13/12/2010

Jacques Roman et son «miroitier» Sevilla

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S’autoportraiturer est un art difficile, un jeu qui devient diabolique. On songe à Rembrandt, à Francis Bacon. Mais il peut devenir une gageure amusée, une espèce de boîte à malice sans cesser pour autant de frôler le vertige de soi. En retrouvant dans le Puy-de-Dôme - quarante ans après des cours d’art dramatiques qu’ils suivirent ensemble à Paris – l’artiste «brut» Antoine Sevilla, notre poète et comédien Jacques Roman est tombé sous le charme d’une série d’autoportraits à la mine de plomb, puis avec des couleurs, que son ami venait de réaliser. Un lustre après, le fruit de ces retrouvailles est un drôle et troublant petit bouquin en similicuir, élégamment publié par les Editions Notari, à Genève.

Au fil d’une soixantaine de pages, le talent de dessinateur et de peintre d’Antoine Sevilla révèle une immuable physionomie – la sienne donc - renfrognée, ombragée de sourcils noirs et irrésistiblement pince-sans-rire. Un même masque tragique, d’autant plus drôle que Sevilla s’y attife tour à tour en roitelet, en réformateur protestant, en flibustier, en soldat français ou allemand, en Sherlock Homes, en Zorro, en Arabe du désert, en Indien des Andes, et on en passe.

En regard (j’allais dire en miroir) de ces images, la prose poétique de Jacques Roman se garde courtoisement de les expliquer. Elle ne les commente pas; elle y puise une méditation soutenue, et en méandre, sur la portée symbolique des traits d’un visage – en un début de XXIe siècle où la France républicaine et égalitaire s’interroge sur l’identité nationale; où la Suisse, de réputation hospitalière, s’enlaidit d’une autre qui serait xénophobe.

Je parle plus haut de regards et de miroirs. Ces deux synonymes nourrissent l’essentiel de la réflexion de l’écrivain. Ecoutons Jacques Roman:

«Fixez chacun des portraits (de Sevilla), fixez les deux yeux qui vous font face, vous découvrirez le troisième œil, l’œil de trop d’Œdipe qui fait de celui qui le possède l’homme qui rit et pleure sans attente, l’homme qui à l’homme, sa passion, se donne dans un temps qui n’est ni hier, ni aujourd’hui, ni demain, mais qui les embrasse tous, temps d’éternité, instant, ce temps que seuls connaissent les enfants, les mystiques et les sages.»

L’œil sévère d’adulte, et tant de fois recommencé, d’Antoine Sevilla serait un miroir de notre enfance qu’il nous tend.

 

Mille et un visages ou le Je en jeu: Antoine Sevilla. Par Jacques Roman. L’auteur de ce livre (que précède une trentaine d’autres) en fera une lecture ce jeudi 16 décembre 2010 à 19 h 00, au Broom Social Club, Genève, Bd St-Georges 21.

 

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