02/07/2010

En réécoutant le Roi des Aulnes

 

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Troublé encore d’avoir entendu hier après-midi, sur France-Inter, le timbre ténébreux - mais si précis dans les accentuations - de Thomas Quasthoff. Il chantait l’Erlkönig de Schubert, le célèbre lied inspiré du poème éponyme de Goethe; soit Le Roi des Aulnes. Un thème romancé profondément germanique axé sur le chagrin, et tellement romantique qu’il annonce déjà par ses nervosités le symbolisme français de la fin du XIXe siècle. On se rappelle qu’en France, Michel Tournier le dramatisera davantage en 1970 par un roman lui aussi magnifique, mais où le germanisme initial est interrogé en un contexte historique factuel, aux remugles hitlériens.

Cela dit, l’Erlkönig est un lied difficile à interpréter. Tant par le baryton qui le chante que par le pianiste qui le joue. D’entrée, le second doit créer sur son clavier une émotion exacerbée par des martèlements névrotiques, déjà en volutes comme chez Bruckner. Le premier, le chanteur, doit scander les vers de Goethe sans jamais y estropier la majesté chuintante de la langue classique allemande.

 

Cette langue poétique est certainement plus puissante en v-o. Mais sa traduction française peut être bouleversante aussi. Je vous les reproduis ici l’une derrière l’autre.

 

Le texte original de Johann Wolfgang Goethe:

 

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? -
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? -
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -

»Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand. «

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht? -
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind. -

»Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schon;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein. «

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -

»Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. «
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.

 

 

Puis une de ses nombreuses versions françaises:

 

Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent?
C'est le père avec son enfant,
Il serre le garçon dans ses bras,
Il le tient fermement, il le garde au chaud

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d'effroi?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes?
Le roi des Aulnes avec couronne et traîne?
Mon fils, c'est une traînée de brouillard.

Toi cher enfant, viens, pars avec moi!
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
Et ma mère possède tant d'habits d'or

Mon père, mon père, n'entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement?
Calme-toi, reste calme, mon enfant,
Le vent murmure dans les feuilles mortes

Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi?
Mes filles doivent d'attendre déjà
Mes filles mènent la ronde nocturne,
Elles te bercent, dansent et chantent

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l'ombre?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

Je t'aime, ton joli visage me touche,
Et si tu n'es pas obéissant, alors j'utiliserai la force!
Mon père, mon père, maintenant il me saisit
Le Roi des Aulnes me fait mal.

Le père frissonne d'horreur, il chevauche promptement,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant
Il parvient au village à grand effort
Dans ses bras l'enfant était mort.

 

Commentaires

Le premier poème que notre prof d'Allemand nous proposé. Elle était elle-même allemande. Et ce poème, un peu difficile à mémoriser au début (c'était en 1943) m'a fascinée par l'image. La merveilleuse image montre le tout: l'enfant le père (roi des Aulnes), le vent. J'ai vu et je vois confondus: le ciel, la mer, la terre. La lutte entre l'enfant faible et le père puissant et, comme c'est dans la
vie, l'arrivée, l'arrivée l'enfant mort et le père vidée de sa propre vie.
C'est je crois, un peu dans l'Histoire de l'humanité. La nôtre. Mais c'est sans compter la suite. Merci beaucoup.

Écrit par : cmj | 02/07/2010

Le chat (2)

I

Dans ma cervelle se promène
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases ;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux !

II

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.

Écrit par : Charlotte | 02/07/2010

Merci chère baudelairienne!

Écrit par : Gilbert | 02/07/2010

Pour ceux qui aiment frissonner en pleine canicule, le Erlkönig, le voilà:
http://www.amazon.fr/gp/product/B0027UR6WG/ref=dm_mu_dp_trk8
Excellente idée de notre hôte: je vais voir si le Winterreise permet aussi de se passer de climatisation.

Écrit par : Rabbit | 02/07/2010

Il y a aussi le "génie du froid" de Purcell, alias le Philidel de King Arthur,
ses lamentations sont dues au sol trop brûlant pour ses pieds...

http://www.youtube.com/watch?v=4wpDgywyWhY&feature=related

Écrit par : Gilbert | 02/07/2010

Par contre, dans le livre de Tournier, le contexte historique est surchargé d'évocations mythologiques de saint Christophe et de l'Ogre, pataugeant dans une Mazurie marécageuse traversée par les ombres chinoises de chevaliers Porte-Glaive déguisés en S.S.
Le résumé est correct? La lecture date de plus de 20 ans.

Écrit par : Rabbit | 05/07/2010

J'admire votre mémoire, Rabbit,

Merci

Écrit par : Gilbert | 05/07/2010

Je vous en sais gré.
Nonobstant, avez-vous des nouvelles de Monsieur Péclat? Avec Monsieur Schwab, nous évoquions son élégance et sa courtoisie, en appendice à l'un de vos billets datant de novembre 2006.

Écrit par : Rabbit | 06/07/2010

Je le rencontre tous les mercredis à 10 heures dans un café de place de Pépinet, en compagnie d'un troisième larron: le comédien Edmond Vullioud, lui aussi un parangon de distinction, de raffinement culturel et de politesse. C'est notre rendez-vous des Mercredistes.

Écrit par : Gilbert | 06/07/2010

Il y a de moins en moins de cafés place Pépinet et de gens exquis chez les mandarins lausannois.

"O tempora o shì sú !" (c'est pour les mandarins au long cours)

Écrit par : Rabbit | 06/07/2010

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