16/01/2011

Ne touchez pas à la maison de Pierre Viret!

 

Au début de l'an 1911, trois mois après l’inauguration du pont Bessières, la direction des Travaux entendait relier celui-ci à la place du Tunnel en créant une nouvelle artère qui allait porter le nom de Pierre Viret. Un hommage bien tardif au réformateur vaudois (1511-1571) qui fut le deuxième pasteur historique de Lausanne. Tardif et désinvolte, voire «hypocrite», car l’ouverture de cette rue impliquait la destruction d’une maison en mollasse jaunie où l’illustre ministre vécut vingt-deux ans: la cure de la Madeleine. Cet ultime vestige d’un ancien couvent édifié par des dominicains en 1234 avait été réaménagé à la protestante au XVIe siècle, et l’on y accédait par la petite place éponyme qui surplombe aujourd’hui la Riponne.

La valeur historique de cette «masure» n’émouvait guère les conseillers communaux partisans – et majoritaires - de sa démolition: «La cure de la Madeleine fait l’impression d’un caillou placé au milieu d’un chemin»… Précédemment, les mêmes avaient voté sans repentir celles d’un bâtiment voisin, la Maison Treytorrens, qui avait abrité le philosophe Alexandre Vinet (1797-1847), et l’enlaidissement d’une partie supérieure de nos mythiques Escaliers du Marché. Dans le cénacle de l’Hôtel de Ville, les discussions devinrent houleuses, quand bien même l’Exécutif lausannois accorda une grande attention aux thèses des opposants. Minoritaires, ils étaient vigoureusement soutenus par des intellectuels de renom: les peintres Eugène Grasset et Charles Vuillermet, l’éminent critique Philippe Godet, les membres très combatifs de l’Association du Vieux-Lausanne, mais aussi Albert Bonnard, une des grandes voix du Journal de Genève.

Ses confrères de La Patrie suisse, publiée aussi au bout du lac, s’en émurent à leur tour le 24 mai 1911: «Il faut des proies au progrès; c’est sur les ruines du passé que s’édifie l’avenir.» Et les chroniqueurs du bimensuel d’énumérer le bien-fondé des arguments pour la sauvegarde de la cure de la Madeleine. Ils rappellent que c’est le seul témoin de l’architecture lausannoise des XVe et XVIe siècles et du temps de la Réforme. Elle évoque le passage de l’Urbigène Pierre Viret, qui y invita souvent d’autres importants prédicateurs: Guillaume Farel et Jean Calvin en personne. Elle fut la résidence des pasteurs en chef de la capitale vaudoise jusqu’en 1839. Enfin, par sa situation au-dessous de la cathédrale, elle demeure visuellement pour celle-ci «un excellent premier plan qui lui sert comme échelle et permet d’en mesurer l’admirable grandeur.»

Les tensions parlementaires finirent bien sûr par se décrisper dans quelque vapeur de chasselas consensuelle. Les partisans du «progrès» de l’urbanisme triomphèrent courtoisement des avocats de vieux cailloux. La cure à Viret fut donc détruite en 1912. Mais la défense du patrimoine bâti venait d’acquérir dans la politique vaudoise ses premières lettres de noblesse.

 

  

Le protestant austère qui aimait les petits oiseaux

Pierre Viret, qui fut le premier grand prédicant vaudois à faire basculer sa terre natale dans la Réformation, avait enrichi de son enseignement – inspiré d’abord par Luther – ses concitoyens d’Orbe, puis les habitants de Grandson, Avenches et Payerne.

Devenu un fidèle de Jean Calvin, il contribua à ses côtés à l’interdiction de la messe, enseigna la théologie à l’Académie de Lausanne, instaurée par Leurs Excellences de Berne, et fut agréé par elles comme deuxième pasteur de la ville. C’est alors qu’on lui accorda la jouissance de l’habitation de la cure de la Madeleine, où mourut sa première épouse Elisabeth Turtaz, et naquirent les deux filles de sa seconde, Sébastienne Laharpe. Les croisées de son bureau donnaient sur la cour de l’ancien couvent dominicain, qui devait être plus arborisé, un chouia plus champêtre que l’actuelle placette des escaliers de l’Université. Le sévère doctrinaire s’y plut tant qu’il écrivit - entre deux préceptes édifiants sur la triste fatalité humaine et quatre prêchi-prêcha sur la problématique de l’expiation – des pages plus intimes sur des chardonnerets et leur nichée. Sa barbichette le rapprochait diablement, si l’on ose dire, d’un François d’Assise…

En 1559, Pierre Viret dut abandonner cette demeure très aimée, sur l’ordre des Bernois dont il s’était distancié et pour mettre le cap sur des exils moins germaniques: il prêchera à Nîmes, puis à Lyon, où il présidera en 1563, le quatrième synode des Eglises réformées de France. Mais c’est à la cour de Jeanne d’Albret, la mère huguenote du futur Henri IV, et sous un soleil basque trop latin, qu’il égrènera les dernières années de sa vie.

 

 

 

 

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09:41 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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