02/02/2011

Petit glossaire de l’ébriété excessive

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Nos «djeunz» à nous compliquent leur vocabulaire en imitant l’intonation berbéroïde des banlieues de Paris. Cela perturbe Aimé Pioton, qui n’avait jamais entendu des ados vaudois parler comme ça. «Grave de chez grave, ça veut dire quoi? Que babole-il, mon petit-fils Steevie?» Le couperosé octogénaire aurait-il oublié ses propres rébellions langagières quand, à 15 ans, il choquait ses aïeux avec la gouaille fleurie d’un Maurice Chevalier? Plus tard, avec les virevoltes stylistiques, pourtant très vaudoises, d’un Jean Villard-Gilles? Toute génération se fomente un jargon ésotérique afin de rompre avec le discours de la table parentale. Or, en ce début de XXIe siècle, l’évolution des mots s’accélère, tandis que nos aînés vieillissent plus longtemps. Ils n’en pensent pas moins, et à l’ancienne! Leurs tournures vaudoises échappent désormais au jeune Steevie. Surtout quand Aimé Pioton réclame de l’Alka Seltzer au petit-déjeuner avant de narrer goulûment un tournoi d’éthylisme dans un carnotset: «Aïo, aïo, ce qu’on s’en est mis! On ne s’y voyait plus les mains! Ce fut une sainte mâchurée, une lugée qui vous expédiait sous la table! L’astiquée du ferblantier Jeanjean fut spectaculaire: il est tombé nez à terre et saigné comme un caïon!” (ndlr: comme un cochon).

 

L’ébriété à la vaudoise s’enlumine aussi d’autres images qui sonnent comme des marmonnements, ou se déclinent en métaphores que les classiques de la littérature française n’auraient pas désavouées: «prendre» une «camphrée», une «mâillée», une «chique», une «mufflée», une «embriée»…

A Lausanne, se perpétue une tradition d’ivrognerie spirituelle, mais où toute culpabilité protestante s’anéantit par un simple phénomène de déglutition. Des poivrots glorieux se vantent d’avoir éclusé une sacrée «nautique». (Evocation d’un bistrot d’Ouchy, s’appelant comme ça.) D’autres se targuent d’en avoir «chopé une qui est fédérale». Allusion à l’ancien Café du Rond-Point, à Beaulieu.

Mais déjà le soir tombe et tout se noircit en eux. Ils se lèvent en disant «Il me faut loin.» Et chacun s’en va tout seul dans sa nuit.

 

 

Commentaires

Bonjour Gilbert.
A l’époque de Maurice Chevalier ce n’était « qu’un accent parisien » auquel s’ajoutait de l’argot. Aujourd’hui c’est une langue « officielle, parlée et écrite en textos » qui n’est plus réservée aux banlieues, mais pratiquée dans toute la France, villes et villages du nord au sud, dès que les enfants mettent les pieds aux collèges. Comme un passage obligatoire qui remplace l’examen d’entrée en 6ème. Les parents effectivement pensent « à l’ancienne », com’ d’hab’ et les heurts sont … comme « à l’ancienne ».

Écrit par : elfine | 02/02/2011

Merci, Elfine,
de cette très juste et instructive observation

Écrit par : gilbert | 02/02/2011

Il y a la murgée aussi quand on est ivre bu cher à Abplanalp

Écrit par : le Pape | 03/02/2011

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