20/11/2010

Vera, une femme libre au cap du XXe siècle

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En automne 1910, les étudiants de l’Université de Lausanne – encore implantée au cœur de la Cité, image du dessus – voient débarquer une jeune femme en jupe longue, coiffée d’un canotier à l’allemande dont s’échappe un accroche-cœur noir, et qui les dévisage librement. Les rares filles qui suivent alors les cours à l’Académie, ou à l’Institut Morave (l’actuel musée du Mudac), sont généralement timides et se cuirassent de vertu. L’aplomb de cette Vera Zur Gosen, fille unique d’un diplomate impérial russe, choque certains, ravit d’autres. Elle n’a pas l’accent pétersbourgeois car elle est née à Genève d’une mère Suissesse et a perfectionné encore son français dans un pensionnat lausannois pour riches, à Mon-Repos. Cela dit, elle maîtrise plusieurs langues – dont le russe et l’italien. Cette cosmopolite polyglotte, qui obtiendra sa licence en lettres trois ans plus tard, n’a pourtant rien de ces féministes suffragettes qui effarouchaient tant les jeunes mâles à rouflaquettes de la Belle Epoque. Dans une autobiographie qu’elle rédigera bien plus tard à Naples, et que son arrière-petite-fille Charlotte Christeler (de l’UNIL, mais cette fois de Dorigny…) vient d’exhumer, annoter et commenter en un livre qui paraît aux Editions d’En Bas*, Vera Zur Gosen se réclame d’une liberté d’esprit plus grande. Même en ces années estudiantines, suivies en 1916 par son mariage avec Umberto Sormani, un comte italien, elle se réjouissait des préparatifs de ses noces (confection d’un trousseau, d’une robe en dentelle blanche, etc.) telle une midinette qu’elle n’était pas. Et si elle tomba amoureuse de son Umberto au point de lui aliéner sa vie entière, pour le meilleur et pour le pire, elle entendait garder toute sa tête à elle, bien remplie, choyant le beau français qu’elle écrivait si élégamment. En période de vaches grasses, elle se révélera une aristocrate intellectuelle accomplie, coulant ses jours à enseigner et à signer des traductions. En temps difficiles, elle sera la meilleure des ménagères et la plus débrouillarde des mamans.

C’est en mai 1944, à 54 ans, que la comtesse Vera Sormani commence à dactylographier «Le voyage de la vie». Achevé une année plus tard, le tapuscrit compte 308 pages, relate d’une manière circonstanciée et colorée la première moitié de son existence, et en dédie de nombreuses à Lausanne et Montreux. Elle y dépeint le charme suave, insouciant, très Belle-Epoque qui les embaumait avant les conflits mondiaux: scènes d’intérieur où les exilés de la communauté russe devisent autour d’un samovar. Balades romanesques sur les quais du lac, à bord d’une victoria aux roues vernies de rouge. Bals en fanfreluches au Beau-Rivage d’Ouchy. Processions enfantines de ce qu’on appelle déjà la Fête du bois jusqu’à la butte de Sauvabelin. Environs de la villa familiale du Clos-de-l’Est, à l’avenue du Léman. Bref, Vera Sormani affectionne ces étapes lémaniques qui ont balisé sa jeunesse et ont servi de refuge à sa famille quand son mari, ruiné par les guerres, fut acculé à des métiers expédients.

Quand elle l’avait épousé, le comte Umberto était fonctionnaire italien aux chemins de fer égyptiens. Ils vécurent à Alexandrie, puis à Héliopolis, où elle eut son unique enfant et enseigna au Lycée français. Fuyant l’Egypte, ils tentèrent de diriger une école de langue à Montreux, puis une autre à Naples. Celle-ci fut bombardée par les Alliés. Devenue veuve en 1949, Vera revint dans la région lausannoise, pour y mourir en 1993 dans l’EMS des Baumettes, à Renens. Elle avait 103 ans et quatre arrière-petits-enfants.

«Le voyage de la vie», Editions d’En Bas, 308 p.

 

 

Un style vigoureux, moderne et piquant

 

Née en 1983, Charlotte Christeler ne gardait de son aïeule, qu’elle appelait «Mémé», que des souvenirs de tendresse rudimentaire. C’est en lisant, avec émerveillement, les pages de ce tapuscrit longtemps méconnu par sa famille, qu’elle découvrit que la Mémé avait été une grande styliste. Un extrait:

 

«J’appartiens au XXsiècle. Quand il naît, je suis une fillette aux jambes nues et aux boucles

blondes. Je n’ai fait que poser le pied dans le vieux siècle, pour mieux sauter dans le nouveau

qui, tel un jeune dieu, me tend la main.

»C’est la mode de discuter de la date où commence le siècle!: est-ce 1900 ou 1901!? Les deux théories ont leurs partisans. À l’inverse de ce qui se fait pour les humains, on s’accorde pour adresser au vieux siècle mourant des louanges avant sa mort.

»Le XIXsiècle meurt en beauté, en pleine paix, à la lueur des derniers becs de gaz, dans le

froufrou des dessous de soie et des longues jupes que les dames relèvent avec grâce, laissant

entrevoir le bout de leur soulier pointu et un tant soit peu de leur bas de fil ajouré!; dans une

atmosphère languide que secouent à peine le trot des chevaux, le grincement des trams, la

toux et les crachats des premières automobiles haut perchées sur roues.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

L'image montrant le palais de Rumine 6 ans après sa construction me rappelle cet aphorisme:La laideur a ceci de supérieur à la beauté qu'elle ne disparaît pas avec le temps.
Sont-ce des vignes que l'on aperçoit au premier plan?

Écrit par : le pape | 22/11/2010

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