29/05/2010

Le mot "citoyen" n'est pas un adjectif!

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Les gens de médias, auxquels j’ai l’honneur et le bonheur d’être apparenté depuis plus de 30 ans, m’agacent parfois pour leur psittacisme de perroquets sans panache. Notamment quand – dans des articles ou des émissions - ils croient intellectualiser leur vocabulaire en l’émaillant de tournures snobs et idiotes, qui enlaidissent le français. Et qui la compliquent, alors qu’une gageure suprême consiste justement à embellir la plus complexe des langues en la simplifiant.

Mes confrères et consœurs y commettent les plus mauvais cuirs en remplaçant, par exemple, discrimination par «discriminance», différence par «différentité» (sic!). Ou en adjectivisant à tout bout de champ le mot citoyen, qui est un substantif. Qualifier de citoyenne une attitude est un autre barbarisme. En français clair et beau, on parle simplement d’attitude civique.

Et maintenant un solécisme inutilement précieux, qui sévit depuis plus d’un lustre dans les radios francophones, et a tellement essaimé dans la presse écrite (partant, dans les livres), que même le Petit Larousse s’est résigné à l’homologuer comme une «variante possible»: l’usage du verbe débattre.

En français traditionnel - non snob-, il est transitif: «Ils ont débattu la chose entre eux; ils l’ont longuement débattue; débattre un prix», etc.

Mais de nouveaux Vadius et Trissotin (au centre de l’image d’en haut) ont fini par imposer, même aux dictionnaires des familles, leurs caprices infantiles de petits marquis médiatiques:

 

-        Cette violence dans les banlieues dont il nous faudra encore une fois débattre.

 

-        Et si l’on débattait à présent du nouveau look de Madonna, etc.

 

Ces préciosités modernes me donnent quelquefois des boutons. Mais elles assurent l’immortalité de Molière.

 

 

27/05/2010

Ch.-H. Favrod en son miroir argentique du Temps

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Plusieurs livres ont paru sur Charles-Henri Favrod - qui ne cesse d’en écrire lui-même depuis un bon demi-siècle. Dont des livres d’entretiens, mais dans celui de Christophe Fovanna la conversation avec le sphinx de Saint-Prex, qui d’ailleurs le cosigne, est différemment synchronisée. Entre l’octogénaire charismatique qui créa en 1985 notre Musée de l’Elysée et le journaliste indépendant (plus jeune, mais fondateur avec d’autres de l’agence Strates) se noue mieux qu’une connivence: un dialogue sans familiarités. Une dialectique, parfois à intonations platoniciennes, qui assiège d’emblée leur passion commune, le huitième art, auquel Favrod continue de vouer une partie essentielle de ses activités. Au Musée de la photographie de Florence notamment. Les souvenirs du CHF grand reporter au Moyen-Orient, en Afrique noire ou en sa chère Algérie ne sont ici qu’évoqués; ainsi que ses expériences pionnières dans les mondes de l’édition et de l’audiovisuel.

 

Priorité est accordée à sa relation, à la fois fervente et froide, car savante, avec l’image argentique: du Kodak à soufflet de son père, dans le Montreux des années trente, aux techniques numériques d’aujourd’hui, en passant par les plus grands photographes (Cartier-Bresson, Robert Frank, Robert Capa, Elliott Erwitt, et tant de récents) qu’il a rencontrés, édités, exposés. Sans oublier sa prestigieuse collection personnelle, que d’avisés Toscans ont accueillie avec honneur, après que d’autres l’eurent étourdiment boudée…

«L’histoire de la photographie, c’est la photographie de l’histoire», fait-il à un Fovanna ravi, qui maîtrise pleinement la matière dont on parle et s’entend en philosophie. Au fil de chapitres pertinemment illustrés, de propos fins comme l’ambre et d’anecdotes épatantes, son interlocuteur s’épanche librement. Des questions condensées font jaillir des réponses fluviales dont on ne se lasse pas. Face au seigneur des miroitiers, Christophe Fovanna se révèle, lui, un maître fontainier.

 

Comme dans un miroir, entretiens sur la photographie. Infolio poche, 418 p.

 

24/05/2010

Une Juste parmi les Combiers

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1942. En juin de cette année-là, le mois historique où l’Etat français a promulgué ses premières mesures coercitives contre les Juifs, Anne-Marie Piguet débarque à Montluel, au nord-est de Lyon. Cette native du Sentier est une demoiselle de 26 ans, sagace et dynamique, détentrice d’une licence en lettres de l’Université de Lausanne. Mais après un semestre d’études à Vienne, l’année de l’Anschluss, elle a renoncé provisoirement à devenir enseignante pour se mettre au service de la Croix-Rouge suisse. «Persuadée que je vais secourir de pauvres petits Français, c’est l’étonnement, mêlé d’une pointe de déception», écrira-t-elle quarante ans plus tard. Car à Montluel, la jeune déléguée tombe sur une cohue de marmots espagnols ou juifs, «pauvres innocents jetés à la poubelle de l’histoire par la malice du temps.» Sa mission la conduit au château de La Hille, dans le Lauragais, que la CRS a transformé en colonie pour enfants orphelins, ou séparés de leurs parents. Parmi cette centaine de petits affamés (le ravitaillement est difficile), elle dénombre de nombreux israélites. Consciente de l’antisémitisme qui d’Allemagne s’est élargi en France et s’y développe dangereusement, elle redoute le pire. Ses craintes sont vérifiées en novembre 1942, quand les troupes allemandes déferlent dans la zone dite libre: activement secondé par les services français, tous les «individus de la race inférieure» sont traqués. Une tentative de rafle à La Hille, pour déporter des adolescents de 16 à 17 ans, sera miraculeusement déjouée, mais le danger persiste. A chaque alerte on se réfugie dans une cave aux oignons.

Animée depuis longtemps par une compassion pour les souffrances du peuple juif, mais aussi par sa ferveur chrétienne, Anne-Marie Piguet fait feu des quatre fers: devant l’indifférence de ses supérieurs (qui l’en blâmeront, et la dénonceront même auprès de leurs homologues de la Croix-Rouge allemande), elle décide de faire passer clandestinement ses jeunes protégés en Suisse. Elle organise une filière en s’associant, dès juin 1943, avec les sœurs Victoria et Madeleine Cordier – deux résistantes qui ont son courage et, comme elle, sont des filles de la forêt frontalière du Risoux, mais du versant français de la montagne, établies à Chapelle-les-Bois. Deux «passeuses» déjà chevronnées, et au péril de leurs vies. Notre Combière leur apporte un appoint inestimable: fille et petite-fille d’inspecteurs forestiers vaudois, elle connaît par cœur les dédales de leur forêt magique commune, ses troncs de sapin secrets deux fois centenaires, les échancrures abruptes dans la falaise qu’on peut gravir comme des échelles pour accéder à l’adret qui descend vers Le Brassus.

La piste est éprouvante physiquement, haletante dans l’humus noir de la futaie. Elle est risquée car le boche et le collabo peuvent rappliquer. On fabrique de faux papiers d’identité, on camoufle les gosses dans des sacs de pommes de terre, on parvient à apitoyer des douaniers trop zélés. Parfois on perd la mise en voyant des complices se faire arrêter, mais on la retrouve aussi pour le plus grand des soulagements. Bon an mal an, et en deux ans, Anne-Marie Piguet est parvenue à sauver quatorze vies innocentes.

Cette épopée aura été pour elle une palpitante aventure de jeunesse, mais le cœur rebelle et moral en restera blessé. Deux ans de la fin de la guerre, elle épouse Ulrich Im Hof, devient comme lui Bernoise citoyenne de Berthoud. La médaille des Justes, décernée à ceux qui pendant la guerre ont risqué leur vie pour sauver des juifs, lui sera remise en 1991.

 

 

 

Un livre, un documentaire et maintenant un Plans-Fixes

 

A l’instigation des conseillers communaux Jean Tschopp et Martine Fiora-Guttmann, la Municipalité de Lausanne a décidé de produire cette année un Plans-Fixes sur Anne-Marie Im Hof-Piguet. Cela en hommage à son esprit libre qui s’est refusé «à la fatalité et à la compromission pour sauver des vies humaines.» En 1985, elle avait livré aux Editions de La Thièle son témoignage dans un récit circonstancié, sans pathos mais plein de convictions: La Filière, qui inspira deux ans plus tard à notre grande cinéaste Jacqueline Veuve un film documentaire éponyme, fut rééditée en 2001.

A 93 ans, notre héroïne ne se déplace plus qu’en chaise roulante. Mais ses yeux, son sourire et ses mains ont gardé la vitalité de la femme d’action qu’elle a été. Elle sera présente ce mercredi 26 mai, à la Cinémathèque de Montbenon, pour la première projection publique de ses entretiens avec Jacques Poget.

Salle Paderewski, allée Ernest-Ansermet 3, ce mercredi,18h.30.