27/04/2011

Delarageaz, un grand Vaudois tombé dans l’oubli

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Un jour ensoleillé de 1824, quelques géomètres prospectant les berges de la Venoge se font livrer leur repas de midi par un garçon de 17 ans aux yeux clairs. «Tu es le fils Delarageaz?» Le jeune homme opine de son nez aquilin: son père, François Delarageaz, est le propriétaire de l’Auberge de l’Etoile à Préverenges, et un tout neuf député au Grand Conseil vaudois. Un propriétaire terrien aisé. Il a élevé ses deux fils (qui ont deux sœurs) en une stricte tradition campagnarde et biblique, tout en leur offrant un début de scolarité à Morges. Celui-là, Louis-Henri, est l’aîné. Féru d’arithmétique, la géométrie l’intéresse. Il sympathise avec ces savants auxquels il a apporté un casse-crôute, et grâce à eux, il se trouvera une vocation d’arpenteur – qui le conduira plus tard à élaborer de grands atlas de la Suisse, à devenir ingénieur en chef des lignes de chemin de fer de la Jougne et de la Broye, à contribuer à la correction du Jura. Puis, avec un mandat fédéral, à négocier avec l’Etat italien une rectification de la ligne frontière de Poschiavo… Un futur maître géographe, donc. Un homme de réseaux qui, en arpentant toutes les communes vaudoises, s’y fait connaître et apprécier pour son charisme naturel, son talent oratoire. Doué d’un accent de terroir qui «inspire la confiance», il saura toujours rendre compréhensibles les idées les plus compliquées. Autant d’atouts pour sa fulgurante trajectoire politique, à laquelle l’historien Olivier Meuwly vient de consacrer une première monographie de 500 pages*.

 

 

A la mort de son père en 1836, c’est à Louis-Henri - et à sa très active épouse Charlotte, née Bron - qu’échoit la gestion d’un patrimoine familial immense: terrains, vignes et biens immobiliers à Préverenges, Lonay, Echichens, Saint-Saphorin-sur-Morges, Romanel, Echandens, Bougy, Féchy, Perroy. Sans oublier, à Bremblens, le domaine viticole de Rionzi, d’où une corbeille de grappes sera envoyée chaque automne à Berne au grand Henri Druey, conseiller fédéral de 1848 à 1855. En retour, le père du radicalisme vaudois adresse à ses amis Delarageaz une tresse bernoise et des biscômes… En cette propriété qui perdure, leur descendant Henri-Philippe Delarageaz continue de produire un grand cru de La Côte. Il perpétue aussi le souvenir de son flamboyant aïeul dont les non-historiens ont oublié jusqu’au nom. D’où sa très fervente coopération à l’élaboration du livre de Meuwly: il lui a soumis 4000 documents surtout épistolaires qui nous éclairent sur les différentes étapes de l’épopée du mouvement radical («il n’y aurait pas eu de Druey sans Delarageaz») Mais autant sur ses faits militaires: bravoure exemplaire au conflit du Sonderbund, présence prépondérante au conseil de guerre fédéral, dont il était un membre écouté.

C’est évidemment au plan politique, que Louis-Henri Delarageaz fut le plus étincelant: syndic de Préverenges en 1841, il monte dare-dare au créneau de la révolution radicale vaudoise – qui préconise entre autres une souveraineté populaire intégrale, une opposition à la classe aristocratique et religieuse, des débats parlementaires ou gouvernementaux ouverts au public, etc. C’est lui qui, le 14 février 1845 proclame la conquête par son parti de tout le Grand Conseil, dont il devient le président. Le 6 mars, il est élu au Conseil d’Etat où il gouvernera durant 29 ans, un des plus longs mandats de l’histoire vaudoise durant lequel le Rhône est endigué, l’Orbe et la Broye assainies, et un premier réseau de chemin de fer dessiné. Une banque aussi voit le jour: la BCV.

Pourquoi ce personnage historique, qui fut durablement le proconsul le plus chéri de ses concitoyens – notamment pour ses billets dans «Le Nouvelliste vaudois», un journal partisan dont il était propriétaire – et l’«homme fort» du canton, est-il si méconnu aujourd’hui? Parce qu’il fut la charnière entre deux figures intellectuellement plus rayonnantes: Druey, son aîné de huit ans. Et Louis Ruchonnet (1834-1893), son cadet de 27 ans, qu’il avait lui-même pistonné en publiant ses billets politiques dans son «Nouvelliste». Et qui, la mort dans l’âme, dut contribuer à sa défaite en mars 1878.

 

«Louis-Henri Delarageaz», Ed. Alphil-Presses universitaires suisses, 481 p.

 

 

 

 

L’ami de l’anar Proudhon devient despote…

Cette biographie exhaustive signée Olivier Meuwly met en relief des contradictions surprenantes de cette icône vaudoise d’antan, un peu ternie. Mais dont une des originalités fut l’intérêt durable que le Préverengeois porta aux idées anarchistes de Joseph Proudhon. Oui, l’infréquentable libertaire de Besançon, avec lequel il correspondit jusqu’à une ébauche d’amitié. Le Vaudois osa s’en réclamer ouvertement. Au risque d’épouvanter des libéraux lausannois qui l’accusèrent de communisme.

Or, une fois arrivé au pouvoir, Delarageaz devint subitement auroritaire… Dans son essai paru en 1982 «Le gouvernement vaudois de 1803 à 1962», Pierre-André Bovard le déplore sans ambages: «Partout où il faudrait s’ouvrir à un dialogue, il se ferme. Partout où son esprit devrait concevoir de nouvelles solutions, il se bloque.» Meuwly n’en disconvient pas, mais se montre plus nuancé: «Une Révolution implique forcément, même quand elle se déroule sur un mode pacifique, une approche de la politique particulière, où l’esprit de décision et la fermeté d’âme prévalent davantage que les subtilités théoriques.»

 

 

 

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