22/05/2011

Quatre siècles de bourgeoisie avenchoise

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Au cours de l’année 1611 fut fondée dans la cité broyarde une des plus prestigieuses sociétés de tir du Pays de Vaud. 400 ans après, alors qu’elle s’apprête à fêter un octuple jubilé* agrémenté d’un livre historique, l’Abbaye des bourgeois d’Avenches se compose de 190 membres, issus principalement de familles remontant au Moyen Age. En 1950, d’autres y ont été admises, pour perpétuer une tradition atavique de tir à l’arme de guerre mais aussi pour le plaisir de retrouvailles familiales et amicales. Pour des libations très vaudoises, franches et bonhommes, comme Jean Villard-Gilles en aurait chanté et le caricaturiste André Paul jovialement pigmenté. Nées sous la domination bernoise réformée, ces sociétés de tir étaient des survivances autorisées (car laïques), d’anciennes confréries du Saint-Esprit qui précédemment avaient coutume de festoyer le lendemain de la messe de Pentecôte. C’est à elles que nous devons le lundi férié qui, aujourd’hui encore, suit cette fête postpascale. Très contrôlées par les autorités qui redoutaient les débordements, elles furent jugées nécessaires car elles comblaient un vide associatif.

 

Commes jadis, ces réunions avenchoises se déroulent toujours sous le profil d’une héraldique et atavique tête de maure, qui figure aussi dans les armoiries de la commune (lire encadré). Elles ne se résument pas à tirer à la cible et à faire bombance : les membres de la «noble confrérie» sont de riches propriétaires fonciers qui gardent la tête froide pour délibérer de l’usage de leurs terrains et de leurs fonds. Ce ne sont que négociations immobilières avec la commune ou une entreprise qui veut agrandir son usine en réclamant un droit de construire en un lieu-dit leur appartenant. Et, à l’instar de leurs lointains prédécesseurs qui se souciaient d’alimenter la Bourse des pauvres, les nouveaux «mousquetaires» d’Avenches se font mécènes. En distribuant plusieurs milliers de francs pour venir en aide aux bourgeois récents, ou pour favoriser la prééminence du français dans leur contrée mosaïquée d’enclaves, et que menace l’usage du dialecte alémanique. Morat/Murten ne se trouve qu’à 20 kilomètres des arènes d’Aventicum, et l’été, sur les plages publiques des lacs proches, les haut-parleurs ne diffusent que les programmes de la radio DRS.

Quand ils étaient officiellement sous la tutelle de Berne, de 1536 à 1798, les Avenchois se sentaient paradoxalement moins en danger, car Leurs Excellences eurent la sagacité de ne point leur imposer leur langue – c’était mieux tenir l’occupé en lisières… - et de ne pas germaniser despotiquement leurs noms, comme le firent les Allemands en Alsace. Aussi, les plus anciennes familles bourgeoises du Pays de Vaud ont-elles conservé la latinité franco-provençale de leurs patronymes. Parmi elles, près d’une trentaine sont originaires d’Avenches, une des plus latines communes de Suisse (du Ie au IIIe siècles, Aventicum avait été, comme on sait, un lieu de villégiature très prisé par les Romains), et qui ont essaimé dans le Pays de Vaud et toute la Romandie.

Dans le beau livre du quadricentenaire de la Société de tir des bourgeois d’Avenches, rédigé par l’historien Gilbert Marion, de nombreuses pages illustrées sont consacrées à ces dynasties. Elles s’appellent Fornerod ou Fornallaz, Blanc et Blanchod, Bosset, Rosset et Debossens, Chuard ou Guisan -oui, comme un certain général, qui descendait d’une branche aînée établie dans la ville broyarde depuis le XVe siècle. Henri Guisan - né en 1874 à Mézières et inhumé en 1960 au cimetière de Pully – avait eu pour aïeul avenchois un humble Jérôme Elie Guisan, menuisier de son état.

Solidement documentée, la narration de Gilbert Marion fait revivre les vicissitudes que ces familles ont subies à travers les siècles; de l’assassinat d’Henri IV et les guerres de Religion à la création de l’autoroute N1. Il s’achève sur une réflexion pertinente sur la notion même de la bourgeoisie. Sur sa toujours fascinante désuétude.

 

Avenches, Sociétés et familles bourgeoises, dès 1611, 210 p. STBA. Les fêtes du 400e se dérouleront du 2 au 5 juin.

http://www.bourgeoisavenches.ch

 

 

L'histoire du Maure héraldique

Au cœur du blason avenchois se profile un personnage à peau noire, à tignasse bouclée et enrubannée, qui ressemble au maure emblématique des Corses. Ici comme à Ajaccio, l’origine de cette silhouette ancienne se perd en conjectures. Là-bas, on la relie à une victoire, au IXe siècle, des vaillants insulaires sur des pirates arabes. Chez nous, dans la Broye, on évoquerait plutôt une défaite face aux Sarrasins: parties d’Espagne à cette même époque, des hordes de guerriers musulmans ravagèrent le sud de la France puis arrivèrent dans les territoires fertiles situés au nord des Alpes. Ils jetèrent leur dévolu sur Avenches, qui était alors opulente, et la pillèrent mémorablement.

Autre version: ce n’est pas la tête d’un ennemi guerrier qui historie les armoiries de la ville, mais celle d’un prélat: l’évêque Marius (451-581), alias saint Maur (image d'en haut), qui transféra son siège épiscopal à Lausanne à la fin du VIe siècle. Il laissa une chronique passionnante couvrant les années 435- 581.

 

 

Commentaires

Voici donc qu'apparait ce texte sur cette plate-forme sinistrée. est-ce que 24 heures a été touché par le virus de Infomaniak ? Aucune information de personne...

Vous le savez, je ne suis pas lettreux, en tous cas pas au-delà du latin-grec de ma matu. Je trouve fascinant les débats sur l'étymologie, et pour ma part, il me semble m'apercevoir que les gens les plus sophistiqués ne sont pas toujours les plus fiables. La réfutation de la thèse de Cunégonde = Koenigin de Alain Pichard par Inma Abbet en a été pour moi un exemple.

Connaissez-vous Rossinière ? Je vais m'y rendre cet après-midi pour faire découvrir à une amie le chalet construit par un Henchoz baron du fromage au XVIIIème, chalet à tort mieux connu aujourd'hui pour avoir été acquis par un peintre. Je compte lui faire visiter ensuite la chapelle où se trouvent des sièges aux armoiries des familles de la région. Dont une avec un nègre à bandeau. Sur les armoiries de ma famille, "de gueules au marteau d'argent et aux tenailles du même passés en sautoir" selon l'armorial vaudois cité par André Devenoges, on n'a aucune peine à voir qu'elle était le métier de mes ancêtres. Mon patronyme en fait foi...
J'en déduis pour ma part que si les Henchoz commerçait avec les François pour l'approvisionnement des bateaux (honte à moi : quel est le vrai terme ?)en vue des conquêtes coloniales, la famille avec le nègre en armoirie a profité de leur réseau pour faire dans la traite des Africains...

Écrit par : Géo | 24/05/2011

Et je vous en enverrai les photos, bien sûr...

Écrit par : Géo | 24/05/2011

Honte à moi : quel est le vrai terme ? Avitaillement...

Écrit par : Géo | 25/05/2011

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