04/06/2010

Chants de juin, de Rimbaud à la rainette verte

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Le rut est un état de grâce accordé aux vivants pour les consoler au printemps des tribulations qu’ils endurent le reste de l’an. Mais des savants l’ont réduit à un phénomène biorythmique itératif. Du coup, il en a perdu ses saveurs poivrées de sous-bois, son fumet blond des savanes. Les exultations sexuelles du mois de juin ne sentent plus que le formol des laboratoires. On n’y s’aime plus, on s’accouple.

Aux vérités fades des blouses blanches, on peut préférer les flamboiements de Rimbaud et ce quatrain tiré de son poème «Roman» qui résonne si joliment quand on l’entonne en flânant. Par exemple, sous le soleil de la place Pestalozzi d’Yverdon ou, à la brune, dans les sentiers de la Grande Cariçaie:

 

Nuit de juin! Dix-sept ans! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite, là, comme une petite bête…

 

 

 

A ces alexandrins universels, répond le chœur des batraciens de la roselière, eux aussi en phase de donjuanisme érotomaniaque. S’il est discordant, c’est la faute à la diversité de leurs chants nuptiaux, chacune des sous-espèces usant d’une métrique appropriée: le crapaud accoucheur émet deux ouh-ouh par seconde, alors que les érr-érr  du crapaud calamite crépitent bien au-delà de son terrain de chasse. Ils font enfler sous leur menton un fanon qui évoque le sac gulaire des frégates de l’océan, et leur sert de caisse de résonance. Ils ont lu Voltaire: «Demandez à un crapaud ce qu’est la beauté. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun.»

Enfant, j’habitais au bord d’un méandre de la Vuachère, où les mâles de la rainette verte produisaient un concert de coassements qui pouvait dépasser les 90 décibels et troublait la nuit pulliérane. Excédés, des copropriétaires riverains s’entendirent pour exterminer la gent grenouillère. L’hécatombe ne leur rendit pas leur sommeil: elle déclencha un fléau de type biblique, transformant leur ruisseau en marigot à moustiques.

Commentaires

Le billet jardinicole et horticulturel de l'Onc' Gilbert revu & corrigé par Docteur Ruth. Le canyon de la Vuachère est colonisé par les renards et ceux-là poussent des clameurs abominables de mauvais goût quand ils sont piqués par Eros & ses tiques.

Écrit par : Rabbit | 06/06/2010

Sans parles des renardes... Leurs cousines de Chine ont, je crois, une réputation particulièrement sulfureuse.
En savez-vous davantage, cher neveu Rabbit?

Écrit par : Gilbert | 06/06/2010

Je connais bien celle du 聊齋志異, décrite par Pu Songling, mais je ne suis malheureusement confronté qu'à des tigresses asiatiques au sourire carnassier. Mythes & réalités restent difficiles à intégrer, quelles que soient les distances spatiales ou temporelles. Pour le merveilleux, mieux vaut en rester aux tribulations de Goupil et des Goupilettes dans la jungle urbaine lausannoise. Pour en revenir aux batraciens de la Vuachère, une solution alliant écologie et économie aurait consisté à placer leur destin en mains chinoises, via un recyclage gastronomique & pharmacologique.

Écrit par : Rabbit | 06/06/2010

Pour celui ou celle que les chinoiseries dés(orient)erait, la référence à Pu Songling peut être deletée sans complexe et remplacée par une autre, plus actuelle, de Deng Zhuoxiang: le premier nommé vivait au XVIIe s. de notre ère, alors que le second a signé la victoire de l'équipe de Chine de football contre les Bleus (*) la semaine passée.

(*) pour savoir qui sont les Bleus, suivre cette rubrique régulièrement.

Écrit par : NOTE DU TRADUCTEUR: | 07/06/2010

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