15/09/2010

Semaine de la mobilité et individualisme

RANNDO.jpg

On ne reprochera pas à nos édiles de se soucier de notre santé quand ils promulguent une semaine européenne dédiée à la circulation non polluante, à l’exercice physique et au dégraissement des corps. Mais si les transports publics font du bien au climat, les sports non collectifs font du bien aux neurones. Or le coup d’envoi du 16 septembre mettra en «mobilité» des cyclistes en colonnade rapprochée, des randonneurs en montagne groupés comme des touristes du Club’Med. Lausanne bougera, les Lausannois aussi, mais ensemble.

A ceux que ce grégarisme programmé rend réticents, je suggère une alternative tout aussi saine: la rêverie du promeneur solitaire. Elle remonte à Pline l’Ancien, fut consacrée par Rousseau et, dans le Haut-Jorat, poétisée par Gustave Roud. Paul Morand, qui vécut de vieux jours à Vevey, admirait, lui, l’élasticité qu’elle conférait à la durée. L’auteur de L’Homme pressé était fasciné par la liberté insouciante des musards: «Flâner n’est pas perdre son temps. Les dieux veillent. Les Anciens priaient Vibilie, déesse des égarés.»

 

 

Ne point être solidaire, quitter le rang, baguenauder seul… L’individualisme du flâneur (celui qui déniche dans une clairière de Chalet-à-Gobet des inflorescences de menthe sauvage, ou près d’ Etagnières un tertre épineux camouflant des bolets charnus) est-ce vraiment un crime contre la collectivité? L’épicurien soutiendra que le Bon Dieu lui a intimé l’ordre de s’aimer soi-même, du moins autant que son prochain. Sinon, il invoquera la païenne Vibilie. Les divinités l’accompagnent…

L’art pédestre exige de grandes enjambées. Et sans ces bâtons nordiques à la mode qui le ridiculisent. En une même ardeur, il remuscle et le corps d’un homme et son cerveau. Il fait battre aussi le pouls de sa pensée. En le faisant transpirer, il le libère de vieilles graisses mentales. Le randonneur s’en émaciera à vue d’œil. Jusqu’à ressembler à L’Homme qui marche de Giacometti, qui figure sur nos billets de 100 francs.

En février passé, la divine sculpture fut vendue à Londres pour 74 millions d’euros.

 

www.vd.ch/mobilite

 

 

Commentaires

Un grand bravo et merci beaucoup pour ce billet qui me permet de ne pas me sentir anormale tant il est le miroir de ce que je suis, qui ne va pas du tout avec la mode actuelle. J’ai une passion pour les grandes marches, visites de musées, sites insolites..., en solitaire ; et horreur des situations en troupeaux. Comme vous le dites si bien cela me fait du bien aux neurones.

Écrit par : elfine | 16/09/2010

Quel bonheur que de retrouver le texte et son auteur! Comme elfine, j'ai "horreur de situations en troupeaux", et marcher quelques mètres sur la rive, contempler les humeurs de l'eau, l'horizon, le jeux des petits canards, ça refait le corps et l'âme oui!
merci beaucoup
claire-marie

Écrit par : cmj | 17/09/2010

Joli texte,qui rappelle bien que la marche est avant tout un plaisir solitaire. Nous marchons beaucoup en couple, mais en silence, pas toujours au même rythme, et le plaisir de se retrouver aux pauses n'en est que plus intense.
A propos de figures artistiques, n'oublions pas le bas-relief gréco-romain dont s'est inspiré Jensen pour sa Gradiva. La démarche légère de cette jeune femme vers on ne sait quoi, c'est tout un monde imaginaire qui s'ouvre.
Par contre, je ne vous suis pas pour les bâtons nordiques. A partir d'un certain âge, quand les genoux tendent à flancher, le ridicule n'a plus beaucoup d'importance.

l'Acratopège

Écrit par : l'Acratopège | 21/09/2010

Les commentaires sont fermés.