12/03/2011

La Tour Bel-Air, une vieille dame de 80 ans

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Vers la fin de 1931, les journaux de Lausanne ne sont pas seulement bariolés de réclames pour les étrennes de Noël. Une publicité tapageuse y annonce l’inauguration imminente du premier gratte-ciel de Suisse qui, au sud de la place Bel-Air, fait face au Kursaal, bâti, lui trente ans plus tôt dans un jugendstil floral et mouluré. La tour sera haute de 68 mètres. Si le défi enchante les Helvètes qui ont voyagé en Amérique, où la mode des buildings est en effervescence depuis les années vingt, il scandalise les sédentaires. Au premier rang, des protestants rigoristes - peut-être trop marqués par l’épisode biblique de Babel – et que heurte le projet d’un édifice presque aussi élevé que la cathédrale de Lausanne. Même si la tour lanterne de celle-ci culmine à 79 mètres, soit à 11 de plus. D’autres opposants se méfient des extravagances du «capitalisme», et rien ne les choque davantage qu’en période de crise on ose s’inspirer de l’architecture de Wall Street, l’épicentre du séisme économique de 1929. Enfin, des autonomistes vaudois traditionnellement hostiles à toute initiative originaire d’outre-Sarine, proclament à qui mieux mieux qu’Eugène Scotoni, le concepteur de cette réalisation «pharaonique», se trouve être un ingénieur zurichois…

 

 

 

 

Balayant ces préjugés et faisant feu des quatre fers, l’immigré italien Eugène Scotoni parvient à concrétiser son rêve américain, en plein cœur de Lausanne - à l’ouest du Grand-Pont, au mois d’octobre 1931. Il a été assisté par le grand architecte vaudois Alphonse Laverrière. Les étapes les plus audacieuses de l’édification de l’édifice aux 16 étages furent sa maçonnerie générale, puis l’assemblage inédit de sa carcasse en fer qui leur prit huit longs mois. Il y eut des accidents, des ouvriers blessés et même un mort – les détracteurs du chantier n’hésitèrent plus à parler de «la Nécropole de Bel-Air»…

 

Une fois parachevé, au début de 1932, le premier gratte-ciel de Suisse peut enfin aguicher tous les regards, et toutes les appréciations. Les plus enflammées viennent de nos édiles: voilà plusieurs lustres que la capitale vaudoise s’est reconvertie dans le tourisme et les services. Elle est condamnée à créer des espaces extra-muros dévolus à l’industrie, des pôles d’appoint et d’équilibre. Pour nos autorités, la Tour Métropole défie moins la cathédrale que les banques et les sociétés d’assurance de Saint-François. Réconfortés, Scotoni, Laverrière et leurs partenaires? Ce serait sans compter le baptême du feu qu’ils redoutent le plus: le regard esthétique, pas forcément politisé, des grands artistes et intellectuels de la ville. Parmi eux, les écrivains Charles-Albert Cingria et Charles Ferdinand Ramuz, qui ne sont pourtant pas des pourfendeurs du modernisme. Or c’est paradoxalement un procès de non-modernisme que ce dernier nommé a déjà intenté à la Tour Bel-Air, quelques mois auparavant, à fin 1930, dans un texte mémorable intitulé «Sur une ville qui a mal tourné»*. Ecoutons l’élégante diatribe ramuzienne:

«Une tour peut avoir cent mètres et paraître petite; elle peut n’avoir que vingt mètres et paraître grande. La tour en question de quarante mètres (…) m’a paru essentiellement moyenne, c’est-à-dire rien du tout… De sorte qu’elle ne m’a paru qu’un ornement assez prétentieux à une bâtisse elle-même assez prétentieuse.»

Sa sentence fut péremptoire mais pour une fois pas visionnaire. Notre modeste gratte-ciel lausannois a beau ressembler à un vieux vaisseau décrépit, il est de moins en moins détesté. En sa soute, la grandiose salle du Métropole, classée monument historique, est devenue mondialement connue grâce aux ballets d’un certain Maurice Béjart.

Notre article s’est beaucoup référé au livre de Bruno Corthésy «La Tour Bel-Air», Ed. Antipodes, 1007

C F Ramuz: «Lausanne, une ville qui a mal tourné», Ed. Mermod, 1946.

 

 

 

 

 

La future tour Taoua de Beaulieu

 

En septembre 2008, un jury architectural lausannois misa sur une reconfiguration révolutionnaire du flanc sud du Palais de Beaulieu. Une partie des anciennes halles servira de socle à un gratte-ciel de 84 mètres, soit 5 de plus que la vieillissante tour Bel-Air. Le projet Taoua, qui a été retenu, sera l’œuvre des architectes Hahne, Jolliet et Nicollier, d’un bureau lausannois nommé «Pont 12». Le trio entend créer un nouvel emblème monumental pour Lausanne, cette fois en amont. En 2020, leur tour ne sera pas la plus haute de Suisse (celle de Roche, à Bâle aura 30 m de plus), mais elle ne coûtera pas un centime au contribuable. Devisée à 100 millions de francs, réalisée par la société Losinger, elle sera entièrement financée par l’investisseur genevois Orox Capital Investment. Et plus tard rentabilisée par ventes et locations.

Taoua abritera un hôtel de catégorie moyenne, un restaurant au sommet, des bureaux, des résidences. Il sera un Business Center entièrement conçu dans le respect du «développement durable». A son pied, un espace dégagé servira de portail pour s’introduire dans le complexe futuriste de Beaulieu depuis l’Est. Cela à l’emplacement d’un restaurant éponyme disparu, très populaire. On y tapait le carton tout en éclusant de la Suze «pour se laver l’estomac de tous ces bons vins du Comptoir».

 

 

Commentaires

J'ai d'abord lu votre article dans 24 Heures. Merci. Durant dix ans, plusieurs fois par jours je me suis trouvée à l'arrêt du bus 2 et me suis demandé ce que contenait cette Tour pas très élégante!. Le soir, tout en haut, quelques lumières faisaient penser qu'elle était habitée. La carte montre le quartier qui me rappelle des souvenirs. Lausanne, une belle ville, avec cette clarté lémanique qu'on ne trouve pas ailleurs.

Écrit par : cmj | 12/03/2011

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