'il y a encore une boutique de cuir en descendant vers Bel-Air...la Rue, la chapelle mortuaire Saint Roch, le Valentin où nous faisions le "caté" à d'adorables enfants de 7 à 8 ans! C'est vrai que cette basilique est laide,les vitraux ternes,les immenses piliers serviraient à jouer à cache cache et les 46 marches de l'escalier interminables! Oui il y avait de habitués qui venaient se reposer au Valentin depuis les escaliers de Saint Laurent! L'un d'eux fut mis à la porte par deux policiers le jour de l'accueil du nouvel évêque (c'était un 8 décembre) à 18h30 du soir durant la messe...et j'ai cru voir le regard de Jésus croiser le mien alors qu'on le trainait dehors. C'est vrai.

Écrit par : cmj | 29/04/2010

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