11/09/2010

Quand nos touristes voyageaient en diligence

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Le 24 octobre de l’an 1822, les badauds de la rue de Bourg virent dévaler un convoi de quatorze berlines jusqu’à la porte cochère du Lion d’Or. Située au No 29 actuel, c’était alors une vaste auberge réputée dans toute l’Europe: l’empereur d’Autriche Joseph II y avait dormi en 1769, le général Bonaparte y fêta son anniversaire en 1797. Cette fois, l’hôte si somptueusement voituré n’était qu’un obscur comte de Ruppin, hobereau français. A son accent raboteux, à ses façons martiales, les huissiers lausannois eurent tôt fait de le démasquer: S.M. le roi de Prusse Frédéric-Guillaume voyageait incognito en Suisse. De Neuchâtel, son escale précédente, jusqu’à notre place de l’Ours, son équipage avait dû s’arrêter à plusieurs relais et esquinté cent montures.

Cette historiette un peu cancanière fit la fierté des Vaudois et l’amusement de toutes les gazettes du continent. Elle réapparut en 1947, sous la plume colorée et sautillante, mais d’une historicité sourcilleuse, de Pierre Grellet dans un livre consacré à La «Suisse des diligences». Réédité derechef (lire encadré), il regorge de dizaines d’anecdotes aussi picaresques prélevées dans des récits de voyage de la première moitié du XIXe siècle. Une époque où Nerval, Hugo, Dumas ou l’Américain Fenimore Cooper découvraient la Suisse en convois hippomobiles. En panaches plus souvent qu’en berlines, car notre service postal était encore rudimentaire et notre pays appauvri par les guerres prénapoléoniennes. En Yankee épris d’exotisme européen, l’auteur du «Dernier des Mohicans», fut frappé par le nombre de mendiants au bord des routes: «Des petites filles venaient à notre rencontre offrant des roses, des branches de cerises. Un type de mendicité pittoresque qui n’était pas précisément un ornement pour le pays, mais qui n’en défigurait pas absolument le caractère.» Le père des mousquetaires laissa des descriptions émues de Vevey qu’il préféra à Lausanne et parodia l’accent alémanique: «Ah foui, ché comprends, fous être mouillés, c’est l’orache!». Mais son souvenir le plus drolatique reste le bifteck d’ours que lui fit déguster un aubergiste de Martigny: avant de succomber, la bête était parvenue à dévorer la moitié de son tueur… Ce qui donna à Dumas l’impression d’avoir mangé et de l’ours et du chasseur! Quant à Nerval, il fut plus lyrique en débarquant à Zurich: «La voici donc, cette ville fameuse qui a renouvelé les beaux jours de Guillaume Tell. Voilà ces montagnes d’où descendaient des chœurs de paysans en armes.»

 

En raison de son indigence économique, la Suisse ne put se doter de routes praticables que vingt ans avant l’ouverture de ses chemins de fer en 1847. Ces années trente, qui annonçaient un essor touristique - qui d’ailleurs perdure - furent son âge d’or des diligences. C’étaient alors de lourdes voitures jaunes striées de noir, pourvues à l’intérieur d’une banquette et d’un autre siège en demi-lune. Sous une capote en cuir, les voyageurs s’y entassaient à dix en été, jusqu’à dix-huit en hiver. Et la malle-poste, parcourait le trajet entre Lausanne et Genève en six heures. La diligence était tirée par douze chevaux. «Droits sur leurs selles. Les postillons en culotte de cuir jaune, bottés de noir, brandissaient leurs longs fouets, tandis que sur le siège supérieur le conducteur, en habit à la française, sonnait du cor.»

 

Début août 2010, le gouvernement vaudois fit atteler une diligence harnachée de semblables curiosités historiques pour répondre à une invitation du Marché-Concours de Saignelégier. Traînée par quatre magnifiques bucéphales des Franches-Montagnes, elle s’y rendit en trois jours depuis Bottens, via Echallens, Yverdon, Grandson et Concise. Sous une pluie orageuse, comme celle qui jadis enrhuma le grand Alexandre Dumas…

 

 

Le mandarin qui racontait l’Histoire comme un conte

 

Neuchâtelois d’origine, Pierre Grellet (1882-1957) était chroniqueur historique et politique à la Gazette de Lausanne lorsqu’il publia son livre sur «La Suisse des diligences», dix ans avant sa mort. Ce récit, qui reparaît cette année chez Cabédita, nous conduit par plaines et vallons, et jusqu’au sommet du Rigi, en un pays qui sent encore la pénombre des temps difficiles et surtout le crottin de cheval! Parmi d’autres protagonistes célèbres, il y campe le critique d’art John Ruskin, Théophile Gautier et le Genevois Rodolphe Töpffer – voyageant en zigzag dans sa patrie pour y relever les silhouettes héronnières qu’on sait. Intellectuel émérite, bardé de diplômes des universités de Berne et Leipzig, Grellet écrivit aussi une étude des châteaux vaudois et «Les aventures de Casanova en Suisse».

17:59 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

C'est sans nul doute à cause de cet incessant va-et-vient de touristes aux moments le plus tendus de leur histoire nationale, emmenant avec eux Louis, Cruzeiros, Reichsmarks & compagnie, que l'Assemblée fédérale de la Confédération suisse a arrêté la Loi sur le Blanchiment d'Argent (LBA) le 10 octobre 1997, dont la section 1 du chapitre 2 est précisément consacrée à l'obligation de diligence de l'intermédiaire financier.

Écrit par : Rabbit | 13/09/2010

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