29/09/2010

Le bestiaire gourmand de Haydé, Eve moderne

 

 

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Je n’ai jamais caché dans ce blog, ni dans dans mes articles paraissant dans 24 heures, l’immense admiration et la tendresse que j’éprouve pour l’art et la personnalité de cette pétulante dessinatrice iranienne qui vit à Lausanne. Elle s’y est acclimatée comme moi, s’attachant tel un lierre aux beautés du pays les plus secrètes, à ses mentalités enfouies. Autant de trésors que l’étranger seulement de passage ne perçoit guère.

 

Cette fois, à la Galerie Isabelle Gétaz de Mont-sur-Rolle*, Haydé nous révèle des talents animaliers plus variés, et même une profonde sagesse légumière et fruitière.

 

Si elle avait été l’épouse du premier homme, elle aurait apprivoisé - donc dédiabolisé - le serpent. Puis initié son Adam aux vertus vitaminiques de la pomme, et surtout à la joliesse du fruit défendu qui rend les dents des enfants bien saines. Une pomme, c’est aussi ravissant qu’une aubergine du Midi de la France, il suffit de savoir la colorier.

 

Admirée sur tous les continents pour le fuselage aérodynamique, l’élasticité et le magnétisme qu’elle a conférés à son matou Milton (qui, lui, préférait seigneurialement être représenté en noir et blanc: les deux couleurs héraldiques de son pelage), sa maîtresse ne dessine pas que des chats.

 

Comme on le verra à Mont-sur-Rolle, elle «croque» aussi des oiseaux, des insectes, des tomates, et les plus appétissants légumes de votre potager. En rehaussant cette fois leurs lignes, toujours sobres et sans repentir, de coloris friands. Des pigments les mieux choisis de son nuancier de rêveuse orientale.

 

Haydé m’a dit naguère: «Un jour, je mettrai mes toiles au service de la cause animale. Etre utile est un vieux rêve.»

 

 

Jusqu’au samedi 16 octobre.

 

www.galerie-igetaz.ch

 

Route de la Noyère 9, Mont-sur Rolle.

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25/09/2010

Charles Veillon, la griffe éthique d’un marchand d’habits

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Le 5 septembre 1970, dans le bâtiment de Mont-Fleuri à Lausanne, on sable le champagne pour le 70e anniversaire d’un entrepreneur «à l’ancienne». Charles Veillon ignore qu’il mourra l’année suivante, or son souci premier va à l’accueil fait à son personnel. Celui-ci le considère, sans le lui dire, comme «un seigneur» – expression vaudoise pontifiante qui heurterait sa simplicité protestante. En retour, il entend traiter ses subalternes en partenaires. Ils sont aussi dignes et «seigneuriaux» que les chefs d’entreprise qui le concurrencent dans son secteur de confection vestimentaire et de vente par correspondance. En s’installant en 1943, avec une société chaux-de-fonnière qu’il dirige désormais seul, dans un ancien hôtel du quartier sous-Gare, il s’est profilé d’emblée dans la capitale vaudoise comme un patron pétri à la fois de libéralisme économique audacieux et d’humanisme profond. A ses 155 «soldats», il montre une déférence pareille, quelle que soit leur situation hiérarchique en son entreprise florissante: chiffre d’affaires de 7 millions cette année-là (de 182 millions en 1993).

Ce respect réciproque, peu commun aujourd’hui, a été pour la raison sociale Charles Veillon Confection SA le ferment d’une bonne santé économique, jusqu’à sa fusion en 2003 avec son rival Ackermann, 22 ans après la mort du fondateur. Quelques mois auparavant, lorsque 194 de ses travailleurs étaient menacés de licenciement, son lointain héritier, Jacques Zwahlen (ex-militant popiste!) a été ramené finalement à un dialogue rédempteur entre partenaires sociaux. Cela grâce à un réflexe de bonne intelligence traditionnelle. Elle aussi griffée Veillon, estampille d’honneur.

Editée par la Société d’études en matière économique*, qui inventorie depuis 60 ans une sorte de panthéon des capitaines d’industrie de la Suisse, et qui vient de fêter son premier jubilé, une monographie relate la carrière étonnante de Charles Veillon. Rédigée en 1985 par François Jequier de l’UNIL, elle rappelle que ce défenseur d’une éthique patronale, avait été aussi un mécène actif dans la découverte scientifique, l’organisation sociale et la création culturelle. Le marchand d’habits croyait à l’utilité des arts dans le monde des affaires.

Les ados de ma génération se rappellent-ils les catalogues Veillon, distribués gratis dans les boîtes aux lettres? Nos mamans les consultaient pour se commander quelque tailleur en tergal, ou un lainage en pied-de-poule. Après quoi, nous les dérobions pour reluquer entre garnements des photos de dames à peine dévêtues, mais qu’un soutien-gorge des sixties rendait un brin affriolantes. Le string n’existait pas encore - le pudique Charles Veillon ne l’aurait d’ailleurs aucunement autorisé en ses tous-ménages.

Fut-il un pisse-vinaigre? Un anti-épicurien? Un censeur? Non, car dès 1944 il fit appel aux meilleurs artistes de Romandie pour déraidir l’image de marque de sa maison: «Il y a longtemps déjà, écrit-il alors dans son journal intime, je caressais l’espoir de faire un jour une espèce de revue qui apporterait autre chose à nos clients que des illustrations et des prix de marchandise. D’autant plus que je déteste vendre, ne me sens pas du tout l’âme d’un commerçant…»

Ce projet d’un journal culturel fut confié aux crayons vifs d’un Géa Augsbourg, l’illustrateur, ou à l’encre sauvageonne et poétique d’un Cingria. Des prix littéraires furent lancés - un prix alémanique, un autre tessinois, un rhéto-romanche et, surtout, un prix francophone présidé par André Chamson de l’Académie française. Et dont le lauréat le plus chatoyant fut, en 1954, l’Auvergnat Alexandre Vialatte. L’auteur des «Fruits du Congo» nous a laissé un joli portrait de Charles Veillon, son «mécène helvétique»:

«C’est un homme droit et cultivé, bon. Optimiste, intelligent, qui a la chevelure argentée et l’allure d’un Anglo-Saxon; le sens profond de ses responsabilités, un grand souci religieux, la tête d’André Maurois. Il ne sonne pas le ranz des vaches. Il croit à la vertu, au travail, au sourire, à la bonne volonté et à la gentillesse.»

*Commander l’ouvrage par internet aux Pionniers suisses de l’économie et de la technique:

http://www.pioniere.ch/publizierte_baende_fr.php

http://www.fondation-veillon.ch/

 

 

 

Destin d’un businessman au cœur grand

 

Il naît à Bâle, le 5 septembre 1900. Son père, Otto Veillon, est un Zurichois d’origine vaudoise. Sa mère a une voix de cantatrice. A la table dominicale d’une grand-mère bordelaise, le jeune Charles s’initie au français. Il le maîtrisera mieux plus tard à Paris, lors une expérience passagère d’aide-comptable. De retour en Suisse, il est employé dans une firme importante de La Chaux-de-Fonds, Girard & Cie. Il y rencontre la femme de sa vie. Son goût pour les affaires s’accentue: il fait prospérer une succursale parisienne dans la vente de vêtements par correspondance. Dans les années trente, années de crise, il met au point un système de vente à crédit qui tient compte de la solvabilité des clients, avec lesquels se tisse un réseau de confiance. Après moult tractations avec ses beaux-parents Veillon accède enfin à la direction générale de la maison qu’il fonde en SA. En 1943, il décide de la déménager en raison des excellentes liaisons ferroviaires de la capitale vaudoise. Il lui insuffle une éthique qui le tenaillait depuis sa très chrétienne enfance:

«Je crois qu’aucun effort n’est trop grand pour essayer d’agir sur les hommes. L’organisation seule n’est rien, il faut l’humaniser».

 

15:19 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

23/09/2010

Peur du dentiste et tortures d’antan

Le temps n’est plus où l’on grondait les chenapans en les menaçant d’un retour chez l’arracheur de dents: «Si tu ne lâches pas la tresse de ta sœur, il ne restera même plus une seule molaire, et tu souriras comme Mémé!» D’abord, nattes et cadenettes sont passées de mode même chez les gamines. Le dentier actuel de votre grand-mère Lucette de Thierrens lui permet de se montrer en ville pour rire à gorge déployée. Quant au dentiste (pardon! le stomatologue-orthodontiste), il n’ “arrache» plus, il «extrait». Avant d’en venir à cette extrémité, il soigne, rajuste, obture, soulage puis croit distraire de douleurs éventuelles en posant des questions - auxquelles il est compliqué de répondre, surtout si notre bouche écartelée par des spéculums.

 

Le cabinet de mon premier dentiste se situait sous-Gare, à Lausanne. Quand on m’y conduisait, je traînais les pieds, bêlais en agnelet sur le chemin de l’abattoir. Avec un humour particulier, il avait orné sa salle d’attente de caricatures à la Daumier où ses confrères du XIXe siècle enfonçaient un talon dans le ventre des patients récalcitrants, tout en tirant sur les deux manches d’une tenaille géante. Quand mon tour venait, la séance était moins théâtrale, moins cruelle: la tenaille n’était qu’un davier, et mon bourreau un praticien affable. Un gentleman presque honteux d’avoir pu inspirer de la peur.

 

Depuis, le davier aurait disparu de l’arsenal ordinaire du dentiste. Itou la pince pélican, le levier, la clef de Garangeot – intimidants comme des outils de plombier. En lieu et place voici le ciseau à émail, le couteau à cire, des instruments à détartrer, à aurifier, plus diverses spatules métalliques à profil d’échassier.

 

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Aujourd’hui, c’est une très belle dame de l’art dentaire qui traite mes vieilles quenottes. Je ne sais si elle recourt quelquefois au rayon laser, aux prodiges de l’électronique, voire de l’électrothérapie, pour opérer sans faire mal ses clients les plus délicats.

Pour moi, l’agilité douce, précise de ses doigts, et son sourire suffisent. J’ai enfin perdu ma peur de mes six ans.