09/05/2010

Nous sommes des enfants du Rhône

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1920. Cette année-là, paraît une première mouture de Chant de notre Rhône de Charles Ferdinand Ramuz. Le poète vaudois y honore différemment son Léman natal, «miroir de la vie et du ciel»: en prenant plus de hauteur, il l’inscrit dans le bassin entier du fleuve qui le traverse et l’apparente à toutes ses autres régions riveraines. De sa source au glacier de la Furka (image d'en haut) à son delta camarguais et jusqu’à la Méditerranée, le Rhône soude une même famille de communautés. Elles sont disparates mais se ressemblent par leurs parlers, leurs accents, et leurs métiers: «cueilleurs de poissons, récolteurs de grappes, encaveurs de jus».

 

La voie fluviale étant la voie royale pour leurs échanges commerciaux, le métier de batelier y joue un rôle considérable. Une activité traditionnelle que, cinq lustres avant Ramuz, le félibre Frédéric Mistral avait décrite, dans son poème Lou Pouèmo Dou Ròse, «Le poème du Rhône», avec des observations techniques très précises.

Elles demeurent une source de documentation précieuse pour les historiens spécialisés en activités fluviales: jargon et gestuelle quotidienne des mariniers du début du XIXe siècle, techniques de halage, circulation bordélique de barques, barges et esquifs de tout genre. On s’y réfère notamment dans un récent petit livre* où neuf experts «rhodanistes» racontent les temps successifs où «notre Rhône» a été un poumon économique suprarégional. Sa batellerie d’amont était «faite de navires longs, construits sur sole, gouvernés grâce à un aviron de poupe». Celle d’aval contrôlée par des barques, courtes sur quille et variées. Les meuniers riches en chargeaient de leurs grains une barcasse robuste. Les moins riches se contentaient de la pirogue, de la tirade, de la guindelle…

Il y a un siècle, et malgré la concurrence du rail, le Rhône restait un axe commercial majeur entre le cœur de l’Europe et la grande bleue. Tous ses bordiers en profitaient. Nous itou: par le goulet lémanique de Genève, les Vaudois s’approvisionnaient en denrées méridionales, «coloniales», remontées depuis Arles. Et en produits du nord de l’Europe que charriait en sens inverse la Saône jusqu’à sa confluence avec le Rhône, à Lyon. Au Moyen-âge déjà, ils se ravitaillaient par le même réseau d’épices et soieries d’Orient, de laines d’Angleterre, d’agrumes de Provence. En échange, ils exportaient vins, fromages et bois de construction.

La vitalité de ce fleuve est un héritage romain: outre son célèbre franchissement par Hannibal et ses éléphants en 218 avant J.-C., il y eut la conquête, 160 ans plus tard, des Gaules par Jules César qui écrasa la résistance des microcosmes locaux, les gava de cultures gréco-latines, et brassa tout. De ce melting-pot échafaudé par un tyran visionnaire - bien avant les artisans de l’Union européenne – devaient sourdre trois langues françaises, celle d’oïl, celle d’oc et la nôtre, ce franco-provençal, que les patoisants lyonnais, grenoblois, vaudois aussi, appellent l’arpitan. En ce dialecte-là, le Rhône se dit Rôno. Sous le ciel d’Arles, le Ròse. Dans le Haut-Valais,on lui donne le sobriquet de Rotten, qui s’entend aussi dans la saga germanique des Nibelungen, oui, les nains brumeux du Rhin: un fleuve septentrional, mais qui prend sa source lui aussi au massif du Gothard.

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Cap sur le Rhône, histoires de navigation, Ed. Actes Sud, 70 p.

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Un cours impétueux difficile à dompter

 

Le Rhône a mauvais caractère, surtout en amont du Léman: lorsque, en l’an 54, l’empereur romain Claude fit aménager un passage au Grand-Saint-Bernard pour favoriser le transit vers Genava (Genève) et Lugdunum (Lyon), le fleuve était impraticable, en raison des matériaux solides de ses 200 affluents qu’il n’arrivait pas à charrier, ce qui n’a jamais cessé de provoquer des crues. Si celles de 1640, 1740, 1778 et 1846 sont restées dans les annales, à cause des dégâts faits aux cultures, la crue de 1860 transforma toute la plaine en aval de Brigue en un gigantesque lac! Cette calamité enclencha la décision de réaliser une première correction du Rhône entre 1863 et 1894. Une seconde fut effectuée entre 1930 et 1960 et, précautionneuse, la Confédération a annoncé en 2008 une troisième entre Gletsch et Le Bouveret, dont les travaux devraient s’écouler durant une trentaine d’années. La région d’Aigle étant concernée, Vaud participera aux frais (près de 700 millions de francs).

Quant au Léman, son pourtour était protégé des crues depuis 1884 par une régularisation au Pont de la Machine, à Genève. En 1995, il a été remplacé par le barrage du Seujet, dont les vannes contrôlent désormais le débit de l’eau.

19:06 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Le Rhône a aussi eu une importance politique majeure, parce qu'il a séparé la France du Saint-Empire romain germanique, au sud de la Saône, et dans le parler lyonnais, ça s'entend, car on disait côté Empire et côté France. Beaucoup de patoisants savoyards appellent aussi "arpitan" le parler de la région.

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/05/2010

Au sud ou en aval de la Saône, peut-être plutôt.

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/05/2010

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