09/10/2010

«Rêves gigognes»

 

 

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C’est le titre très romantique d’un récent CD de Joan Pau Verdier, prince troubadour et poète néo-lamartinien  (en plus révolté) de la Dordogne. Jean-Paul de son vrai prénom, ce chanteur périgourdin né en 1947 est un des plus intéressants fleurons de la culture occitane. Il en a prospecté en sourcier toutes les diversités lexicales: ses premiers enregistrements furent en langue limousine (ne lui parlez pas de patois !). Depuis une vingtaine d’années, chante en nord-languedocien pour mieux s’acclimater à un réseau de communes, en Sarladais, où il s’est attaché avec la belle vigueur d’un jeune lierre appelé à s’épanouir.

 

En cette langue locale, mordorée, qui sent la truffe noire, et qui est truffée de surprises euphoniques qui enrichissent celle de Molière, Voltaire, Brassens et Ferré – ses maîtres les plus fidèles… - que Joan Pau Verdier donne libre cours à son lyrisme révolté et rieur. Il la pimente d’un humour à sa façon en s’exprimant poétiquement (et avec une érudition éclectique) dans deux récents albums: Léo en òc et Trobadors.

Dans son nouveau CD Rêves gigognes, une des chansons s’inspire d’un des plus importants poèmes de la littérature française : Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Il en cosigne les notes avec Patrick Descamps, et le titre qu’ils lui ont conféré n’a rien d’hasardeux: Les Dés de Mallarmé.

 

En voici les paroles :


Dans une lettre
Que l’on ne postera jamais
Pour ne pas être
Le dernier posteur de malheur
A la fenêtre,
Il restera les vies fanées
Et les « peut-être »
De ces jours que l’on dit meilleurs.

Sur un visage
Que l’on épure au fil des ans
Et des naufrages
Et qui s’estompe lentement,
Où est la page
Qu’on a blanchie sous les harnais
De rêve en cage,
Où sont les dés de Mallarmé ?

Qui sont les autres
Ceux-là mêmes en qui l’on croyait
Les bons apôtres
Des illusions qui nous broyaient,
Les pères-notres
Et leur volonté de prier
Ceux qui les vautrent
Dans le silence et la pitié ?

Sur une image
Par un logiciel dessinée
Au moyen-âge,
Revisitée par des enfants
Beaucoup trop sages,
Il ne reste que des marchands
De sable et plage ;
Où sont les dés de Mallarmé ?

Dans cette lettre
Que l’on n’aura jamais postée
Pour ne pas être
Le dernier posteur de regret
Et de mal-être,
Au bord du vide pour frimer
Ou disparaître,
Où sont les dés de Mallarmé ?

 

En-defòra (En-dehors)


Que restera-t-il de ces feuilles blanches
Où je sympathise à l’encre séchée
Quand j’écris le temps au creux de tes hanches
Et que ton ressac vient me rechercher
Comme un vieux cello qui ne peut que geindre
Des notes tombées d’un remords d’archet ?
Je sais désormais que je m’en vais feindre
D’autres absolus de fraude entachés
Je sais désormais que rien ne me presse
Mes pendules n’ont qu’une aiguille au cœur
Cette aiguille-là compte les tendresses
Pour que les bonheurs soient peut-être à l’heure

Mas …en-defòra !

Je commence tout où tout se termine
Je passe mes jours à m’imaginer
Les pays lointains qui tant m’avoisinent
Les culs de l’amour tout enbluejeanés
Des aigues-bijoux que l’on dit marines
Une « aigada » aussi qui me fit raffiot
Des cuisses de filles me sonnant matines
Des âmes vendues pour pas un fafiot
Je dessine en vain des épures tristes
Qui jamais n’iront peupler vos expos
Mais qui danseront dans les matins bistres
Quand la pluie nihil pleure pour la peau

En defòra !

Je suis l’En-dehors du coin des musiques
La marge noircie de mots révolus
J’écoute monter d’étranges suppliques
Mon ombre à midi porte un jour de plus
Je n’ai de mes vies qu’une photo morte
Dernier négatif au réel voilé
Ultime refus des hordes cloportes
Je n’ai de mes nuits qu’un œil étoilé
Je suis l’En-dehors même aux jours de fêtes
Leur liesse me laisse un fond de cafard
Je suis l’En-dedans lové dans sa tête
Je suis un haret traquant le hasard

Où sont les dés de Mallarmé ?
«  un coup de dé jamais n’abolira le hasard »

Franc-tireur-au-flanc reclus des coursives
Je suis l’à-côté le clopin-clopant
Je suis le rajout du bas des missives
Le guetteur miro que l’on largue au ban
Du mât de misère et de vos misaines
Le groove blessé d’un Pasto crevant
Dans le caniveau où coulait sa peine
-Que lui resta-t-il du soleil levant ?-
Je suis le dégoût des goûts à la mode
La mauve fanée la voyelle en fleur
Les trans-amitiés Nijni-Novgorod
Les fruits la passion les larmes la peur

En - defòra !


L’autisme inventé chante à l’avant-scène
Je vends des rébus et j’y mets le prix
Si t’as pas les clés la fable est obscène
Et marchandera le coût du mépris
Que restera-t-il des feuilles pervenche
Car l’huissier marlou n’a jamais saisi
Ni le sens caché du bleu d’avalanche
Ni mon Andalousie de l’amnésie ?
Que restera-t-il du vent de l’Histoire
Celui qui soufflait toujours contre nous ?
Palimpseste aussi se fit le grimoire
Pour ne plus vieillir ni vivre à genoux.

Mas totjorn en-defòra !

 

Le site de l’artiste:

 

http://joanpauverdier.free.fr

 

 

 

Le lien pour commander le nouveau CD et les deux rééditions.

 

http://yeusemercat.wazala.com/

 

 

 

La photo de l’artiste, par Francis Annet qui illustre cette chronique a été trouvée dans le site de Gilles Poulou. Adresse électronique de ce bel artiste français, devenu récemment citoyen de Lausanne:

www.Poulou.chansonrebelle.com

 

 

 

Commentaires

On ne saurait trouver meilleure illustration de ce qui nous divise, vous des lettres et moi des sciences. Mille fois dans ma vie j'ai essayé de m'imaginer par la lecture le lieu où je devais me rendre ou ce que j'avais à vivre, et mille fois la réalité ne m'a offert aucune correspondance avec le fantasme issu de la littérature. J'ai commencé ma carrière africaine par Tim Buktu, l'endroit de la vieille, que les Français ont maladroitement transcrit Tombouctou. Ce qui, vous en conviendrez, est une sacrée chance, un signe des dieux si l'on y croit. Et il n'existe pas d'endroit aussi mystificateur à ma connaissance sur cette planète. Comme le disent les guides touristiques, on s'attend à la cité aux portes d'or, on tombe sur un triste amas de maison en banco. Djinguereber ou Sankoré vous paraissent aussi fades que la maison de Caillé. Et le temps passe. Vous avez un jour l'idée de demander l'autorisation de monter sur un minaret en construction, que l'on vous accorde.
Vous découvrez les puits en entonnoir, dans lesquels de petites plate-bandes colorées se suivent et forment une vision complétement différente de ce que vous apercevez horizontalement. La couleur émerge de la grisaille du banco. Les jardins suspendus de Tim Buktu ?
J'y ai emmené les quelques personnes qui m'en paraissaient dignes et chacune a fait la même expérience : leur vision de l'endroit en était vraiment transformée.
Vous ne trouverez cela dans aucune littérature et il m'a fallu trois mois pour le découvrir...

Rien qu'à écrire cela fait que je sais que je dois y retourner !

Écrit par : Géo | 09/10/2010

Plutôt dans l'un des rares endroits au monde où l'on ne trouverait pas de cybercafé.

A part ça, nous ne sommes pas des incultes: nous avons appris l'existence de Joan Pau Verdier dans la première moitié des années 70 par l'excellent magazine Rock & Folk, qui était à la Rock & Roll attitude ce que le Wall Street Journal est maintenant aux adeptes de Warren Buffet.

Écrit par : Rabbit | 11/10/2010

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