28/06/2010

Le Grand-Saint-Jean: mémoire d’une placette

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Au Moyen Age, les raidillons de Lausanne débouchaient à leur sommet sur un tertre populaire, populeux, assez bruyant: aux jurons des charretiers répondaient les coups de battoir des lavandières à la fontaine, et leurs jacasseries. Celui que je préfère dessine aujourd’hui un faux trapèze entre la rue Pichard et l’entrée principale d’un grand magasin – auquel il avait inspiré en 1952 une première raison sociale: la «Placette», alias la «Plapla». Depuis que cette place est interdite aux voitures, on y respire à la belle saison une ébullition affable qui évoque la Contrescarpe de Paris, ou la butte de la Croix-Rousse, à Lyon. Une mixture olfactive où la farine gaufrée le dispute, ces jours-ci, à la suave pivoine. Des vapeurs de bière aux tablées de jeunes gens reluquant le passage des jolies dames. Jusqu’au XVIe siècle, l’atmosphère était pareille au Grand-Saint-Jean. Sauf que «nos filles» avaient la gambette plus ronde, des joues sanguines, parlaient patois et élevaient des oies en ville. Ce n’était point des amants qu’elles cherchaient, mais un mari. Qu’il fût jeune tabellion, apprenti cloutier ou porteur d’eau. Pourvu qu’il eût un métier et de la barbe.

 

On était alors catholique et l’on vénérait les saints, Marie, les anges. L’évangéliste tutélaire du quartier avait la gloire supplémentaire de passer pour l’apôtre préféré du Seigneur: Jean, fils de Zébédée. Il avait d’abord accordé son nom à un hôpital qui, jusqu’à la Réforme, dominait la place à l’est. Les Bernois le démolirent en 1680, mais sans débaptiser son emplacement, ni les deux venelles pentues qui en dévalent: le Grand-Saint-Jean et le Petit-Saint-Jean. Car si le protestantisme rejette le culte des saints, il traite avec déférence les auteurs du Nouveau Testament: ainsi perdurent à Lausanne des lieux dédiés à Luc, Jacques, Pierre et Paul. Tous ces hommes précédés dignement d’un St. Seule Marie-Madeleine, qui, au XIIIe siècle, avait été pourtant été la patronne de moines dominicains dans un couvent en surplomb de la Riponne, n’a plus droit, elle, au titre de sainte. Parce qu’elle était femme ? Parce qu’elle fut la première «pécheresse» people de l’histoire chrétienne?

Non, la Mado n’avait rien écrit.

 

 

26/06/2010

Les 150 ans d’un Cinq-Etoiles

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1860. En été de cette année-là, des Anglais qui ont leurs habitudes à Ouchy y dénotent un vent neuf qui cette fois ne vient pas du lac. Mais d’un chantier commencé deux ans plus tôt à l’est de la place du Port: un bâtiment haut de 20 mètres, de style néoclassique et qu’on appelle déjà l’hôtel Beau-Rivage. Il s’érige sur un terrain qui avait appartenu à des compatriotes. Voilà un siècle que le village de pêcheurs s’est entouré de maisons baroques, serties dans des parcs à boqueteaux et qui servent de résidences d’été à des patriciens. Parmi eux, des Lausannois de la «bonne société» qui ont leur hôtel rue de Bourg (ils y remontent en calèche, tandis que l’Oscherin pauvre fait tirer ses charretées de poisson par des baudets). Mais la plupart des riches propriétaires sont des étrangers, des Britanniques notamment, dont cette famille Alliott qui a vendu sa «campagne» à la Société immobilière d’Ouchy.

La SIO s’était constituée en 1857, pour réclamer à la Ville de Lausanne un développement touristique au bord du lac et un réaménagement des rives: à l’instar de Vevey et de Montreux, le moment est venu de faire bon accueil aux bateaux de plaisance en provenance de Genève. Ouchy est alors peu attrayant: ses quais ne sont pas agencés en promenades. Au pied du château en ruine - qui appartient au canton et sera plus ou moins restauré seulement en 1884 – le carrefour est encombré de bois de construction, de parpaings de pierre de Meillerie, de matériel de pêche. Ça sent le crottin de cheval; les fontaines sont souillées par le linge des lavandières. Le seul établissement oscherin mentionné par les guides touristiques est l’Hôtel d’Angleterre. Anciennement Logis d’Ouchy (1779), puis Ecu de Lausanne, puis Auberge de l’Ancre, il trouvera sa raison sociale définitive, aujourd’hui associée à celle de la Résidence (ex-pension Florissant, ex-Hôtel Lutetia…) en hommage à Lord Byron. Le prince du romantisme a séjourné là en juin 1816, et y aurait rédigé son poème phare «Le prisonnier de Chillon».

D’où l’affluence d’Anglais que cette maison au service impeccable n’arrive plus à héberger selon leur standing déjà légendaire. Cet argument sera décisif, et la SIO pourra enfin concrétiser ses projets: un quai agréable planté d’essences, un bassin portuaire bien drainé, et surtout l’édification d’un hôtel de premier plan.

Dans une étude récente sur le Beau-Rivage*, Nadja Maillard raconte d’une manière circonstanciée le destin remarquable de ce fleuron hôtelier de l’arc lémanique. Les plus grands architectes du pays l’ont scellé de leurs génies respectifs: Achille de la Harpe, Jean-Baptiste Bertolini et plus tard - quand on l’augmentera en 1908 d’un bâtiment néobaroque de six étages – Eugène Jost, le créateur du palace de Montreux.

Sachons que les figures sculptées au pinacle de la grande coupole sont des sosies des nymphes de Carpeaux, à l’Opéra Garnier de Paris. Que si dans les livres d’or récents de l’hôtel se côtoient les signatures d’Elton John, Tina Turner, Ayrton Senna, ou Gainsbourg, dans les anciens essaiment les paraphes de Ravel, Alphonse XIII, Scott Fitzgerald, Guitry, Churchill, et le parfum personnel, toujours troublant, de Mlle Coco Chanel.

L’histoire de la grande gastronomie est passée par là. Celle des nations aussi: c’est sous les lambris du Beau-Rivage que fut signé en 1912 le traité qui mit fin une guerre italo-turque. En 1984, ils accueillirent la première conférence internationale pour une réconciliation au Liban. Son parc tranquille fut alors ceinturé par une protection militaire helvétique qui impressionna les cameramen du monde entier…

 

*Beau-Rivage Palace, histoire (s), Ed. Infolio, 450 p.

 

 

  

Un funiculaire, des commerces, des bistrots

 

Achevé en 1860, et inauguré en mars 1861, le «vaisseau terrestre» du Beau-Rivage est d’emblée salué comme une réussite architecturale nationale. Au plan local, il crée effervescence et émulation: les ateliers de la CGN, fondée en 1873, sont déplacés à Morges pour céder la place à un jardin Anglais. On inaugure le funiculaire Lausanne-Ouchy, ancêtre du m2, en 1877. Des commerçants importants du centre-ville ouvrent des officines au bord du lac: une laiterie, une boulangerie, une pharmacie, etc. L’an 1880 voit l’éclosion de quatre bistrots qui perdureront: le Vieil-Ouchy (précédemment le Raisin) à la place du Port No 3; le Café du Port au No 5. A la place de la Navigation No 8, à côté du funiculaire, le Buffet de la Gare Lausanne-Ouchy deviendra un jour la Brasserie de la Riviera. Enfin, plus en amont, s’ouvre le Café de la Croix-d’Ouchy, futur stamm d’Albert Urfer, le pote à Gilles.

 

 

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25/06/2010

Dans les bottes des chercheurs d’or

 

 

 

 

 

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L ’été commence à peine que déjà le tourisme local nous fait des suggestions farfelues pour nos vacances: apprendre à tondre un lama loclois, «fêter» les 70 ans de la Mob en campant sous un fortin du sentier aux ruisseaux des Toblerones, entre Serine et Promenthouse. Ou sauter en élastique d’un viaduc en soufflant dans un cornet à piston. La moins barjo veut nous mettre dans la peau d’un orpailleur, comme on en voit dans La ruée vers l’or de Chaplin, ou dans l’Or tout court de Cendrars. Ça consiste à enfiler un falzar en accordéon, une redingote poussiéreuse et des gants mangés aux mites. Moustache ébouriffée de rigueur. Le chapeau feutre doit onduler de manière à prendre l’eau, et le regard aspirer à l’éternité. En tout cas à la richesse, ce qui était kif-kif pour vos aïeux du Nord vaudois: ils escaladaient les flancs les plus abrupts de la Dent de Vaulion pour gratter la caillasse et en extraire des pépites. Ils redescendaient bredouille, avec des trous aux genoux du pantalon. Donc plus pauvres.

Si la Suisse n’a jamais été un Eldorado (sauf pour de l’or bancaire qui luit sous un boisseau), sa géologie est assez bigarrée pour être aurifère sur les berges de l’Areuse, à Neuchâtel, ou dans le lit genevois de l’Allondon. Repliant leur orgueil, nos prospecteurs vaudois s’y acheminaient avec casseroles, bâtées, tamis et pendules: un barda hétéroclite qui les faisait ressembler à des romanichels, mais ne dépiauter que 15 g d’or par tonne de minerai. Les plus chanceux en récoltaient jusqu’à 126 g en un an, ce qui assurait alors un train de vie honorable. Aujourd’hui, le salaire annuel d’un enseignant vaudois par exemple vaut, en gros, mille grammes d’or, soit un plein lingot. Ce n’est donc point pour s’enrichir que celui-ci s’initierait, cet été, à la passion de l’orpaillage, telle que l’enseigne Patrick Jan* au bord de l’Aubonne. On y apprend beaucoup sur l’or, mais aussi sur ses cousines la magnétite et la pyrite. Et là, à l’Arboretum, nul besoin de s’accoutrer en épouvantail: une bonne paire de bottes étanches suffit.

 

http://www.jan-orpaillage.com