15/02/2011

Un régicide anglais abattu à Saint-François

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Ce fait divers méconnu à trame shakespearienne remonte à l’été 1664. Notre poète Pierre-Louis Péclat l’a délicieusement romancé en un recueil impressionniste de souvenirs en prose*. Le lieu du drame est la place Saint-François. Voilà des mois que les Lausannois observent des allées et venues furtives de citoyens anglais vêtus de sombre sous le perron d’un des leurs, un quinquagénaire nommé John Lord Lisle, qu’ils désignent comme un chancelier (Sir Chancellor). Il habite à trois pas de l’ancienne église des Frères mineurs et jouit de la considération des lieutenants baillivaux, plus d’une protection policière secrète. Il se prémunit quand même d’une garde rapprochée de compatriotes. Or lui ni ses hommes ne sont des sujets de Sa Majesté, le roi Charles II, mais les «assassins» de son père, l’élégant Charles I peint par Van Dyck, qui fut décapité à Whitehall en 1649. Des «suppôts» d’Olivier Cromwell… Ils ont fui leur pays, malgré une absolution promise aux régicides par la monarchie restaurée. Lisle fut un des juges puritains qui avaient envoyé leur souverain à l’échafaud. Et, plus tard, un exterminateur féroce de catholiques d’Irlande: ces rebelles papistes idolâtres, toujours en ribote. Et revanchards!

 

C’est pour échapper aux représailles imprévisibles de cette engeance irlandaise que John Lisle et son escorte échouèrent finalement à Lausanne, un havre protestant. La ville ressemblait alors trait pour trait, venelle par venelle, à la maquette monumentale (échelle d’1/200) qui la reconstitue aujourd’hui au Musée historique. A la Palud, le bâtiment de l’Hôtel de Ville n’a pas encore été réédifié. Les maisons patriciennes de la rue de Bourg ont des jardins qui s’allongent jusqu’aux remparts (actuellement délimités par l’avenue du Théâtre). 

Enfin, zoom et fondu enchaîné la place Saint-François. En ce jeudi 11 août 1664, John Lisle se promène devant l’échoppe d’un barbier. En sort un homme à chapeau noir qui l’abat d’un coup de carabine. Le tueur est un certain MacDonnell. Un Irlandais! Il s’échappera à cheval en hurlant «Long live the King!». Sans être pourchassé. John Lisle, victime de la réalpolitik?

 

 

Transports, Ed. L’Âge d’Homme, 150 p.

 

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