20/01/2011

Trois trisaïeules à Bottoflens

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Les Bottaflonnais sont, comme on sait, des Vaudois de toujours et de nulle part ailleurs; leur village serait jumelé avec celui, aussi mythique, de Triffouilly-les-Oies, en France. Toute réalité y devient fiction, et vice versa. Un matin de janvier, la bise noire de Berne s’engouffra si violemment par une cheminée qu’elle éteignit le brasier, refroidit la soupe aux «poreaux» et condamna la chatte Piornette à se réfugier dans le giron d’une vieille dame. D’une très vieille dame de Bottoflens, qui avait eu la sagesse de s’adosser à une bouillotte. Octavie Bonzoz babillait routinièrement avec deux autres doyennes de la commune: Victoria Mouton et Esther-Lise Mâchefer. Grâce au persil croqué tout cru et au yoghourt bulgare – qui contient les ferments de l’immortalité -, les trois centenaires conservaient un teint de poire juteuse, l’esprit dégourdi et une agilité des doigts épatante pour filer la laine.

 

Ce matin-là, nos trois filandières ne tramaient pas que des manchons pour l’hiver ou des couvre-pieds. A l’instar des Parques de la mythologie grecque (Clotho, Lachesis et Atropos), elles s’amusaient à défaire puis refaire des destinées humaines, batoillant comme au premier jour de leur amitié. Elles l’avaient scellée un siècle auparavant, au bord de l’étang du Sépey, sous aulnes, trembles et bouleaux. Elles s’en souvenaient comme d’un pacte de sorcières, agrémenté du chant des crapauds de la glaisière - où miroitait aussi le passage de la salamandre.

Dans leur chambrette actuelle aux volets clos, elles ressassaient d’autres souvenirs: les funérailles de leurs enfants, puis celles de leurs petits-enfants. Cela sans chagrin, voire avec un zeste d’espièglerie: leur instinct maternel était un souvenir si lointain qu’il s’était émoussé. A force de survivre en vase clos, de se rire du Temps et de flouer la mort, elles en oubliaient la vie vraie. Celle du «plein air», qui fuse malgré tout par les claies d’une persienne.

C’est alors qu’elles entendirent tinter la clochette de l’entrée et le pas lourd de Samy Gorgerat, l’officier des pompes funèbres:

 

-     Mauvaise nouvelle, Mesdames. Il ne reste plus de concession à perpétuité dans le cimetière du village.

 

 

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