24/05/2010

Une Juste parmi les Combiers

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1942. En juin de cette année-là, le mois historique où l’Etat français a promulgué ses premières mesures coercitives contre les Juifs, Anne-Marie Piguet débarque à Montluel, au nord-est de Lyon. Cette native du Sentier est une demoiselle de 26 ans, sagace et dynamique, détentrice d’une licence en lettres de l’Université de Lausanne. Mais après un semestre d’études à Vienne, l’année de l’Anschluss, elle a renoncé provisoirement à devenir enseignante pour se mettre au service de la Croix-Rouge suisse. «Persuadée que je vais secourir de pauvres petits Français, c’est l’étonnement, mêlé d’une pointe de déception», écrira-t-elle quarante ans plus tard. Car à Montluel, la jeune déléguée tombe sur une cohue de marmots espagnols ou juifs, «pauvres innocents jetés à la poubelle de l’histoire par la malice du temps.» Sa mission la conduit au château de La Hille, dans le Lauragais, que la CRS a transformé en colonie pour enfants orphelins, ou séparés de leurs parents. Parmi cette centaine de petits affamés (le ravitaillement est difficile), elle dénombre de nombreux israélites. Consciente de l’antisémitisme qui d’Allemagne s’est élargi en France et s’y développe dangereusement, elle redoute le pire. Ses craintes sont vérifiées en novembre 1942, quand les troupes allemandes déferlent dans la zone dite libre: activement secondé par les services français, tous les «individus de la race inférieure» sont traqués. Une tentative de rafle à La Hille, pour déporter des adolescents de 16 à 17 ans, sera miraculeusement déjouée, mais le danger persiste. A chaque alerte on se réfugie dans une cave aux oignons.

Animée depuis longtemps par une compassion pour les souffrances du peuple juif, mais aussi par sa ferveur chrétienne, Anne-Marie Piguet fait feu des quatre fers: devant l’indifférence de ses supérieurs (qui l’en blâmeront, et la dénonceront même auprès de leurs homologues de la Croix-Rouge allemande), elle décide de faire passer clandestinement ses jeunes protégés en Suisse. Elle organise une filière en s’associant, dès juin 1943, avec les sœurs Victoria et Madeleine Cordier – deux résistantes qui ont son courage et, comme elle, sont des filles de la forêt frontalière du Risoux, mais du versant français de la montagne, établies à Chapelle-les-Bois. Deux «passeuses» déjà chevronnées, et au péril de leurs vies. Notre Combière leur apporte un appoint inestimable: fille et petite-fille d’inspecteurs forestiers vaudois, elle connaît par cœur les dédales de leur forêt magique commune, ses troncs de sapin secrets deux fois centenaires, les échancrures abruptes dans la falaise qu’on peut gravir comme des échelles pour accéder à l’adret qui descend vers Le Brassus.

La piste est éprouvante physiquement, haletante dans l’humus noir de la futaie. Elle est risquée car le boche et le collabo peuvent rappliquer. On fabrique de faux papiers d’identité, on camoufle les gosses dans des sacs de pommes de terre, on parvient à apitoyer des douaniers trop zélés. Parfois on perd la mise en voyant des complices se faire arrêter, mais on la retrouve aussi pour le plus grand des soulagements. Bon an mal an, et en deux ans, Anne-Marie Piguet est parvenue à sauver quatorze vies innocentes.

Cette épopée aura été pour elle une palpitante aventure de jeunesse, mais le cœur rebelle et moral en restera blessé. Deux ans de la fin de la guerre, elle épouse Ulrich Im Hof, devient comme lui Bernoise citoyenne de Berthoud. La médaille des Justes, décernée à ceux qui pendant la guerre ont risqué leur vie pour sauver des juifs, lui sera remise en 1991.

 

 

 

Un livre, un documentaire et maintenant un Plans-Fixes

 

A l’instigation des conseillers communaux Jean Tschopp et Martine Fiora-Guttmann, la Municipalité de Lausanne a décidé de produire cette année un Plans-Fixes sur Anne-Marie Im Hof-Piguet. Cela en hommage à son esprit libre qui s’est refusé «à la fatalité et à la compromission pour sauver des vies humaines.» En 1985, elle avait livré aux Editions de La Thièle son témoignage dans un récit circonstancié, sans pathos mais plein de convictions: La Filière, qui inspira deux ans plus tard à notre grande cinéaste Jacqueline Veuve un film documentaire éponyme, fut rééditée en 2001.

A 93 ans, notre héroïne ne se déplace plus qu’en chaise roulante. Mais ses yeux, son sourire et ses mains ont gardé la vitalité de la femme d’action qu’elle a été. Elle sera présente ce mercredi 26 mai, à la Cinémathèque de Montbenon, pour la première projection publique de ses entretiens avec Jacques Poget.

Salle Paderewski, allée Ernest-Ansermet 3, ce mercredi,18h.30.

 

 

 

Commentaires

Merci pour ce portrait d'une femme pleine de ce qu'il y a de plus divin en nous: la compassion active envers les petits et les vulnérables. Au risque de sa vie. Et l'image de cette piste montre la "rage de vivre" qu'il fallait pour marcher dans ce qui ressemble à une broussaille.

Écrit par : cmj | 24/05/2010

C'est plus réaliste de visionner l'endroit sur Google Earth. La barrière rocheuse au sud-est de Chapelle-des-Bois oblige à un grand détour. Une fois au sommet, il faut encore faire un crochet pour rejoindre la frontière au plus court, mais en allongeant le trajet.

Écrit par : Rabbit | 25/05/2010

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