08/06/2010

Il était une fois Edmond Kaiser

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2000. Le 4 mars de cette année-là, à Coimbatore dans l’Etat du Tamil Nadu, s’éteignait un maigre vieillard de 86 ans au cœur de feu. C’est dans cette terre, où il était revenu une fois de plus pour donner assistance aux miséreux, qu’Edmond Kaiser fut inhumé selon ses volontés comme un paria, un «intouchable». Ou comme ces bébés qu’on tue parce qu’ils sont de sexe féminin. Quarante ans plus tôt, à Lausanne, ce Français vaudois d’adoption avait fondé Terre des hommes, un organe d’intervention directe sur le terrain, au secours de l’enfance meurtrie par la faim et l’exploitation.

 

Aujourd’hui, cette mission améliore chaque année le quotidien d’un million de personnes par le monde. En 2010, elle n’est pas seule à célébrer un jubilé: il y a trente ans, le même Edmond Kaiser créa Sentinelles, une organisation plus modeste qui lutte contre les mutilations sexuelles, la prostitution enfantine et la propagation de la gangrène du noma. Elle non plus ne se contente pas de veiller à la défense et aux soins médicaux de ses protégés. Leur rendre une dignité humaine est une priorité, qui fait partie des principes initiaux du fondateur défunt.

 

Dans ses livres, comme dans les éditoriaux de ses revues, ou ses lettres de lecteur adressées à la presse romande, Kaiser exprimait sa compassion pour ses «vulnérables» en termes d’amour christique. Or il ne croyait en Dieu qu’à travers les partitions de Bach et Beethoven, qu’il décryptait à l’aube sur son piano de la rue du Languedoc. «Vous êtes dans mon cœur comme le sang dans mes veines», disait-il aux enfants abandonnés. Il les aurait adoptés tous, tant il restait bouleversé par la mort accidentelle de son fils biologique Jean-Daniel, en 1941. Vingt-trois ans après cette tragédie, il eut la consolation d’accueillir à Lausanne Amadou, un petit Sénégalais, qu’il devait chérir en père assidu.

 

La plume charismatique de cet apôtre moderne restera mémorable aussi par de grandes colères cicéroniennes, concrétisées par des grèves de la faim. Diatribes enflammées contre le renvoi de réfugiés, les exportations d’armes, ou l’indifférence des grands de ce monde envers les boat people vietnamiens à la dérive - dont 300 000 périrent en mer dans les années septante. Au Languedoc, son téléfax crépitait jour et nuit. Au téléphone, il traitait de «salopards» de hauts responsables politiques ou économiques qui manquaient à leurs promesses d’aide financière ou logistique. Peu avant sa mort, il se méfiait autant des nouvelles ONG que des institutions humanitaires internationales. Ces «professionnels de la charité», confia-t-il à Christophe Gallaz*, «ne prennent plus en considération la vie et la mort qu’ils tiennent dans leurs mains, ou plutôt qu’ils détiennent. Ils en sont tellement les maîtres qu’ils ne les perçoivent plus.»

 

En avril 1990, la France lui décerna la Légion d’honneur au grade de chevalier. Kaiser la refusa: «Elle est si étrangère aux souffrances de mes vulnérables!»

 

 

Terre des hommes: www.tdh.ch

 

Sentinelles: www.sentinelles.org

 

Entretiens avec Edmond Kaiser, par Christophe Gallaz. Ed. Favre, 1998.

 

 

 

 

Le passé tumultueux d’un juif guerrier et résistant

 

Quand il fonde Terre des hommes, en 1960, d’autres organismes du même style existent en Suisse, tels Caritas, l’Entraide protestante, ou bien sûr la Croix-Rouge. Elles ne relèvent pas encore d’une industrie administrative et hiérarchisée. Les gens qui s’en occupent sont des âmes pieuses ou des philanthropes. Edmond Kaiser lui, est à 56 ans un libre penseur au passé éprouvé. Depuis qu’il s’est établi à Lausanne en 1948 (qu’il connaît bien en raison d’attaches familiales), il est salarié dans l’entreprise du décorateur André Pache, jusqu’au jour où un cercle d’amis se cotisera pour qu’il s’adonne entièrement à ses œuvres.

Longtemps, on ignorera que cet enfant juif des Batignolles, à Paris, avait étudié en Allemagne en 1933, fut volontaire pour se battre contre elle, s’engagea dès 1943 dans la Résistance française avant d’être condamné à mort par contumace les Allemands pour «activisme et juiverie». Il avait été dénoncé à la Gestapo par son meilleur ami…

Plus enclin à s’exprimer sur le destin tragique des autres que sur ses souvenirs personnels, Edmond Kaiser s’épanche avec noblesse et mesure sur la mort de son fils Jean-Daniel dans Mémorial d’une poupée, une confession parue l’année même de l’accident, et que l’Aire a rééditée en 1985. On y entend la voix plus tendre qu’éplorée d’un homme que tout a arraché aux siens, et qui s’est réinventé une famille universelle peuplée de faméliques.

Ailleurs, il livra cette phrase aux accents de devise: «Etre un homme aujourd’hui, cela signifie se sentir responsable de la souffrance des autres.»

 

18:04 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Merci pour ce très beau billet, Gilbert. Edmond Kaiser était d'une modestie naturelle incroyable...et un poète en plus de toutes ses casquettes de général de l'humanité. A un courrier de ma part, dont j'ai sa réponse perdue dans mon fatras, il me répondit par une très belle lettre alors que son temps était si restreint par ses activités innombrables. C'était en 1994 ou 95. Je n'ai pas oublié son action et je m'étonne que Sentinelle soit devenue une organisation humanitaire si discrète. Manque le combat politique, manque ces personnages charismatiques qui sont capables d'envoyer sur les roses de grands directeurs, de grands politiciens, des gouvernements entiers mal intentionnés ou pas suffisamment mobilisés pour une cause ou une autre. Edmond Kaiser nous manque depuis le 1er jour de sa disparition... Très bonne soirée.

Écrit par : pachakmac | 08/06/2010

Sa lucidité lui faisait augurer que l'humanitaire allait devenir le créneau marketing le plus porteur en ce début de XXIe siècle et la charité un slogan politique passe-partout.

Écrit par : Rabbit | 09/06/2010

Merci pour ce texte. Edmond Kaiser nous manque. A nous de le faire revivre.

Écrit par : Richard Golay | 09/06/2010

Oui, cet homme complètement engagé nous manque! Parce que l'engagement dépouillé d'intérêts personnels et/ou institutionnel, c'est lui. Et c'était aussi un combat interpellant la "politique". Les exploités sont avec nous aujourd'hui, ici, mais bien plus loin aussi. Son esprit, celui d'Edmond Kaiser nous fortifie, purifie notre regard pour découvrir les causes de l'injustice, et les combattre par tous les moyens. Merci beaucoup pour ce rappel.

Écrit par : cmj | 10/06/2010

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