26/03/2011

L’Evêché, une agora bistrotière

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Les murs jaune pâle, leurs lambris, leurs peintures pseudo-médiévales sont toujours là. Les tables sont en bois comme avant, et ça recommence à sentir le fromage cuit, le vin et les vapeurs de bière rimbaldiennes. Après cinq mois d’impatience, d’inquiétude surtout, voilà les élèves du Gymnase de la Cité rassérénés: leur Café de l’Evêché s’est seulement récuré en profondeur, mais sans que ça se voie trop. Il en va pour la génération de 2010 comme pour les cinquante-sept qui l’ont précédée depuis son ouverture en 1952, l’année de l’achèvement du bâtiment: le lieu est attachant, même si sa carapace bistre ne s’harmonise pas avec la sacrée sainte molasse de la Cité. A l’angle de Curtat-Bessières, on dirait un bon vieux chien; un corniaud, un bâtard architectural, même pas représentatif de l’époque. La porte d’entrée, l’enseigne blanche flanquée de lanternes en fer forgé, le petit panneau de bois kitschissime, enluminé d’un caquelon vert, tous ces vestiges d’un passé récent confèrent à celui-ci une dignité certaine, en tout cas la noblesse de l’affection.

 

Si les lycéens y ont jeté leur dévolu dès l’automne 1952, ils n’y viennent presque jamais pour déjeuner, ni pour souper comme les habitants du quartier et les notables de la Cité férus de mets de brasserie, ou de cuisine traditionnelle vaudoise. C’est pour réviser leurs cours, qui leur sont dispensés à quelques pas de là, rue de la Mercerie, ou (depuis les années septante) à l’Académie. Leur argent de poche ne leur autorisant encore que de sustenter d’un sandwich et d’un fruit, sur les bancs du parc en contrebas de la Cathédrale, ils viennent à l’Evêch’par deux ou trois pour comparer leurs notes, en sirotant du thé froid à la pêche. Pendant qu’à d’autres tables, les adultes réclament l’addition en même temps que des cafés et des cerises à l’eau-de-vie. La petite ronde est occupée par des journalistes de l’Hebdo et de l’Illustré qui devisent en carburant au ptit’noir. Autour de la grande ronde, que les Vaudois surnomment la table des menteurs (une romandisation de la stammtisch), les silhouettes sont plus contrastées: ouvriers du bâtiment, archéologues en salopette, un horloger du voisinage. Et de loin en loin, un édile. L’ancien syndic radical de Lausanne Paul-René Martin (1929-2002), y acceptait de bonne grâce à un verre de Cinzano – une paronymie de «cinq anneaux» -, après l’échec de la candidature de sa ville aux Jeux olympiques de 1994… Son lointain successeur écologiste Daniel Brélaz apprécie lui aussi le Restaurant de l’Evêché, mais on gage qu’il a une préférence pour sa carte aux dix fondues – dont une à la bière et à l’armagnac.

Vers les dix heures du soir, revoilà nos gymnasiens et gymnasiennes. Leurs conversations prennent un tour moins studieux, plus festif. On se met cette fois à la bière grenadine, quelquefois à d’autres mélanges plus audacieux. On se saoule, mais à peine: si la féria doit continuer, on descendra vers le quartier du Flon. Car l’Evêché n’a jamais été un lieu propice aux divagations. Quand, à l’orée de l’été, le Festival de la Cité bat son plein sur la butte, il devient un havre de tranquillité retrouvée, à l’abri du bruit et des euphories. Et lorsqu’il y a eu concert à la Cathédrale, c’est une procession d’instrumentistes à nœud pap et de musiciennes en robes de lumière qui poussent la petite porte aux lanternes pour prendre possession des tables en bois sous les lustres tarabiscotés de porcelaine bleue. Leurs auditeurs qui les suivent sont fringués pareil. Que du beau monde! Du coup, nos ados aux jeans effilochés s’esquivent discrètement, sans qu’on les en ait priés.

 

Leurs aînés des années septante étaient plus irrévérencieux: ils commandaient jusqu’à plus soif un breuvage tout aussi bon marché que la bière pression mais qui a disparu: le ballon d’Algérie. Ils jouaient au jass en fumant des Virginie - moins coûteuses les Gauloises. Ils frôlaient volontiers le scandale, «pour le simple plaisir d’offusquer ces c… de bourgeois». De la salle du fond leur parvenait les imprécations enjouées, parfois fâchées, de leur maître le plus prestigieux: Jacques Chessex (1934-2009) qu’ils admiraient ou détestaient. Selon leurs humeurs ou selon les siennes.

Le soussigné a eu souvent l’honneur et le plaisir de partager un repas dans cette «salle au grand miroir» avec le Prix Goncourt 1973. L’écrivain se faisait une volupté cruelle et byzantine à turlupiner le gentil serveur Manu de questions sur le mode de cuisson d’une plie aux herbes, prévue au plat du jour. Sur la provenance des tomates en garniture ou du vinaigre qui l’assaisonnera. Après quoi, il commandait un rosbif «ordinaire», puis se mettait à persifler la fresque de Pettineroli représentant une procession épiscopale au XVIe siècle.

 

Que le trait soit naïf, sans l’éblouissante naïveté médiévale, ça ne me dérange pas. Ces peintures sont moches mais elles sont là, et on finit par les aimer, comme moi j’aime ce bistrot. Ce qui m’énerve, c’est l’erreur historique, protocolaire, de la composition. Voyez, l’évêque y est précédé et non suivi par les chantres… C’est seulement agaçant. pas grave du tout. C’en devient attachant.

 

 

Le peintre lausannois Edouard Pettineroli, plutôt coutumier de natures mortes, avait dû déployer ses talents modestes en peinturlurant cinq autres fresques dans le Café-restaurant de l’Evêché. Chacune liée à la commémoration d’un traité de combourgeoise, conclu en 1525, entre Berne, Fribourg et Lausanne. Ce ne sont que profils à peine nuancés de bannerets, lansquenets, prélats ou enfants de chœur médiévaux, comme on les imaginait dans les albums à colorier de notre enfance. De plus anciens habitués célèbres s’en étaient déjà amusés, sans réclamer pour autant leur disparition. On pense au très élégant architecte Jacques Bonnard, qui vit à l’étage du même immeuble depuis 1862. A son confrère archéologue Werner Stoeckli, qu’il fit venir des Grisons pour diriger des chantiers divers de la Cité, et qui rayonna d’un charisme inoubliable à la grande table ronde. Les propriétaires actuels des lieux, Anne et Eric Teysseire, ont su évaluer le prix sentimental de cette iconographie murale: elle échapperait au marché de l’art, mais sa candeur retient et réunit les cœurs de leur clientèle. Presque aussi bien que la petite terrasse de l’arrière-cour qui donne sur l’avenue Saint-Martin et les anciennes murailles de la ville: à la belle saison, on s’y attable sous un bouleau géant et dans le halo au charme faubourien de lampions multicolores.

 

 

 

Commentaires

Bien vu!
Dommage que l'ancien patron des lieu, celui qui a tenu ce "monument lausannois" depuis 1973 ne soit pas mentionné dans le billet.
Un grand merci à Monsieur Luigi Galizia. Longue et bonne retraite.

De plus, Jacques Bonnard, architecte, est réellement un être fabuleux! Il faut admettre qu'habiter depuis 1862 dans un immeuble dont la fin des travaux date de 1952 n'est pas à la portée de tous.
L'appartement de l'architecte Bonnard combiné à la machine de Wells, aura permis le premier télescopage temporel en pays de Vaud... Un fait à ajouter à tous les autres qui émaillent l'histoire de l'Évéch'.

Écrit par : Baptiste Kapp | 26/03/2011

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