03/08/2010

Clara Haskil, l’ange disgracié de Vevey

HASKIL ET CHARLOT.jpg

 

Elle n’avait de beauté physique que dans ses mains, quand elle les mettait en lumière pour rendre aux génies de Mozart, de Haydn et de Beethoven l’écho pianistique le plus juste. Clara Haskil, qui était pourtant reconnue par ses pairs comme une musicienne exceptionnelle, avait la scoumoune: un destin tragique avait mis son rayonnement naturel sous le boisseau. Elle n’était pas photogénique: une figure de petit animal traqué sur un corps déformé par la scoliose. Quand cette « juive de Roumanie», née en 1895 à Bucarest et débarquée en France en 1907, apparaissait sous les feux de la rampe, elle tremblait. Elle avait le trac, aucun panache, et ce «défaut» s’accentua avec les ans. Aussi, sa silhouette qu’elle savait peu avenante inspira-t-elle peu de sympathie au public parisien des années cinquante, coutumier alors de belles figures aux effets d’estrade.

 

-     Elle est malade, soit, mais elle pourrait un peu s’arranger. On dirait une bonniche…

 

-     C’est pourtant une amie de la princesse de Polignac, qui lui a fait rencontrer Poulenc, Rubinstein et Stravinski. Ses disques sont gravés chez Polydor, c’est pas rien!

 

-     Elle suit la partition à la note. Elle ne fait que transcrire. Incapable d’ajouter de la fantaisie, un je-ne-sais-quoi d’elle-même…

 

-     Car elle refuse de s’approprier les œuvres qu’elle interprète, contrairement à tant de pianistes fanfarons. Savez-vous qu’elle est entrée au Conservatoire de Vienne à six ans, et qu’elle joue aussi du violon?

Ce n’est qu’à la fin de la guerre, une fois réfugiée en Suisse à cause de sa religion et après une tumeur au cerveau, que Clara Haskil est reconnue comme une pionnière de l’interprétation fidèle des œuvres classiques – une bonne note tardive mais qui désormais prévaut dans l’appréciation des critiques musicaux. La Veveysanne d’adoption (naturalisée en 1949) est applaudie dans les meilleurs festivals européens ou du Nouveau Continent, en compagnie d’un Enesco, d’un Ysaye, ou sous la baguette de Lipatti, Markevitch ou Karajan. Elle meurt brutalement en 1960, lors d’une tournée à Bruxelles, plongeant dans l’affliction ses concitoyens de Vevey, parmi lesquels un certain Chaplin qui l’invita quelquefois en son Manoir du Ban de Corsier. (Photo)

 

Elle-même avait d’abord séjourné à l’Hôtel d’Angleterre, qui avoisinait une synagogue veveysanne au bord du lac, puis dans un chalet de Cornaux, près de Chamby. Elle se trouva un domicile définitif au 14 du quai Perdonnet: son souvenir y est pérennisé par une plaque commémorative, une statue, une ruelle proche qui porte son nom. Mais surtout par un concours bisannuel*, créé en 1963, qui met en compétition des prodiges pianistiques de toute nationalité. Les grands médias internationaux ne l’évoquent que de loin en loin. Et c’est tant mieux… Car les jeunes lauréats y découvrent l’esprit d’humilité qui avait été le ferment de la flamboyante trajectoire de Clara Haskil, depuis sa prime enfance roumaine.

 

www.clara-haskil.ch

 

 

 

15:07 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Nous serions tenté de dire que des contemporaines de Clara Haskil, comme Wanda Landowska ou Marcelle Meyer n'étaient pas non plus des canons de beauté à faire exploser l'audience de you(en)tube ou de fesse-bouc, mais en ce temps-là, mon bon Monsieur, la musique était encore LA musique....

Écrit par : Rabbit | 04/08/2010

Il y a des jours où on doit se pincer en lisant des commentaires aussi stupides sur la non beauté d'une femme de génie... Lamentable, on attend maintenant vos commentaires sur un pianiste ou un autre musicien moche à vous fair pleurer !

Bravo, Hervé

Écrit par : Hervé | 05/08/2010

J'avoue avoir été désagréablement surpris ainsi que Hervé par des commentaires sur le physique de Clara Haskil. J'ignorais que son physique ne répondait pas aux canons de la mode parisienne, mais elle était l'idole de ma mère qui a eu le privilège d'étudier le piano chez une de ses élèves.
Dirait-on de Bashung qu'il était moche ???

Écrit par : Géo | 10/08/2010

Non, plutôt Alsacien.

Écrit par : Rabbit | 10/08/2010

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