03/01/2011

Epiphanies

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A huit ans, mon pote Nicolas s’était réjoui trop vite d’avoir été choisi, avec quelques autres écoliers, pour figurer en chair et en os dans la crèche vivante de Chardonne. Il s’y voyait en roi mage («mon préféré était Melchior»), or au lieu d’une couronne, on le ceignit d’une paire d’oreilles d’âne. A cause de sa taille dégingandée et de ses grands yeux ourlés de cils noirs… «Et c’est une grosse fille qui dut faire le bœuf», se souvient-il en riant à peine - tant les institutrices d’antan étaient capables de cruautés plus ou moins involontaires.

 

Les parents de Nicolas le consolèrent avec une couronne de papier doré le Jour des Rois, qui en cette année 2011 sera célébré le jeudi 6 janvier qui vient.

La fête des Rois évoque, comme on sait, l’arrivée à Bethlehem de trois mages qui avaient traversé les déserts de Mésopotamie et de Syrie en suivant une étoile. (Ci-dessus, leur portrait par Mantegna)

 

Aujourd’hui, de nouveaux exégètes qui abominent toute féerie et toute poésie, s’évertuent à prouver qu’ils n’étaient pas des rois; qu’ils ne s’appelaient pas Gaspard, Balthazar ni Melchior. Que leurs étrennes n’avaient pas le parfum de la myrrhe, de l’encens. Encore moins la couleur de l’or. Bref, qu’ils n’étaient même pas trois, mais plusieurs, voire un seul…

 

Pourquoi diable ces enc… de mouches ne s’acharnent-ils point autant pour démontrer l’inexistence du Père Noël, ou expliquer que la couleur rouge de son déguisement a été imposée au monde entier, dans les années trente, par des publicitaires étasuniens pour la gloire de l’empire naissant de Coca-Cola? (Une couleur violente, «bling-bling» avant la lettre, et qu’ils n’avaient même pas inventée: d’autres dessinateurs yankees s’en s’auraient chargés un demi-siècle plus tôt.)

 

Et pouquoi nos démystificateurs s’endiablent-ils plutôt à ridiculiser cette brave et inoffensive Epiphanie? Probablement à cause de la poésie ancienne qui l’imprègne, est autrement plus scintillante dans les cœurs que toutes les paillettes en verre au plomb répandues par le traîneau de Santa Klaus, ou celui de ses ridicules avatars européens.

 

Je gage que le mot même d’Epiphanie les trouble. Dans le vocabulaire chrétien, il désigne la manifestation de Dieu aux humains par Notre Seigneur Jésus-Christ en un temps historique déterminé -un temps réel, consigné aussi par des historiens non chrétiens. Un temps qui a surtout une puissance poétique. C’est pourquoi, en l’enluminant encore plus de vingt siècles après, la légende de l’Epiphanie cesse d’être une légende.

 

En 1904, le grand Dublinois James Joyce eut l’audace magnifique de reprendre ce terme, en le déclinant au pluriel, pour intituler un recueil de proses qui ne devait paraître qu’en 1956, soit quinze ans après sa mort. Epiphanies, c’est un archipel de fragments d’illuminations un peu rimbaldiennes, d’intermittences du cœur vaguement proustiennes, et de lumières shakespeariennes, de paraclets avant tout joyciens…

 

Le puissant romancier les rassembla sous ce mot antique qui, en anglais aussi (epiphanies) souffle à l’oreille comme une volute jouée par des instruments à vents. Joyce avait itou un génie de musicien. Face à des universitaires irlandais un peu imbéciles, il avait justifié ce choix en expliquant que l’épiphanie peut être «une révélation subite du sens; une qui permettrait au lecteur de comprendre émotivement, et comme par miracle, le fond philosophique d’une phrase d’apparence triviale.» Il invoquait peut-être Rabelais, qui fut un de ses seuls maîtres avec l’Anglais Chaucer, le juif espagnol Maïmonide et l’Italien Gianbattista Vico.

 

Lorsque le génie romanesque de l’auteur d’Ulysse et de Finnegan’s Wake fut enfin consacré, même à Paris, ses thuriféraires les plus athées, les plus sous-sartriens, conclurent que James Joyce avait déchristianisé le mot épiphanie. Et ils l’érigèrent en champion de l’agnosticisme, en philosophe cynique, en Diogène moderne.

Ils n’avaient pas tout à fait tort. Mais leur déroutant manitou avait des croyances plus compliquées. Une de ses méditations épistolaires, posthume et méconnue, les désarme maintenant, tout en se référant à l’Antiquité:

 

 

N’est-ce pas la signification précise de l’Epiphanie chrétienne, cette manifestation silencieuse du Verbe fait Chair, du Verbe fait enfant, c’est-à-dire "privé de parole" (in-fans), autrement dit cette manifestation du Père parmi nous sous les traits de l’Enfant Dieu?

 

 

Commentaires

"la manifestation de Dieu aux humains par Notre Seigneur Jésus-Christ en un temps historique déterminé -un temps réel,"
Il est donc normal et plus logique que les orientaux fêtent Noël à l'Épiphanie ...
A ceux d'entre eux qui passeront ici, je souhaite une Fête sereine, malgré les malheurs qui les frappent.

Écrit par : Claire Tromeur | 05/01/2011

Merci, Claire Tromeur,

Toute notre compassion pour nos frères coptes et chrétiens d'Irak.

Écrit par : gilbert | 05/01/2011

Bonne année Gilbert. Il me semble que l’épiphanie est la troisième fête la plus importante de l’année chrétienne, (après Pâques et la Pentecôte) mais je ne crois plus du tout au père Noël…, ni en sa magie. Sortie de l’étalage d’abondance cadeaux victuailles et jeux ridicules, y aurait-t-il une chaîne de télé qui penserait à rappeler la légende par une soirée (non un spot) ? il faudrait bien du courage pour oser !... c’est comme la chanson : tous derrière et lui devant.
Comme votre pot’ Nicolas, j’ai moi aussi eu l’occasion de me sentir ridicule, déguisée en ange (sans l’avoir souhaité). Ça fait des souvenirs.

Écrit par : elfine | 05/01/2011

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