28/05/2011

Quand Rousseau vadrouillait à 20 ans

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Voilà vingt mois, en cet été de 1731, qu’un jeune homme mélancolique au regard vif vagabonde entre la Cité de Calvin où il naquit, la Savoie proche, le Piémont, la ville de Lyon et les rives du Léman. S’asseyant sur «une grosse pierre» quelque part entre Vevey et Lausanne, Jean-Jacques Rousseau médite sur son âge: il est à l’orée de sa vingtième année. Et il s’étonne que toutes les tribulations qu’il a déjà vécues l’aient peu vieilli; qu’elles n’aient en tout cas pas émoussé son indemne «innocence». Sa naïveté qui l’a tant fait souffrir est sauve. Devrait-il s’en réjouir? Il cherche vainement une réponse en contemplant ce lac dont il aime tant les brumes qui alimentent la rêverie: «L’aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier», écrira le Genevois trente-cinq ans plus tard dans ses fameuses Confessions (1765). «Un attrait qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m’affecte et m’attendrit.» Beaucoup de nos lecteurs connaissent par cœur ces passages d’un livre qui appartient aux classiques universels. Ils amorcent un charmant petit livre des Editions du Diable Vauvert sur la jeunesse de Rousseau qui marque le 10e anniversaire d’une collection destinée surtout aux lycéens*. Intitulée A 20 ans, elle a déjà inspiré des biographes de Flaubert, Proust, Colette, Hemingway, ou Vian, qui étaient invités à raconter une tranche de vie de ces auteurs correspondant à l’âge des étudiants cibles. La recette a fait mouche en France. En Romandie aussi, et en Haute-Savoie, le pays du Thononais Claude Mazauric qui signe la bio de l’illustre promeneur solitaire. La tâche était d’autant plus délicate que ce père de la Révolution française, ce précurseur de la démocratie et du romantisme s’était déjà suffisamment raconté lui-même dans les Confessions. Il va sans dire que des extraits des six premiers livres de celles-ci (de 1712 à 1740, enfance genevoise, années de formation, puis installation à Paris à 28 ans) émaillent la narration de Mazauric. Mais le parti pris de la focaliser sur une période d’errances, peu créative – le philosophe ne commencera à publier ses textes majeurs qu’à 37 ans… - la rend assez inédite: «Le moment de ses 20 et 30 ans fut un temps de tristesse, d’incertitude et de confusion, mais aussi d’expériences, de découvertes, d’assimilation de savoirs immenses, de grandes joies.»

Avant cette période de la vie qu’on chante pour sa verdeur mais qui pour lui fut grise, ou clair-obscur, on redécouvre l’enfance de Rousseau: il naît à Genève le 28 juin 1712, rue de la Boulangerie - aujourd’hui la Grand-Rue-, perd sa maman peu après («Je coûtai la vie à ma mère et ma naissance fut le premier de mes malheurs»). Fille d’horlogers, tout comme son mari Isaac Rousseau, qui abandonna les siens pour mener une vie nouvelle à Constantinople, Suzanne Bernard laissera dans le cœur de Jean-Jacques un chagrin durable. Un vide que ne parviendra pas à combler sa passion à 16 ans pour sa tutrice savoyarde Françoise-Louise de Warens (1699-1762), qu’il désignera comme sa seconde «maman». De 15 ans son aînée, elle sera son amante, tout en l’initiant aux meilleures lectures, à la musique, au sel de l’esprit. Sous son égide enivrante, il rêvera de devenir curé, ou maître de musique, ambassadeur, précepteur de princesses à Versailles… Il la retrouve dès 1730 à Vevey: l’aventurière protestante habite 2, place du Marché, dans un châtel qui aujourd’hui héberge le Conservatoire de musique et école de jazz de la Riviera. Son ex-pupille loge, lui, à l’Auberge de la Clef – devenu Café de la Clef, rue du Théâtre No 1, où subsistent quelques hommages gravés. D’une fenêtre de cette bâtisse, Rousseau pouvait alors voir l’hôtel de sa chère Madame de Warens, l’inspiratrice de son Héloïse.

La mort de sa mère Suzanne ne sera pas consolée non plus par la femme qui devait accompagner ses derniers jours: l’OrléanaiseThérèse Levasseur (1721-1801), lingère timide de la rue des Cordeliers, à Paris. Jean-Jacques avait 33 ans, elle 24. Elle devait se révéler un terrible dragon conjugal, illettrée, peu éprise des écrits de son compagnon, ce qui ne la retint pas, une fois veuve, de réclamer une pension faramineuse aux autorités post-révolutionnaires françaises. Sa mère Suzanne fut-elle irremplaçable? Dans le livre XII des Confessions, il s’exclame: «O nature! ô ma mère! Me voici sous ta seule garde.»

 

Jean-Jacques Rousseau à 20 ans, Un impétueux désir de liberté, Ed. Au Diable-Vauvert, 170 p.



Un court séjour à Lausanne

 

 

Si son nom figure sur des plaques de rue à Genève, Neuchâtel, Fleurier ou Vevey, aucune n’honore Rousseau dans la capitale vaudoise. Il y séjourna pourtant, de juillet à novembre 1730, donnant des leçons de musique et des concerts chez un certain François-Frédéric de Treytorrens. La demeure de ce patricien se situait à peu près au 5 de la rue Pierre-Viret. «Je vivois, mais bien tristement, écrit-il. Les suites d'un pareil début ne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort agréable. Les écoliers ne se présentoient pas en foule; pas une seule écolière, et personne de la ville.»

Converti au catholicisme, c’est à la paroisse d’Assens qu’il se rendait le dimanche pour la messe.

 

 

Commentaires

Je croyais Mme de Warens installée en Savoie, mais vaudoise, en elle-même: d'origine vaudoise. Elle s'était en tout cas mariée dans le Pays de Vaud, et on dit que sa conversion au catholicisme fut aussi et surtout l'occasion de fuir son mari.

Écrit par : Rémi | 29/05/2011

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