26/06/2010

Les 150 ans d’un Cinq-Etoiles

BORIVAGE.jpg

1860. En été de cette année-là, des Anglais qui ont leurs habitudes à Ouchy y dénotent un vent neuf qui cette fois ne vient pas du lac. Mais d’un chantier commencé deux ans plus tôt à l’est de la place du Port: un bâtiment haut de 20 mètres, de style néoclassique et qu’on appelle déjà l’hôtel Beau-Rivage. Il s’érige sur un terrain qui avait appartenu à des compatriotes. Voilà un siècle que le village de pêcheurs s’est entouré de maisons baroques, serties dans des parcs à boqueteaux et qui servent de résidences d’été à des patriciens. Parmi eux, des Lausannois de la «bonne société» qui ont leur hôtel rue de Bourg (ils y remontent en calèche, tandis que l’Oscherin pauvre fait tirer ses charretées de poisson par des baudets). Mais la plupart des riches propriétaires sont des étrangers, des Britanniques notamment, dont cette famille Alliott qui a vendu sa «campagne» à la Société immobilière d’Ouchy.

La SIO s’était constituée en 1857, pour réclamer à la Ville de Lausanne un développement touristique au bord du lac et un réaménagement des rives: à l’instar de Vevey et de Montreux, le moment est venu de faire bon accueil aux bateaux de plaisance en provenance de Genève. Ouchy est alors peu attrayant: ses quais ne sont pas agencés en promenades. Au pied du château en ruine - qui appartient au canton et sera plus ou moins restauré seulement en 1884 – le carrefour est encombré de bois de construction, de parpaings de pierre de Meillerie, de matériel de pêche. Ça sent le crottin de cheval; les fontaines sont souillées par le linge des lavandières. Le seul établissement oscherin mentionné par les guides touristiques est l’Hôtel d’Angleterre. Anciennement Logis d’Ouchy (1779), puis Ecu de Lausanne, puis Auberge de l’Ancre, il trouvera sa raison sociale définitive, aujourd’hui associée à celle de la Résidence (ex-pension Florissant, ex-Hôtel Lutetia…) en hommage à Lord Byron. Le prince du romantisme a séjourné là en juin 1816, et y aurait rédigé son poème phare «Le prisonnier de Chillon».

D’où l’affluence d’Anglais que cette maison au service impeccable n’arrive plus à héberger selon leur standing déjà légendaire. Cet argument sera décisif, et la SIO pourra enfin concrétiser ses projets: un quai agréable planté d’essences, un bassin portuaire bien drainé, et surtout l’édification d’un hôtel de premier plan.

Dans une étude récente sur le Beau-Rivage*, Nadja Maillard raconte d’une manière circonstanciée le destin remarquable de ce fleuron hôtelier de l’arc lémanique. Les plus grands architectes du pays l’ont scellé de leurs génies respectifs: Achille de la Harpe, Jean-Baptiste Bertolini et plus tard - quand on l’augmentera en 1908 d’un bâtiment néobaroque de six étages – Eugène Jost, le créateur du palace de Montreux.

Sachons que les figures sculptées au pinacle de la grande coupole sont des sosies des nymphes de Carpeaux, à l’Opéra Garnier de Paris. Que si dans les livres d’or récents de l’hôtel se côtoient les signatures d’Elton John, Tina Turner, Ayrton Senna, ou Gainsbourg, dans les anciens essaiment les paraphes de Ravel, Alphonse XIII, Scott Fitzgerald, Guitry, Churchill, et le parfum personnel, toujours troublant, de Mlle Coco Chanel.

L’histoire de la grande gastronomie est passée par là. Celle des nations aussi: c’est sous les lambris du Beau-Rivage que fut signé en 1912 le traité qui mit fin une guerre italo-turque. En 1984, ils accueillirent la première conférence internationale pour une réconciliation au Liban. Son parc tranquille fut alors ceinturé par une protection militaire helvétique qui impressionna les cameramen du monde entier…

 

*Beau-Rivage Palace, histoire (s), Ed. Infolio, 450 p.

 

 

  

Un funiculaire, des commerces, des bistrots

 

Achevé en 1860, et inauguré en mars 1861, le «vaisseau terrestre» du Beau-Rivage est d’emblée salué comme une réussite architecturale nationale. Au plan local, il crée effervescence et émulation: les ateliers de la CGN, fondée en 1873, sont déplacés à Morges pour céder la place à un jardin Anglais. On inaugure le funiculaire Lausanne-Ouchy, ancêtre du m2, en 1877. Des commerçants importants du centre-ville ouvrent des officines au bord du lac: une laiterie, une boulangerie, une pharmacie, etc. L’an 1880 voit l’éclosion de quatre bistrots qui perdureront: le Vieil-Ouchy (précédemment le Raisin) à la place du Port No 3; le Café du Port au No 5. A la place de la Navigation No 8, à côté du funiculaire, le Buffet de la Gare Lausanne-Ouchy deviendra un jour la Brasserie de la Riviera. Enfin, plus en amont, s’ouvre le Café de la Croix-d’Ouchy, futur stamm d’Albert Urfer, le pote à Gilles.

 

 

17:32 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Une autre tranche d'histoire accessible dans le même établissement, c'est l'Armagnac de 1941. Même si les subtilités d'une comparaison avec une édition plus récente échapperont au romancier en herbe, celui-ci va pouvoir fusionner de façon privilégiée avec une époque riche en aventures susceptibles de l'inspirer.

Écrit par : Rabbit | 28/06/2010

Les commentaires sont fermés.