25/02/2011

Notre Grande Bleue à nous et sa petite Camargue

 

 

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S 'il l n’y avait tout ce sel qui la rend imbuvable et la fait moutonner des Cyclades jusqu’à Gibraltar, la Méditerranée pourrait être reconsidérée comme une réplique du Léman. En plus grand quand même. Entre la Mare nostrum des Romains et notre mer alpine, relevons quelques analogies flagrantes: l’humeur des eaux et des vents est pareillement changeante (et on ne parle pas de celle des couleurs). De Corseaux-Plage à Chillon s’étire une très niçoise «promenade des Anglais». Yvoire est une contrefaçon de la belliqueuse Carthage. Meillerie une réplique de l’Alexandrie de Cléopâtre – le phare en moins. A Messine ou Toulon, les matelots se tatouent les bras exactement comme nos fiers marins d’eau douce du quartier de Rive, à Nyon. Ils ont un goût prononcé pour le vin et le poisson – un peu à Paudex ou Villeneuve. Au temps des Césars, cette dernière nommée avait pour nom Pennelucos (“tête du lac» en bas latin) et se trouvait au cœur d’un réseau florissant de navigation lacustre et fluviale, qui s’étoilait jusqu’à Avenches, Genève ou le Valais central.

 

 

Aujourd’hui, sa fièvre commerciale est tombée. Villeneuve est devenue une bourgade tranquille, hantée par de vieilles demoiselles au profil pointu de mercière, qui s’appuient sur une canne en prunellier pour monopoliser les trottoirs de la rue des Remparts. Elles s’habillent de laines chaudes même aux plus belles saisons: elles redoutent moins le froid, ou la bise, que l’humidité permanente de la réserve des Grangettes qui est toute proche.

 

Délimitée par le ruisseau de l’Eau-Froide et le Grand-Canal (image d'en haut)cette zone de liberté ornithologique abrite à l’année plus de 260 espèces d’oiseaux, dont une majorité de migrateurs très respectueux de la ronde des saisons: eiders, grèbes huppés, fuligules morillons sont actuellement en partance. Dans quelques semaines, notre vaste roselière lémanique (notre Camargue) sera polyphoniquement envahie par la gent limicole, qui est plus petite mais autrement plus bigarrée: ce ne seront que courlis, chevaliers, pluviers, vanneaux, bécasses, bécassines et bécasseaux… Leurs chants salueront le réveil de parfums sauvages.

Un avant-goût de la Provence.

16/02/2011

Dieu, hasards divinisés, et cornets à dés

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Si, par accident, vous héritez beaucoup d'une vieille parente, vous maudirez le ciel de vous avoir rendu trop soudainement riche en contrepartie d'un deuil trop affreux; mais il y aura forcément une petite voix au fond de vous qui remerciera l'arête de poisson qui a emporté cette chère tante Ludivine. Cette non moins chère arête incarne le dieu Hasard, et c'est surtout de lui que je veux parler aujourd'hui.

D'aucuns, comme le chrétien que je suis, n'y croient guère: il n'y a ni dieu Hasard, ni déesse Nécessité, puisqu'il y a un Dieu tout court, qui peut quand il le veut renverser le cours des vents, déclencher une avalanche, briser une branche de platane d'Ouchy au-dessus de ma tête, faire éclater un pneu de ma voiture ou faire coïncider les six numéros vainqueurs de la loterie à numéros avec ceux que j'avais cochés dans ma grille trois jours auparavant.

D'autres personnes, résolument païennes et spirites, ne jurent que par les «forces obscures» et par leur intuition, leurs facultés prémonitoires: si un de leurs amis est tué dans un accident de chemin fer, ils se souviennent aussitôt d'avoir aperçu, une semaine avant la tragédie, un long chat noir couleuvrin faisant des rondes sous son balcon.

Enfin, une troisième catégorie de gens - probablement la plus courante - est mécréante. Elle ne croit à rien du tout, même pas au hasard. Or, au hasard, elle se réfère tous les jours. Tantôt pour se disculper d'une faute ou d'une erreur, d'un ridicule. Tantôt pour se revaloriser, exprimer sa propre volonté: car c'est en défiant le hasard, puis en le maîtrisant, qu'on accède, dit-elle, à une dignité d'homme. Ils n’ont pas lu Mallarmé, ou n’y ont rien compris – à leur décharge, l’ésotérisme magnifique du poète peut être décourageant.

Sinon comment défie-t-on le hasard? En jouant aux dés, à l'instar des soldats romains qui se disputèrent la tunique du Christ au pied de la sainte Croix. Ou tel ce pauvre héros indien du Mahabharata qui perdit tellement aux dés, il y a de ça 3 000 ans, qu'il finit par se jouer lui-même. Cette désastreuse malchance mythique n'a pas découragé les humains à s'initier aux dés; à défier le destin en agitant de petits cubes d'os ou d'ivoire dans un cornet, puis en les roulant sur une surface plane.

Au siècle passé encore, les aristos de la Restauration, dans les galeries du Palais-Royal, à Paris, se livrèrent avec passion, avec rage, à ces batailles de tables décorées de marqueterie artisanale et coûteuse; mais ils conservaient leurs mains cachées par des gants de filoselle. Ne serait-ce que pour camoufler quelques sueurs révélatrices.

Les Anglais jouent pareillement au craps, un système de jeu qui n'a besoin que de deux dés. Dans la commune du Sentier, à la vallée de Joux, il est un bistrot secret où l'on roule aussi les dés, mais pour obéir à un hermétisme d'autant plus fermé qu'il est local, très strictement: c'est le coup de dés de la hyène. Mais qu'allait faire une hyène au pied du Risoux, où tant d'éleveurs d'ovins se plaignent déjà de l'omniprésence dévastatrice, qu'ils disent, du lynx?

On a aussi le droit de jouer au poker d'as, et au 421, qui est le divertissement de bistrot le plus populaire de France (non, je n'évoquerai point ici le jass!). Restent tous ces jeux d'argents que l'on enclenche et secoue comme des pruniers, ces bandits manchots  de plus en plus autorisés, et pas seulement dans les casinos.

Mais toutes ces considérations nous ont éloignés de notre préoccupation première, qui était rivée au seul concept du hasard.  L'étymologie de ce mot est déjà intéressante: elle proviendrait de l'arabe el azar, nom d'un château de Syrie, à l'époque des Croisades. Ou du terme, lui aussi sémitique, az-zahar, soit l'enjeu, soit la fleur. 

En persan, qui lui, n'est pas une langue sémitique mais indo-européenne, le même mot indique le poison…

 

15/02/2011

Un régicide anglais abattu à Saint-François

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Ce fait divers méconnu à trame shakespearienne remonte à l’été 1664. Notre poète Pierre-Louis Péclat l’a délicieusement romancé en un recueil impressionniste de souvenirs en prose*. Le lieu du drame est la place Saint-François. Voilà des mois que les Lausannois observent des allées et venues furtives de citoyens anglais vêtus de sombre sous le perron d’un des leurs, un quinquagénaire nommé John Lord Lisle, qu’ils désignent comme un chancelier (Sir Chancellor). Il habite à trois pas de l’ancienne église des Frères mineurs et jouit de la considération des lieutenants baillivaux, plus d’une protection policière secrète. Il se prémunit quand même d’une garde rapprochée de compatriotes. Or lui ni ses hommes ne sont des sujets de Sa Majesté, le roi Charles II, mais les «assassins» de son père, l’élégant Charles I peint par Van Dyck, qui fut décapité à Whitehall en 1649. Des «suppôts» d’Olivier Cromwell… Ils ont fui leur pays, malgré une absolution promise aux régicides par la monarchie restaurée. Lisle fut un des juges puritains qui avaient envoyé leur souverain à l’échafaud. Et, plus tard, un exterminateur féroce de catholiques d’Irlande: ces rebelles papistes idolâtres, toujours en ribote. Et revanchards!

 

C’est pour échapper aux représailles imprévisibles de cette engeance irlandaise que John Lisle et son escorte échouèrent finalement à Lausanne, un havre protestant. La ville ressemblait alors trait pour trait, venelle par venelle, à la maquette monumentale (échelle d’1/200) qui la reconstitue aujourd’hui au Musée historique. A la Palud, le bâtiment de l’Hôtel de Ville n’a pas encore été réédifié. Les maisons patriciennes de la rue de Bourg ont des jardins qui s’allongent jusqu’aux remparts (actuellement délimités par l’avenue du Théâtre). 

Enfin, zoom et fondu enchaîné la place Saint-François. En ce jeudi 11 août 1664, John Lisle se promène devant l’échoppe d’un barbier. En sort un homme à chapeau noir qui l’abat d’un coup de carabine. Le tueur est un certain MacDonnell. Un Irlandais! Il s’échappera à cheval en hurlant «Long live the King!». Sans être pourchassé. John Lisle, victime de la réalpolitik?

 

 

Transports, Ed. L’Âge d’Homme, 150 p.