27/12/2010

Plateaux de fruits de mer et fumets de brasserie

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Une fin d’année enneigée présente d’indéniables inconvénients: elle transit le gitan interdit d’abri, provoque de spectaculaires dérupitées de grands-mères dans les rues déclives, paralyse les aéroports et enrhume le facteur. Mais sa clarté nivale, sa blancheur de cimaise rehausse avantageusement les autres couleurs. Celle du ciel lémanique, quand il s’éploie en bleus gris, en mauves et vert-de-gris sur les falaises de Meillerie. Le vermillon des breloques du Noël qui luiront jusqu’à l’Epiphanie. Sans oublier les couleurs gastronomiques de la saison: on s’assied à une table nappée de lin immaculé et soyeusement amidonnée, dans un restaurant sélect éclairé à l’ancienne, et l’on commande un plateau de fruits de mer. (Il est alors vivement conseillé de ne pas être pauvre ou modeste mais riche, exigeant, si possible hautain.) Quelle volupté pour les yeux, quand ils plongent dans une palette de coquillages et de crustacés multicolores! Ocres, sépias, zébrures jaunes, c’est beau comme dans une peinture flamande du XVIIe siècle. Et c’est bon! Une double symphonie de saveurs et de consistances contrastées.

 

 

Imaginez un bestiaire fantastique mais comestible assortissant des palourdes, des amandes de mer, des huîtres, des crevettes en forme de croissants lunaires, plus un ventripotent tourteau couleur de lis martagon. Les deux langoustes qui le flanquent vous toisent avec un regard de martyr: une rumeur prétend qu’elles poussent des cris de nourrisson quand le chef de cuisine les ébouillante… Mais quand on a un palais raffiné on ne chipote pas sur les dépenses. On ne s’encombre pas de compassion pour l’agonie de nos cousins crustacés.

Mon préféré est le homard, à cause de son pas lent de scaphandrier sur le gravillon du vivier, et de sa cuirasse anthracite qui devient écarlate sur le plateau à étages de la Table d’Edgard, au Lausanne-Palace. Jadis, les maîtres d’hôtel du Central-Bellevue, à l’autre bout de Sain’f, le disséquaient avec gants blancs et précision chirurgicale sous la serviette nouée en oreilles de lapin d’un grand général à la retraite. Il paraît qu’Henri Guisan y appréciait aussi la bouillabaisse.

 

 

22/12/2010

Destin d’un grand palais ferroviaire

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Le 19 mai 1906, l’ouverture du tunnel du Simplon a conféré à la capitale vaudoise une situation ferroviaire importante. L’infrastructure de sa modeste gare qui date de 1856 ne répond plus à la nouvelle donne. Son aspect, dissemblant à peine de celles de Nyon ou Villeneuve, est trop «gentillet» pour accueillir les grands trains d’Italie et de France. C’est tout au plus une station pour des convois vers Yverdon, qu’on a un chouia réaménagée en 1861 pour une liaison avec Saint-Maurice puis, en 1863, pour une autre avec Fribourg. Seules deux voies la desservent et son bâtiment central, long de 30 mètres, large de 21, est flanqué d’une potence en bois surmontée d’une cloche que le chef de gare met en branle pour donner aux convois le signal du départ…  Cette obsolescence la voue à être, cette fois, non pas agrandie mais démolie pour être reconstruite, avec plus d’ambition.

Pour édifier un monument au standing international, les Chemins de fer fédéraux lancent depuis Berne, en 1908, un concours stipulant qu’il aura «une apparence fonctionnelle, la façade digne mais sans luxe, l'emploi de matériaux reconnus sains et inaltérables et si possible, de pierre du pays[3]. L'entrée principale devrait avoir du caractère et, sans paraître trop riche, être élégante et d'heureuses proportions».» Il fut remporté par les bureaux d’architecture Taillens & Dubois et Monod & Laverrière. Dans «La Patrie suisse» du 15 février 1911, on reproduit la maquette de ce projet qui doit être achevé en 1913. Exposée à l’Hôtel de Ville, elle préfigure globalement la Gare CFF lausannoise telle qu’on l’admirera encore cent ans plus tard –contrairement à la plupart de celles d’autres grandes cités helvétiques, elle ne sera pas défigurée (lire encadré). Et les journalistes de la défunte revue bimensuelle genevoise de s’épancher en détail pour commenter la photo de la maquette: «Il n’y a aucune ressemblance quelconque ni dans le caractère, ni dans l’architecture, ni dans le style, ni dans les dispositions intérieures, entre la gare de 1859 et la massive casemate qui va la remplacer. Le vaste édifice s’étendra sur une longueur de 160 mètres et une largeur de 25. Il comprendra un sous-sol, avec locaux pour les bagages, pour le service sanitaire, les bains et douches, la morgue, des cellules pour prisonniers et aliénés, sa station électrique, le chauffage central, les séchoirs, etc. Un rez-de-chaussée, avec vaste vestibule, un grand hall, des salles d’attente au départ et à la sortie. Un entresol, avec bureaux pour les inspecteurs, les télégraphistes et autres. Deux étages avec logements pour le chef et les sous-chefs de gare, les portiers et concierges, les employés célibataires, des dortoirs pour les agents des trains…»

Il y a quelque cent ans, ce chantier aux gageures audacieuses démarrait dans l’exaltation. Depuis, la gare principale de Lausanne demeure un de ses monuments les plus importants. Même si on n’y entasse plus de cadavres dans une morgue et qu’on n’y incarcère plus les fous, elle est une ruche vivante. Un palais à mille entrées et issues, ciselé jadis dans l’Art nouveau le plus austère. Son Buffet 1e classe conserve des fresques polychromes, des lambris boisés, des moellonnages d’époque. Mais son atour principal est sa façade: longue de 200 mètres, elle en impose par son élégance et son ingénieuse asymétrie. Elle porte la griffe indéfectible d’Alphonse Laverrière (1872-1954).

Dommage qu’on l’ait un peu amochée à son fronton principal par quelques anneaux olympiques.

 

 

 

Projets «gigantesques» mais respectueux

 

A la fin de novembre passé, on apprenait que les CFF allaient investir plus d’un milliard de francs pour une ultime rénovation de la gare de Lausanne. D’ici à l’an 2030, elle pourra accueillir davantage de convois de grandes lignes (jusqu’à 400 m de long). Se doter d’une infrastructure assouplie destinée à un RER high-tech, et barioler davantage sa zone commerciale. «Des projets gigantesques», s’enthousiasma un porte-parole vaudois: à titre de comparaison, la régie fédérale n’accordera prochainement  que 500 millions pour rafistoler ensemble celles d’autres autres villes de Suisse – Cornavin, Bellinzone, Baden, etc. Mais on gage que la beauté générale et historique du monument lausannois sera sauvegardée. Avec le même respect que lui accorda, entre 1992 et 1998, le brillant architecte lausannois Danilo Mondada, quand il lui a fallu le moderniser, suite à un fameux incendie de 1994 qui endommagea les toitures. Raffiné comme un archéologue, doublé peut-être d’un mystique, il fit éclairer les passages les plus sombres par des puits de lumière.

 

 

18/12/2010

Stéphanie Bédat, Mélusine des musées

La Nuit des musées, dont la dernière édition lausannoise a eu lieu le 25 septembre passé, est une invention allemande: Berlin l’a allumée la première fois, en 1997. D’autres capitales culturelles ont repris le flambeau, mais ce n’est qu’en 2001, un an après Vevey - et suite à une motion du conseiller communal socialiste Grégoire Junod – qu’elle a été accueillie à Lausanne. Visant à populariser la culture, elle n’intéressa d’abord que 3500 visiteurs. Neuf ans après, ils sont 16 000 à affluer dans 23 musées entre 2 h. de l’après-midi et 2 h. du matin. «Un taux désormais plafond, mais considérable, dit Stéphanie Bédat. Un essor rapide, un peu trop: ça implique de nouveaux questionnements, des réévaluations.» Cette historienne d’art ne préside l’Association de la Nuit des musées de Lausanne et Pully que depuis l’automne 2002, mais elle est la cheville ouvrière. Sa gracilité diaphane, sa chevelure auburn (elle évoque la fée rousse des peintres préraphaélites anglais) et sa timidité cachent une force de caractère, un flair d’organisatrice. Marie-Claude Jequier, alors chef du Service culturel de la Ville, ne pouvait choisir meilleure timonière pour nos nuits muséales. Elle avait apprécié ses ténacités quand elle bûchait minutieusement à l’exercice d’un mandat communal, celui d’une évaluation des bourses d’encouragement en matière d’art plastique. Or Stéphanie Bédat, qui abandonnera son poste à la fin de 2011, ne se félicite de son appoint à la Nuit des musées que pour les efforts de son équipe à la rendre attrayante, accessible aux familles, aux personnes de langue étrangère, aux gens souffrant de déficiences visuelles ou intellectuelles. «Nous sommes dans un laboratoire d’expériences spontanées.»

Sinon, elle est un parangon de modestie qui rosit aux compliments. Vertu éminemment vaudoise. C’est dire si en trois lustres, cette Jurassienne s’est acclimatée à notre mentalité, tissée de retenues et de litotes. Née à Bienne, Stéphanie Bédat vit son enfance dans le quartier de Bosjean, près de la patinoire où elle adore patiner. Ses deux frères y font du hockey. Papa est typographe dans une imprimerie, trime dur et cause politique à la table familiale. Sa fillette s’en souviendra. En attendant, sa juvénilité la porte vers d’autres vocations: un prof de dessin au Gymnase de Bienne organise des excursions dans les musées de Suisse. Il enflamme ses élèves pour la puissance des images, Stéphanie est subjuguée. Elle rêve de devenir une artiste, surtout lors d’un inoubliable séjour à Londres, peu après sa matu. Mais c’est à Lausanne, où elle s’installe à ses vingt ans (1986) et après un refus d’être acceptée à l’Ecole des beaux-arts, qu’elle comprend que ce destin glorieux lui est interdit. Contre cette mauvaise fortune, elle ne fait pas bon cœur, elle fait mieux: «Si je ne suis pas dans l’image, je serai face à elle.» Aussi se plonge-t-elle dans l’histoire de l’art à l’UNIL, avec un seul regret: «On n’y apprenait que des abscisses et des ordonnées par rapport à l’artiste, à son œuvre et à l’histoire. Manquait l’aspect émotionnel de l’image. On n’y invitait rarement les créateurs.» Elle en rencontrera un de son choix et de près, durant de longues semaines sur les hauteurs de La Chaux-de-Fonds: le très romantique peintre et sculpteur Martin Disler, qui mourra à 47 ans en 1999, six ans après que Stéphanie Bédat lui eut consacré son mémoire de licence. Elle aura eu l’honneur de l’accueillir, parmi d’autres artistes écorchés comme lui, dans une galerie lausannoise qu’elle a dirigée de 1989 à 1997 avec quatre collègues. Une période fertile.

Manifestement, Stéphanie adore se remettre en question, «se repositionner». En 2006, alors qu’elle gère depuis 4 ans la Nuit des musées, elle décroche un master à l’Institut des hautes études en administration publique, se fait embaucher au Parlement fédéral comme rédactrice par la commission de gestion. Et depuis deux ans, elle est secrétaire de commission parlementaire au Grand Conseil vaudois. Elle n’est pas encore vraiment entrée en politique, mais ça la tente.

La flamme civique qui s’est rallumée en elle bougonne comme la voix de son papa.

 

Carte d’identité

 

Née le: 14 décembre 1966, à Bienne.

 

Cinq dates importantes

 

1993. Mémoire de licence à l’UNIL sur l’artiste Martin Disler.

 

2001. Collabore au projet d’Expo.02 - département des publications et projet du livre officiel.

 

 

2002. Commence à présider l’Association de la Nuit des musées de Lausanne et Pully.

 

2004 Naissance de sa fille Eléonore. Eliseo naîtra cinq ans après.

 

2006 Obtient un master à l’IDHEAP.