05/02/2011

L’Arc jurassien durant la IIe Guerre mondiale

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Au début de juin 1944, nos autorités fédérales sont assaillies de remerciements de la part d’un Paris enfin libéré, pour toutes les dérogations qui ont été faites à la neutralité suisse durant la guerre: accueil discret de plus de 50 000 Français en fuite, dont des juifs ; préférence ostensible de l’état-major du général Guisan pour la cause alliée, etc. Or, sous la même coupole bernoise, les plus hautes instances diplomatiques apprennent avec consternation que plusieurs de nos compatriotes établis en Franche-Comté sont des victimes très ciblées de l’impitoyable épuration qui assombrit l’allégresse de la Libération.

Déjà avant 1939, ceux qui portaient un nom d’assonance germanique car ils étaient originaires de Suisse allemande - et surtout s’ils en provenaient directement sans avoir eu le temps de perdre leur accent – souffraient de discriminations verbales. En s’installant en France voisine, où l’herbe était encore plus verte qu’en Helvétie et les affaires commerciales moins anémiques, ces nouveaux venus tombèrent dans la nasse inextricable de l’Occupation nazie. Eurent-ils un régime de faveur en raison de leur appartenance à la «race allemande»? Leurs voisins français qui s’engagèrent dans le maquis ne devaient point oublier, à l’heure sanglante de la chasse aux félons, ces Wicht, Wüthrich, Krapf, Zehner, Zimmermann ou autres Beyeler… Des traîtres? peut-être malgré eux.

Or la justice arbitraire des épurateurs locaux devait faire exécuter aussi des Romands, de sang jurassien tout comme eux: entre autres une Agnès Perrenoud, voyante neuchâteloise établie à Pontarlier; un Louis Geneux de Sainte-Croix, devenu coiffeur à Dôle. Dans le Pays de Gex – qui fut un temps séparé du département de l’Ain par la ligne de démarcation – une série d’affaires jugées suspectes se solda par la condamnation de 18 ressortissants suisses, dont 10 fromagers et la mise à mort de 5 enfants. A Divonne, on infligea à trois Combières, les sœurs Chapuis, l’infamant supplice de la tonte…

 

Ce martyrologe méconnu fait partie de l’impressionnante récolte de documents thésaurisés par notre confrère Christian Favre, correspondant parlementaire de la Radio suisse romande à Berne, pour sa thèse universitaire sur «Les échanges au quotidien autour de l’arc jurassien, 1937-1945*». Dans la foulée des nouvelles recherches sur l’histoire de la Suisse durant la guerre 39-45, et que le fameux Rapport Bergier a enfin débarrassée de toute vision mystifiée, son livre décrypte les enjeux socio-économiques d’un peuple aux traditions transfrontalières ancestrales. D’un Jura qui fut un temps si homogène que le paysan suisse bénéficiait, pour le bétail, d’un libre droit de pacage en France, et vice versa. Il en alla de même chez l’industriel, un horloger le plus souvent, qui créait à l’envi des succursales par-delà le Doubs, et ne rechignait pas si, à son tour, un rival franc-comtois en implantait en deçà. Le vieux massif jurassique était un bien commun, jusqu’au jour inattendu, funeste et si brusque où l’apparition d’un troisième acteur, une sentinelle casquée «à la boche», aux postes-frontières des Verrières (photo du dessus,prise en 1944) ou de Fahy, en Ajoie, troubla la donne. Elle fit voler en éclats une solidarité atavique et ethnologique. Depuis, observe Christian Favre, il n’y a plus de Jura monolithique, mais des Jurassiens qui se définissent comme Neuchâtelois, Jurassiens vaudois, Jurassiens bernois, ou Ajoulots, Belfortains, Bisontins, et l’on en passe. Une patrie géologique immémoriale, et extrêmement locale, se serait ainsi disloquée par la faute d’un terrible conflit mondial.

Qui a fait des dégâts infiniment plus considérables ailleurs…

 

 

Christian Favre: «Une frontière entre la guerre et la paix», Ed. Alphil, 536 pages.

 

 

 

 

Un patchwork de destinées tragiques

 

Illustrée en noir-blanc par des photographies inédites des années quarante, que Christian Favre a dûment identifiées, sa thèse qui paraît maintenant, décrit aussi les étranges rapports triangulaires entre douaniers et militaires (suisses et allemands), et narre des destins hétéroclites. On y rencontre un contrebandier en embuscade dans les sentiers humides du Doubs. Un agriculteur ajoulot qui ne peut plus accéder à ses lopins frontaliers et un horloger de Morteau privé de ses fournitures neuchâteloises. Un Bruxellois juif habité par une indéfectible et courageuse espérance. Un Helvète corrompu par la collaboration, puis un autre qui devient résistant et mourra pour la France. De «petites» histoires de vie bouleversantes, méconnues, mais qui tissent la grande avec plus de relief.

 

 

Commentaires

Merci beaucoup pour ce "moment d'Histoire" dans ma région et de mon temps!
claire marie

Écrit par : cmj | 06/02/2011

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