02/06/2010

Montsevelier et sa sainte vallée

 

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Jusqu’en 1944, une chauve-souris s’étoilait dans les armoiries de ce village qui, à quatre lieues de Delémont, touche au canton de Soleure et compte en gros 500 habitants. D’où leur sobriquet de Tchaivots-Cheuris, devenu caduque - donc plus mystérieux - depuis qu’un blason à pinces écarlates a supplanté le pauvre chiroptère. Dommage, car la chauve-souris est désormais une créature non seulement protégée mais à la mode: si l’Ancien Testament la rangeait parmi les «oiseaux impurs impropres à la consommation», elle reste immangeable mais plus nocive du tout. Des films américains s’évertuent à la rendre sympathique, et les habitants de Valence, en Espagne, sont fiers qu’elle soit restée leur emblème depuis le Moyen Age: ils la hissent en pavois en toute occasion.

 

Mais Montsevelier conserve des atours plus précieux: son écrin bocager, dont le vert jurassien est autrement plus riche d’histoire et d’humanité que le vert trop végétal des Préalpes. Et puis l’émouvant style néo-roman de son église Saint-Georges; les saints polychromes; le silence de plomb du pâturage archéologique de la Chèvre, et j’en oublie.

Depuis les rochers qui surplombent la petite agglomération au nord, on voit s’éployer l’Alsace, le lit rhénan et se dévider tant d’épisodes de la grande Histoire, à laquelle s’enchevêtre une toute petite: celle des gens du coin, toute aussi riche.

 

A l’instar de tous les Jurassiens, ceux de Montsevelier ont été ballottés dans les maelströms incessants du cœur de l’Europe. Ils ont été envahis par les Romains, des Suédois, voir de mythiques descendants du roi Hérode lui-même, le persécuteur de Jésus! Or toute légende fond comme grêlons sur brasier dès qu’on évoque le miracle de l’an 1792: lorsque les troupes de la Révolution parisienne envahirent le Jura et le diocèse de Bâle, Montsevelier fut épargné et officiellement reconnu comme une «République libre», s’administrant elle-même, sous la vigilance de son maire et de son curé. Née d’une complexe négociation entre la France et ses vaincus, cette autonomie fut fragile et relative. Elle amusa d’aucuns qui parlèrent alors de «République au village», mais tout historien local en reparle comme d’un état de grâce. Qui dura quand même cinq ans, jusqu’en 1797…

 

Etre «historien local» à Montsevelier, est un pléonasme. Tout citoyen l’est peu ou prou, qu’il s’appelle Chételat ou Koller - les deux patronymes qui y sont le plus répandus. Il connaît le passé du moindre moellon des maisons du Clos-Lechu ou du chemin de l’Eglise. Quand il vous accueille à sa table, il vous fait apprécier les vins de Sohyières, savourer un kirsch de Chamoille dont il sait les secrets de fabrication qu’il ne vous révélera pas. Ou la damassine de Pleujouse, un noble breuvage réservé aux dieux de l’Olympe jurassique. Il en boit lui-même presque en cachette, comme s’il commettait un délectable sacrilège («ça calme bien, c’est bon pour le cœur, pour le foie, c’est bon pour tout…). Parfois, à l’eau-de-vie il préfère: une prune syrienne bleue, qui désaltère si bien quand on la croque après s’être empâté le gosier par les gâteaux à la crème du val Terbi.

 Ce val Terbi est une boucle orographique longue de 12 kilomètres, reliant le village de Courchapoix à Mervelier. Délimité par des hêtraies et des sapins vieux, on y respire une tiédeur prénatale, celle d’un microclimat si propice à la fructification des cerisiers qu’il fut déclaré miraculeux et rebaptisé la Vallée sainte.

 

Dans ce creuset se trouve aussi le village de Corban, où naquit Henri Schaller (1886-1985), auquel on donnait du Monseigneur, tant ce prêtre journaliste – qui fut un des directeurs les plus conservateurs du Pays de Porrentruy, où il signait de mémorables Francs propos - mettait de la grâce à écouter les gens. Au bistrot, à la table familiale des fermes, et même au bord du ruisseau de Montsevelier, quand les enfants du village y mouillaient leurs vaisseaux en cocotte de papier pour qu’ils cinglent jusqu’à la Scheulte, rejoignent la Birse puis débouchent dans le Rhin, au Birksöpfli, le coin de baignade préféré des Bâlois.

 

Le port de Rotterdam et la mer du Nord ne sont plus très loin…

 

 

 

 

 

Commentaires

Quel beau paysage, dommage que ce soit plus compliqué pour y arriver que de monter dans un avion à destination de la Chine.

Ceci déploré, remarquons qu'un bateau en papier déposé par le jeune Koller dans le ruisseau naviguera certainement un jour sur la Mer du Nord (ils y arrivent tous et c'est même devenu un problème d'encombrement fluvial), mais ne passera pas forcément par Rotterdam. Pour cela il faudrait qu'un fois à l'approche du delta du Rhin, on l'oriente manuellement depuis le Waal (cours principal) sur la Merwede inférieure, puis sur le Noord et enfin la Nouvelle Meuse.

Je suis près à tenter l'expérience avec un coup de pouce de mon fils, si vous savez faire des bateaux en papier qui supporteront la croisière.

Écrit par : Rabbit | 03/06/2010

Je sais faire des bateaux en papier, enfant, j'en ai fait tout une flotte!
Oh! merci, oui, quel magnifique paysage, comme un berceau, cette terre sainte, un terre où l'on aimerait reposer. J'adore le Clos-Lechu, Lechu c'est notre patois qui veut dire Là-haut. Le clos-là-haut! Je faisais aussi des avions en papier,gamine, et avec un peu de volonté, un avion en papier me transporterait jusque sous ces vieux sapins! claire-marie

Écrit par : cmj | 03/06/2010

Un paysage bucolique et mamelonnné s'inclinant familièrement du côté des Vosges peut aussi dissimuler des faits redoutables remontant au Kulturkampf et, plus loin encore, à l'époque du Département du Mont-Terrible.
Si mon arrière-grand-mère, native de Haute-Ajoie, était encore de ce monde, elle aurait de quoi blâmer ce pays de révolutionnaires congénitaux.
Ceci évoqué, Mémé (en esprit seulement) et moi sommes prêts à passer l'éponge et à vous piloter jusqu'en Hollande, si vous êtes en mesure de construire un bateau en papier d'environ 12 mètres sur 3, pour emmener quelques blogueurs familiers en croisière.

Écrit par : Rabbit | 04/06/2010

Impossible de ne pas y mettre mon grain de sel! Ma maman, née en 1888, et sa maman bien avant, avaient fait leur première communion cachée dans un grange à foin à la Caquerelle et le curé était caché dans une armoire dissimulée dans une cheminée. Elle nous racontait ces histoires (terribles) du Kulturkampf, des "Sans-culottes" sûre des faits! Ces "Sans-culottes" dans ma mémoire enfantine, je ne voyais que leur derrière déculotté! Pas beau. Maman était née en France, et vibrait. Que de débats politiques entre papa et maman, ils n'en démordaient pas, mais s'embrassaient à la fin. Pour nous c'était une bonne éducation je crois. Depuis la chambre "lechu" - celle de l'oncle Emile, de notre ferme, je voyais le Mont Terri (par delà Saint Ursanne que nous dominions. Dans mon cahier, je marquais d'un trait où en était le soleil dans sa course, tos les jours à la même heure pour aller m'en vanter à Mr le Régent.
L'esprit révolutionnaire? Tant mieux si c'est congénital c'est que le contexte politique et économique s'y prêtait, je pense! Faire une croisière vers la Hollande, mais oui, sur quelle rivière? Day dreaming is sometimes so healing!

Écrit par : cmj | 04/06/2010

Impossible de ne pas y mettre mon grain de sel! Ma maman, née en 1888, et sa maman bien avant, avaient fait leur première communion cachée dans un grange à foin à la Caquerelle et le curé était caché dans une armoire dissimulée dans une cheminée. Elle nous racontait ces histoires (terribles) du Kulturkampf, des "Sans-culottes" sûre des faits! Ces "Sans-culottes" dans ma mémoire enfantine, je ne voyais que leur derrière déculotté! Pas beau. Maman était née en France, et vibrait. Que de débats politiques entre papa et maman, ils n'en démordaient pas, mais s'embrassaient à la fin. Pour nous c'était une bonne éducation je crois. Depuis la chambre "lechu" - celle de l'oncle Emile, de notre ferme, je voyais le Mont Terri (par delà Saint Ursanne que nous dominions. Dans mon cahier, je marquais d'un trait où en était le soleil dans sa course, tos les jours à la même heure pour aller m'en vanter à Mr le Régent.
L'esprit révolutionnaire? Tant mieux si c'est congénital c'est que le contexte politique et économique s'y prêtait, je pense! Faire une croisière vers la Hollande, mais oui, sur quelle rivière? Day dreaming is sometimes so healing!

Écrit par : cmj | 04/06/2010

Il s'agit de deux époques éloignées d'à peine moins de 100 ans et pourtant assez proches dans les faits.
J'évoquais le grand-père de la vénérable aïeule précitée, engagé en 1792 dans un régiment de l'Ancien-Régime, puis voué à une carrière chaotique dans ceux qui suivirent, pour finir médaillé de l'Empire et de la Restauration. Mais il a trouvé plus prudent de s'installer ensuite en Alsace, après avoir été confirmé dans sa "naturalité" française pour être simplement né à Porrentruy (cherchez la logique, elle existe).
Ou alors ce pauvre évêque Eugène, proche parent de la même, dont la carrière tout aussi chaotique l'a conduit à l'exil à Lugano, où il est encore visible dans une sorte de cage de verre.
Les Vaudois sont tout de même plus placides, non ?

Écrit par : Rabbit | 04/06/2010

oui bien sûr, Eugène Lachat a soutenu notre congrégation de sœurs (Menzingen) lors des turbulences de sa période de fondation (dès 1844 et plus). Combien de fois maman a parlé de ce que vous nommez si bien "la naturalité" française de l'Alsace! Merci, mais revoir l'Histoire de chez nous me dépasse un peu, mais je l'apprécie tant!

Écrit par : cmj | 04/06/2010

"Naturalité" est le terme utilisé dans le décret de 1820, mot qui se rapproche beaucoup de "citoyenneté", en clin d'oeil à Gilbert pour son billet sur "citoyen".

Écrit par : Rabbit | 04/06/2010

Monsieur le Lapin,

Est-il plus "classe" d'être né à Porrentruy que d'être né Ajoulot?... Et, puisque c'est l'heure de l'apéro, un moment à passer dan la joie, je vous propose ceci:

- C'n'ât pe l'tot d'aivoi lo tireboéyon, è fât encoé avoi lai botaye è euvie.

(Attention patois ajoulot dérivé de la langue d'Oil.)

Écrit par : Père Siffleur | 04/06/2010

Je me disais bien que ce n'était pas du wallon liégeois ! Mais pour répondre plus précisément à votre question, l'essentiel n'est pas de naître quelque part mais d'en sortir et mieux, de se sentir partout chez soi. Du moins, là où il y a un parcours de golf...

Écrit par : Rabbit | 04/06/2010

Ah bon!... L'important, serait le golf!
Dès lors, je comprends mieux l'engouement pour la "green" card (qui pourtant n'est pas une carte à trous)!

Et la devise prétendument "Mousquetaires" deviendrait "Golfeuse":

"One in all and hole in one!"

Écrit par : Père Siffleur | 04/06/2010

"You got it !".

Mais la green card chinoise, Padre ! celle après laquelle tout le monde court aujourd'hui. Vous devez pouvoir enfin comprendre la vérité sans que l'on vous coupe la tête. A propos et puisque nous en sommes aux confidences familiales, savez-vous que le cousin d'une autre de mes grand-mères (on en reçoit toujours au moins deux par génération) s'est fait raccourcir à la fin du XIXe siècle dans un certain pays du sud-est asiatique où il était missionnaire ? Mais, botus et mouche cousue: je la veux cette carte !

Écrit par : Rabbit | 04/06/2010

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