28/01/2011

Jacques-Etienne Bovard et son éclectisme passionné

JE.BOVARDPARTIFRERE.jpg

Le bleu effronté son regard a la clarté de ses rivières à truites, et il fixe le vôtre comme les Vaudois le font rarement. (Photo de Philippe Pache*)  Jacques-Etienne Bovard tient moins du serpent enjôleur Kaa de Rudyard Kipling que du faune enjoué qu’il fut au collège de Morges. Du potache facétieux qu’il est resté à l’orée de son demi-siècle d’existence. Il enseigne au Gymnase de la Cité depuis plus de vingt ans: «Une vocation qui remonte à mes premières études du latin et du grec: quel beau destin d’être en permanence plongé dans des livres et d’avoir un petit public scolaire pour flatter mon narcissisme…»


Voilà trois décennies qu’il écrit des oeuvres à succès de la meilleure qualité. Ils se vendent jusqu’à 15 000 exemplaires: à l’aune de littérature Suisse romande, c’est un exploit. Aussi entend-il rester fidèle à son éditeur urbigène Bernard Campiche. D’ailleurs, être publié à Paris n’a jamais été pour lui un vœu obsessif.

Aujourd’hui, Bovard vit «isolé», «décalé» mais heureux à la campagne. Dans un village joratois encore empreint de la poésie virgilienne et élégiaque de Gustave Roud. Il y apprécie l’immédiateté des relations humaines, la tchatche spontanée de ses voisins, même quand elle s’estropie de cuirs langagiers. En se rendant à Lausanne, ou au Salon du livre de Genève pour quelque séance de dédicace, il se love dans un contexte culturel plus modique mais plus douillet, plus sain que dans la Ville lumière, où désormais ce sont des enjeux financiers qui font la loi.

La littérature romande actuelle est considérée par les Parisiens comme un aquarium francophone discret, où leur épuisette ramasse de loin en loin un gros poisson rare. Le Bovard s’y complaît en petit fretin - affranchi de toute contrainte, libre, presque aérien. Mais il n’en reste pas moins curieux des aléas du marigot de la vie littéraire française, et de ses compatriotes qui y pataugent. Son nouveau roman, La cour des grands*, exploite ce contexte avec une gourmandise narrative qui a fait la force de ses meilleurs livres. Le scénario en est simple: un pape des lettres romandes que Paris a consacré, et qu’un Prix Nobel est sur le point de consacrer davantage, se trouve par mégarde invité en même temps que des plumitifs à succès, auteurs de romans dits «de gare». Entre Xavier le judoka - le plus drolatique de l’escouade- et le maître, un certain Montavon, que cette promiscuité avait indisposé, s’instaurera une relation alambiquée, soldée par une envolée finale qui surprendra le lecteur.

«Ce Montavon stockhomisable, à crinière poivre et sel, et à orgueil démesuré c’est moi, avec quinze ans de plus. Son impertinent adversaire Xavier Chaubert, c’est moi aussi, bien sûr, en plus jeune.»



A Morges, Jacques-Etienne Bovard vit une enfance épanouie dans le quartier de Peyrollaz, cantonné entre la voie CFF et l’autoroute Genève-Lausanne. Il a pour père un avocat de culture raffinée, Pierre-André Bovard, qui joue aussi du violon, l’encouragera à l’accompagner à l’alto. La bibliothèque paternelle est éclectique à souhait: le fiston s’y pervertit un brin dans la lecture des Dames galantes de Brantôme. Ou, en celle, bien moins libertine, des chroniques de la Bataille de Stalingrad. Il dévore aussi tous les San Antonio possibles de Frédéric Dard, et les romans de Simenon – dont la simplicité des mots l’éblouit. Parallèlement, il se délecte pareillement de la lecture en grec ancien du Timée de Platon.
Avant d’y enseigner lui-même dès 1989, il devient un gymnasien modèle à la Cité, suivant les cours d’un Jacques Chessex (dont il consignera, cinq ans plus tard, les meilleurs souvenirs dans un texte intitulé «Itinéraires».) A la Faculté des lettres de Lausanne, il consacre en 1986 son mémoire de licence à un écrivain plus cher à son cœur: Jacques Mercanton. L’auteur de «L’été des sept dormants» n’y enseigne plus, mais reste attentif aux nouvelles générations d’étudiants mus d’ambition littéraire. «De 1971 jusqu’à sa mort, le 27 avril 1996, j’ai eu l’honneur d’être souvent invité chez lui, dans le quartier du Denantou, à Lausanne. Il me parlait de ses amitiés étroites avec James Joyce ou Thomas Mann. Sans jamais s’en féliciter. Il était ironique envers lui-même…»

 

La Cour des Grands, Editions Bernard Campiche.

Le site du grand photographe lausannois Philippe Pache:

http://www.philippepache.com














Carte d’identité

Né le 17 novembre 1961, à Morges.

Quatre dates importantes

1982. Publie ses premiers récits à L’Aire.

1989. Commence à enseigner au Gymnase de la Cité.

1992. Naissance de sa fille Judith. Marie naîtra deux ans plus tard. Il devient un auteur phare des Editions Bernard Campiche.

1999. Sept ans après le Prix Lipp, reçoit celui des Auditeurs de la Première.

 

 

 

17:03 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (2)

24/01/2011

Le bulbe exotique du château d’Aubonne

OBONNN.jpg

On séjourne chez des amis Aubonnois qui, le temps d’une convalescence, vous offrent le gîte et le couvert (potage au cerfeuil, compote de raves, tarte au vin cuit…). Leur maison est très ancienne. Dès le potron-minet, on en fait le moins possible grincer l’escalier, sculpté dans le bois le plus noble, et l’on se retrouve dans le frimas de janvier. La Grand-rue est venteuse à rendre gémissants les chéneaux, et le méandre pavé des Fossés-Dessous s’évanouit sous votre pas tant il fait encore nuit. Or de cette pénombre-là ne peuvent surgir que des personnages historiques.

 

On y avise l’enseigne d’une venelle portant le nom du baron Jean-Baptiste Tavernier (1605-1685). Un commerçant français qui avait beaucoup voyagé en Turquie, en Perse, aux Indes, et qui fut le confident de Louis XIV. Il s’était enrichi en marchandant d’inestimables diamants bruts directement avec les mineurs eux-mêmes. Trois mots d’urdu ou d’hindi suffisaient pour galvaniser son entregent. Tavernier les revendait à Ispahan, au shah Abbas II – qui l’accueillit comme un ami. A d’autres princes orientaux. Enfin, au Roi-Soleil lui-même, dès son retour en Europe.

 

En 1670, Tavernier avait 65 ans, le roi de France 32. Le vieux baron subodorait-il que son suzerain si débonnaire devait un jour virer sa cuti? De confession calviniste, il quitta sa patrie 15 ans avant la révocation de l’Edit de Nantes et les persécutions de protestants qui s’ensuivirent. Il voulut finir ses jours en Pays de Vaud. Terre huguenote à souhait, et dont moraines lémaniques lui évoquaient des paysages arméniens… En rachetant, en 1670, le château médiéval d’Aubonne, il en fit rabaisser le donjon jusqu’à cinq mètres du sol. Sur ce soubassement, ses architectes érigèrent une tour qui intrigue encore, trois siècles après, l’observateur ferroviaire. Dominant les vignobles mamelus de La Côte vaudoise, on l’identifie par sa coiffe renflée «à l’orientale». Des historiens locaux prétendent qu’elle imite la coupole des mosquées de Perse. D’autres qu’elle est russoïde, à l’instar des dômes replets des églises moscovites. De plus avisés l’apparentent prosaïquement à un type de clocher fréquent en Souabe, ou dans les préalpes de l’Allgäu…

20/01/2011

Trois trisaïeules à Bottoflens

TROISAIEULES.jpg

Les Bottaflonnais sont, comme on sait, des Vaudois de toujours et de nulle part ailleurs; leur village serait jumelé avec celui, aussi mythique, de Triffouilly-les-Oies, en France. Toute réalité y devient fiction, et vice versa. Un matin de janvier, la bise noire de Berne s’engouffra si violemment par une cheminée qu’elle éteignit le brasier, refroidit la soupe aux «poreaux» et condamna la chatte Piornette à se réfugier dans le giron d’une vieille dame. D’une très vieille dame de Bottoflens, qui avait eu la sagesse de s’adosser à une bouillotte. Octavie Bonzoz babillait routinièrement avec deux autres doyennes de la commune: Victoria Mouton et Esther-Lise Mâchefer. Grâce au persil croqué tout cru et au yoghourt bulgare – qui contient les ferments de l’immortalité -, les trois centenaires conservaient un teint de poire juteuse, l’esprit dégourdi et une agilité des doigts épatante pour filer la laine.

 

Ce matin-là, nos trois filandières ne tramaient pas que des manchons pour l’hiver ou des couvre-pieds. A l’instar des Parques de la mythologie grecque (Clotho, Lachesis et Atropos), elles s’amusaient à défaire puis refaire des destinées humaines, batoillant comme au premier jour de leur amitié. Elles l’avaient scellée un siècle auparavant, au bord de l’étang du Sépey, sous aulnes, trembles et bouleaux. Elles s’en souvenaient comme d’un pacte de sorcières, agrémenté du chant des crapauds de la glaisière - où miroitait aussi le passage de la salamandre.

Dans leur chambrette actuelle aux volets clos, elles ressassaient d’autres souvenirs: les funérailles de leurs enfants, puis celles de leurs petits-enfants. Cela sans chagrin, voire avec un zeste d’espièglerie: leur instinct maternel était un souvenir si lointain qu’il s’était émoussé. A force de survivre en vase clos, de se rire du Temps et de flouer la mort, elles en oubliaient la vie vraie. Celle du «plein air», qui fuse malgré tout par les claies d’une persienne.

C’est alors qu’elles entendirent tinter la clochette de l’entrée et le pas lourd de Samy Gorgerat, l’officier des pompes funèbres:

 

-     Mauvaise nouvelle, Mesdames. Il ne reste plus de concession à perpétuité dans le cimetière du village.